"Les frontières ont bougé et la définition du couple devient plus subjective"

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Comme le veut la tradition, la Saint-Valentin est le moment pour faire le point sur l'état de son couple, voire pour déclarer sa flamme. Mais où en est le couple aujourd'hui ? Quel sens donner à cette notion dans notre société hyper connectée en proie à des crises successives ? Pour faire le point sur le sujet dans différents domaines, nous avons posé les cinq mêmes questions à des spécialistes.

Etat des lieux avec Jehanne Sosson, avocate spécialisée en droit de la famille et professeur à l'UCL.

Pour vous, c’est quoi un couple, aujourd’hui ?

Une union affective, fondée sur une élection réciproque, en vue de vivre ensemble un temps de vie ; un lieu de partage de sentiments (à tout le moins), où se conjuguent, en principe, autonomie et solidarité.

La détermination de ce qui constitue l’élément fondateur du couple n’est pas simple aujourd’hui, dès lors que le mariage n’en est plus, depuis la dernière partie du XXe siècle, l’unique fondement juridique et social. Qu’est-ce qui "fait" le couple ? La cohabitation sous le même toit ? Elle est, dans la plupart des cas, un élément déterminant, mais on peut se définir en couple sans pour autant cohabiter. Les relations sexuelles ? Elles constituent, pour beaucoup, une condition nécessaire mais qui peut aussi ne pas être jugée indispensable à tous. Une aspiration à l’exclusivité dans la relation affective ? A nouveau, les perceptions peuvent varier. L’inscription dans une certaine durée ? Elle est sans doute souhaitée mais, dans le même temps, parfois difficile à réaliser.

A l’évidence, les frontières ont bougé et la définition du couple devient plus subjective… Mais on peut penser que l’aspiration à s’aimer et se soutenir pour faire ensemble un "bout de chemin" constitue à tout le moins un élément commun.

Comment cette notion de "couple" a-t-elle évolué depuis l’an 2000 ?

Les changements s’inscrivent dans un mouvement initié depuis la seconde partie du XXème siècle. L’entrée en vigueur le 1er janvier 2000 de la loi instaurant la cohabitation légale (le "PACS belge") marquait en tous cas légalement la fin de l’exclusivité du mariage en consacrant une autre forme de vie en couple juridiquement organisée, accessible également aux couples de même sexe.

Trois en plus tard, le mariage était ouvert à ces couples, et, ensuite, l’adoption, en 2006. Cette émancipation de la référence à la différence de sexe dans la reconnaissance juridique du couple et surtout dans l’accès à la filiation est une évolution majeure. Elle s’est prolongée en 2014 par l’instauration de la co-maternité, c’est-à-dire la possibilité pour un couple de femmes de devenir les deux mères d’un enfant par application d’une présomption si elles sont mariées ou via une reconnaissance si elles ne le sont pas, sans devoir recourir à l’adoption.

Ces modifications législatives majeures, qui n’ont finalement en Belgique pas suscitées autant de débats que dans d’autres pays, ne sont évidemment pas sans susciter des questionnements, certains y voyant une forme de consécration attendue de l’aspiration légitime de chacun à s’autodéterminer, d’autres regrettant l’abolition de référents fondamentaux au nom de l’idéologie individualiste.

Elles marquent en tous cas une évolution, depuis 2000, dans la perception de ce qu’est un couple, du point de vue juridique en tous cas.

Pourquoi décide-t-on de vivre en couple aujourd’hui ?

Les motivations peuvent évidemment être diverses, comme évoqué ci-dessus.

Mais il est frappant de constater que le couple reste, à travers tous les changements sociologiques importants de ces dernières décennies, un élément important et même central pour beaucoup.

On aurait pu penser que, dans une société où l’individu réclame le droit à se déterminer et vivre sans contraintes, il soit perçu comme moins nécessaire. Tel n’est pas le cas. A l’inverse, l’amour "communautaire" qui a pu être prôné dans la foulée de mai 68 n’a pas séduit à long terme. Comme si l’humain aspirait, invariablement, à la création d’un "duo" qui reste perçu comme un facteur d’épanouissement et de protection.

La notion de mariage a-t-elle encore un sens dans notre société ?

Le mariage n’est certes plus indispensable pour formaliser une union aujourd’hui.

D’ailleurs le nombre de mariages et de déclarations de cohabitation légale sont quasi équivalents en Belgique actuellement.

Cela signifie tout de même, aussi, que le mariage est encore important pour un nombre significatif de couples, notamment parce qu’il est perçu (à tort ou à raison…) comme porteur d’une plus grande sécurité juridique. Il revêt aussi un poids symbolique certain notamment en tant qu’élément de consécration sociale de l’engagement du couple.

Par ailleurs, la forte revendication des couples de même sexe à pouvoir accéder au mariage et non pas seulement à une autre forme d’union instituée même si celle-ci a les mêmes effets (revendication qui s’est exprimée en 2003 chez nous mais est encore d’actualité dans d’autres contrées comme par exemple l’Angleterre) atteste également de ce poids symbolique extrêmement important du mariage en lui-même !

Quel impact ont les nouvelles technologies dans la formation, la durabilité et la rupture d’un couple aujourd’hui ?

Elles ont évidemment impact dans la formation des couples par les possibilités nouvelles d’organisation de rencontres qu’elles offrent. Durant l’union, leur rôle est sans doute plus flou ; il varie en fonction de l’utilisation commune ou séparée, intense ou limitée, que les partenaires en font. Elles peuvent participer à la rupture quand elles donnent, fortuitement ou non, accès à des informations compromettantes, notamment sur la fidélité de l’autre…

Selon vous, comment les notions de couple/de relation amoureuse/de mariage vont-elles évoluer dans les vingt prochaines années ?

Il est évidemment difficile et même prétentieux de répondre à cette question !

Légalement, il est probable que l’on évolue vers une protection plus généralisée, plus uniformisée des différentes formes de couples. Aujourd’hui le mariage continue à conférer une protection plus grande notamment au point de vue de la solidarité alimentaire, mais cette protection est éminemment plus précaire dès lors que le divorce est, depuis 2007, conçu comme un droit. Par ailleurs, la cohabitation légale s’est vu conférer, au fil de différentes réformes, de plus en plus d’effets, et notamment certains effets successoraux en faveur du cohabitant légal survivant lui permettant de jouir du logement familial après le décès. Il est possible qu’une forme minimale de protection soit étendue aux cohabitants de fait après une certaine durée d’union. Il s’agirait d’admettre qu’un couple qui a délibérément choisi de rester hors du droit (ou à tout le moins omis de formaliser juridiquement son union) puisse réclamer la protection de celui-ci si elle s’avérait nécessaire. Une telle revendication peut paraître paradoxale, sauf à la placer dans un mouvement de pensée consistant à considérer que le droit n’est là que pour accompagner les familles les et devrait renoncer à prétendre structurer la société. Vaste débat…

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