Crise du coronavirus : "Certains CPAS sont déjà débordés"

Crise du coronavirus : "Certains CPAS sont déjà débordés"
5 images
Crise du coronavirus : "Certains CPAS sont déjà débordés" - © SISKA GREMMELPREZ - BELGA

C’est peu dire que l’épidémie du coronavirus en Belgique engendre de graves impacts économiques. Des indépendants privés de leurs activités, des secteurs à l’arrêt, une explosion du nombre de personnes en chômage temporaire : aux crises sanitaires et économiques, risque de s’ajouter une crise sociale.

Conséquence : les centres publics d’action sociale (CPAS) sont fortement sollicités ces derniers jours. Mais une question : auront-ils les reins assez solides pour absorber toutes ces nouvelles demandes ?

"Un pourcentage, c’est difficile à dire. Mais j’estime à vingt le nombre de nouvelles demandes que nous enregistrons tous les jours depuis le début de la crise sanitaire", lance Philippe Noël, le président du CPAS de Namur. Souvent, des personnes qui ont une perte de revenus significative : des indépendants obligés de suspendre leurs activités, mais aussi de nombreuses personnes placées en chômage temporaire.

"La difficulté que nous avons, constate M. Noël, c’est que, dans beaucoup de cas, nous sommes les seuls interlocuteurs encore ouverts, accessibles physiquement, mais pas les premiers destinataires des demandes. Beaucoup d’institutions, et ce n’est pas un reproche, ont fermé leurs portes et ne sont plus accessibles que via des call center généraux. Je pense aux caisses d’allocations de chômage, au Forem, aux syndicats. De ce fait, beaucoup de personnes s’adressent à nous parce que nous faisons du cas par cas et au plus près."

Les petits salaires et les temps partiels seront les premières victimes

Une chaîne de sollicitation interrompue en attendant que chaque institution se repositionne - et aussi une certaine pagaille, alors que, des dispositions sont prises par les gouvernements quasiment chaque jour. "Cela va donc se réguler petit à petit", se rassure ce président. N’empêche la quantité de personnes à aider va bel et bien augmenter. "Les personnes en chômage économique ont une perte de revenu de l’ordre de 30%. Or, celles et ceux qui ont déjà des petits salaires, qui sont liés à des temps partiels, par exemple, passeront facilement en dessous des certains minimums. Nous leur donnerons donc certainement des compléments."

Reste que les règles ne changent pas, et pour l’instant le délai de décision de 30 jours est toujours obligatoire. "En clair, il faut constituer un dossier social complet, et sur base statuer si oui ou non, nous pouvons apporter de l’aide. Des avances par rapport à des droits au chômage, par exemple, ou des compléments de revenus en fonction des calculs de ressources", détaille Philippe Noël.

"Le degré d’urgence social est déjà avéré"

Les revenus d’un grand nombre de personnes en diminution, c’est tout un nouveau public qui risque donc de se retourner vers les CPAS pour boucler les fins de mois. "Les effets risquent de se faire ressentir après la fin du mois d’avril", se risque Luc Vandormael, le président du CPAS de Waremme, en région liégeoise, pour qui "il faut prendre toutes les mesures pour qu’une crise sanitaire ne s’accompagne pas d’une crise sociale, dans une société où le degré d’urgence social est avéré, et la précarité déjà bien présente."

Car à Waremme, le CPAS est également très sollicité ces dernières heures. Des indépendants, mais pas seulement. "Beaucoup de gens qui sont au chômage nous appellent. Pourquoi ? Car ces personnes comptent leurs ressources au jour le jour. Or, la situation actuelle les fragilise encore plus. Pensez aux banques alimentaires : elles tournent moins, leurs heures d’ouverture sont revues. Logiquement, ces personnes se tournent davantage vers le CPAS. C’est une conséquence de tout ce que nous vivons", analyse M. Vandormael.

Même observation à Namur. "Le premier retour qu’on a eu, c’est une personne qui s’est présentée dans une grande surface et qui a constaté que certains rayons étaient complètement dévalisés. Elle devait acheter notamment du papier toilette trois fois ce qu’elle paye d’habitude, faute de produits blancs. C’est donc une dépense conséquente sur des biens de première nécessité. On doit être là pour aider et apporter des réponses", selon Philippe Noël, président du CPAS de la capitale wallonne.

Inévitablement, les dépenses des CPAS vont donc augmenter. Mais ont-ils les reins assez solides financièrement pour y faire face ?

"Jusqu’où peut-on tenir ?"

C’est la question que se pose Luc Vandormael. Aujourd’hui, les CPAS sont financés par le fédéral en ce qui concerne le revenu d’intégration, et de manière diversifiée, par toute une série d’interventions régionales. "Pour le reste, l’équilibre des budgets de CPAS est assuré par une intervention communale. Le risque, c’est donc de les voir se tourner vers les communes pour que cette intervention soit majorée s’il n’y a pas des compensations suffisantes des différents gouvernements."

"Pour les aspects relatifs aux finances, note Philippe Noël, cela fait partie des latitudes qu’on peut espérer au sortir de la crise pour ne pas que nous nous retrouvions dans une situation de faillite virtuelle des CPAS, qui sont pourtant déjà dans une situation très critique. Mais à l’heure actuelle, ma question n’est pas de savoir si le déficit va s’accentuer ou se creuser, mais d’être là, présent au quotidien pendant cette période de crise. La question de la comptabilité viendra dans un second temps."

Il y a beaucoup de budget pour aider le monde économique. Il sera, à un moment donné, aussi temps qu’on aide le monde social.

C’est certain, les finances des CPAS n’étaient déjà pas au beau fixe. Quelle va être la hauteur des interventions à venir ? "On va le savoir dans les semaines qui viennent, mais nous sommes déjà en train de l’anticiper pour pouvoir le chiffrer et se faire aider par les pouvoirs publics", souligne Alain Vaessen, directeur général de la Fédération des CPAS de Wallonie. Comment ? "En mettant en place un système de suivi permanent des personnes supplémentaires qui arrivent chez nous suite à cette crise. Cela nous permettra de présenter la ''facture sociale'' au niveau de pouvoir compétent."

Les exécutifs, qui disposent de pouvoirs spéciaux, en font-ils assez ? "On voit, et ce n’est pas un reproche, qu’il y a beaucoup de budget pour aider le monde économique. Il sera, à un moment donné, aussi temps qu’on aide le monde social", répond M. Vaessen.

"Nous sommes sans nouvelle d’un revenu complémentaire de la part du fédéral", assène pour sa part Gregory Jacques, président de l’association des secrétaires de CPAS de la région de Bruxelles-Capitale. "Au niveau de la région bruxelloise, la situation est encore plus compliquée puisque nous attendons toujours à ce jour un arrêté avec des mesures qui nous permettraient un fonctionnement facilité et optimal, pendant cette période de crise. Les mesures existent en Wallonie, elles ont été publiées hier au Moniteur belge, mais à ce jour cela n’existe pas en région bruxelloise."

Ce vendredi, le ministre fédéral de l’Intégration social, Denis Ducarme, a annoncé vouloir débloquer une enveloppe de 3 millions d’euros pour les CPAS confrontés à d’importantes difficultés depuis le début de l’épidémie de Coronavirus afin de soutenir spécifiquement l'aide alimentaire qu'ils apportent. "La situation des personnes précarisées doit continuer à nous mobiliser", a assuré D. Ducarme. "La Fédération des CPAS est en discussion actuellement pour les modalités pratiques d’attribution de ces aides."

Inquiétude, colère et sentiment d’abandon

Car à situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles. Les responsables de CPAS demandent ainsi une simplification et fluidification de leur fonctionnement interne, notamment. Réduire les délais de convocation des réunions officielles, alléger les procédures de tutelle, permettre des achats dans des conditions plus simples qu’actuellement, "ça serait de nature à nous aider", répète M. Jacques.

Car, renchérit Alain Vaessen, qui représente les 262 CPAS de Wallonie, "pour nous les problèmes sont multiples. Il faut continuer à assurer les services essentiels pour les personnes précaires, absorber des nouveaux publics du fait de la situation, et puis, secteur par secteur, gérer les défis. Pensez aux soins à domicile fournis par les CPAS, les maisons de retraite qui dépendent des CPAS, et partout penser à la disponibilité des masques, du gel, des mesures sanitaires. Nous sommes sur tous les fronts."

À Bruxelles, un projet d’Arrêté a été adopté en ce sens, mais il doit suivre son parcours législatif. L’entrée en application sera rétroactive au 20 mars. "Cela veut dire qu’en attendant, nous naviguons à vue, nous ne savons pas ce que nous sommes supposés avoir fait depuis le 20 mars", déplore Gregory Jacques, pour qui l’état d’esprit dans le chef des CPAS bruxellois se résume en trois mots : inquiétude, colère et abandon.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK