COVID-19 et 5G : des chercheurs montrent comment cette fake news s'est propagée dans le monde

COVID-19 et 5G : des chercheurs montrent comment cette fake news s'est propagée dans le monde
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COVID-19 et 5G : des chercheurs montrent comment cette fake news s'est propagée dans le monde - © Oleksandr Siedov - Getty Images/iStockphoto

C’est une fake news qui circule depuis le mois de janvier. Elle pointe un lien entre le déploiement de la technologie 5G et le déclenchement de la pandémie au covid-19. Si certains posts sur Facebook se contentent d’établir une connexion entre la 5G et la maladie, d’autres estiment que la technologie sert à "activer un virus produit dans un laboratoire de Wuhan", ou voient dans cette pandémie un "prétexte pour développer un vaccin mortel qui sera activé par les radiations 5G". Tous ces récits sont évolutifs. Ils partent d’un imaginaire commun mais ont varié, au fil de leurs partages dans le monde entier.

Des chercheurs d’une université australienne (Université de technologie du Queensland, en collaboration avec des chercheurs américains et anglais) ont déroulé le fil de la propagation de cette théorie, depuis le mois de janvier, jusqu’au 12 avril. S’ils ont décidé de centrer leur analyse sur cette seule fake news qui lie 5G et covid-19, c’est parce qu’elle a produit des conséquences en dehors du monde virtuel des réseaux sociaux. Ses conséquences ont aussi été physiques, dans le monde réel : des mâts supportant des antennes GSM et des techniciens qui procédaient à leur entretien ont été attaqués par des partisans de la rumeur.

Près de 90.000 posts Facebook analysés

Pour récolter leurs données de travail, les chercheurs ont fait émerger les posts Facebook qui établissaient des liens entre la pandémie et la 5G. En tout, ce sont 89.664 posts Facebook distincts postés sur des pages publiques, des groupes publiques ou des profils vérifiés qui sont ressortis.

Après analyse, les chercheurs ont pu montrer la dynamique de la rumeur depuis ses origines dans des groupes conspirationnistes préexistants à portée limitée jusqu’à son amplification par des célébrités, des stars du sport et des médias, en passant par une plus grande diffusion dans des communautés plus diverses.

La 5G accusée d’activer le coronavirus

Le blog français "Les moutons enragés" ouvre le bal le 20 janvier. C’est le premier à faire le lien entre les impacts négatifs qu’aurait la 5G sur la santé, le fait que la ville de Wuhan avait déployé un réseau 5G et l’apparition du virus. Le post se contente d’un lien hypothétique, sans pointer de cause à effet. Il circulera sur 13 pages Facebook différentes (65.000 membres en tout) où l’on retrouve un mélange de militants anti-5G, des militants antivax, des partisans de méthodes de soins alternatifs et des gilets jaunes.

Mais c’est le blog Vigiliae.org qualifié de conspirationniste par les chercheurs qui, le premier, fait évoluer l’histoire : l’article affirme que le laboratoire national de biosécurité de Wuhan s’est engagé dans des expériences avec des agents pathogènes dangereux, que le coronavirus pourrait donc être une expérience médicale ou une arme biologique, et que la 5G pourrait jouer un rôle dans son activation. Cet article qui a largement circulé a pu toucher 1 million 300.000 personnes.

Le coronavirus accusé d’être un prétexte au développement d’un vaccin activable par la 5G

Les chercheurs pointent ensuite une deuxième phase de dispersion de cette fake news. A la fin du mois de février, des messages commencent à circuler dans d’autres langues. Un message en roumain affirme que le coronavirus n’est qu’un prétexte pour distribuer un vaccin mortel qui sera activé par des radiations de la 5G et entraînera un dépeuplement massif de la Terre sur l’ordre de George Soros et Bill Gates notamment.

Le COVID-19 n’existerait pas : la 5G accusée de causer tous les symptômes de la maladie

Une interview d’une prétendue infirmière britannique affirme que la 5G "détruit l’oxygène", un site de santé alternative (Electric Sense) estime que la 5G pourrait rendre le COVID-19 plus violent et une vidéo du 7 mars estime que le virus n’existe carrément pas. Les symptômes du COVID-19 seraient provoqués par les émissions de la 5G dans le cadre d’un plan mondial des Nations Unies visant à dépeupler la terre.

Les chercheurs voient dans la diversification linguistique de ces messages un effet des mesures de confinement prises peu à peu dans de très nombreux pays. Là où la communication gouvernementale est parfois succincte et floue, les réseaux sociaux offrent une succession de théories auxquels la population confinée a le temps de s’intéresser.

Le lockdown accusé d’être une couverture pour installer des antennes-relais 5G

Dès la mi-mars, avec la généralisation internationale des mesures de confinement, des stars et des pasteurs évangéliques largement suivis sur les réseaux sociaux y vont de leur propre message conspirationniste. Selon ces théories, les lockdown seraient "une couverture pour installer des mâts 5G sur des bâtiments scolaires aux Etats-Unis alors que les enseignants, les parents et les élèves sont absents". Dès le 22 mars, des messages circulent en italien cette fois, arguant que le nord de l’Italie, qui est alors la région la plus mortellement touchée par le COVID-19 a été la première région européenne à déployer la 5G.

C’est aussi pendant les différents confinements que se déclenche la phase la plus visible et la plus violente de la propagation de cette théorie alliant COVID – 19 et 5G, selon les observations des chercheurs. Par "violent", ils font référence aux attaques physiques contre les mâts et les tours 5G. Le 30 avril, 61 "incendies criminels présumés" étaient recensés, rien qu’au Royaume-Uni, en plus d’autres attaques aux Pays-Bas, en Belgique, en Italie, à Chypre et en Suède. Un supposé ancien cadre de Vodafone révèle alors dans une vidéo les 'dangers' de la technologie de la 5G que Vodafone justement est en train d’installer au Royaume-Uni. Il s’avérera ensuite que cette personne se faisant passer pour un ancien cadre de l’opérateur en télécoms est un pasteur évangélique du Zimbabwé basé dans une ville anglaise au nord de Londres. Cette vidéo a pu toucher 18 millions de personnes, selon les auteurs de l’étude.

Parallèlement à ce récit, circule celui d’une micro-puce que chacun devrait à l’avenir se faire implanter pour permettre aux autorités de contrôler la population, au nom des Illuminati.

Une 'nouvelle' fake news pas si neuve que ça, finalement

Selon les chercheurs, le parcours de propagation et d’évolution de cette théorie qui associe la 5G et le COVID-19 montre qu’il s’agit en fait d’anciennes croyances conspirationnistes dans lesquelles s’est insérée la crise du coronavirus. Si cette fake news en tant que telle a émergé fin janvier, les éléments qu’on retrouve dans les différentes versions qui circulent sont bien connus des experts de ce domaine. "Il y a toute une sémantique qu’on retrouve sur les sphères conspirationnistes en ligne depuis des années et qui est remise en branle à chaque événement traumatique (le COVID en fait partie), réagit Marie Peltier, historienne et autrice du livre 'Obsessions : dans les coulisses du récit complotiste (Inculte, 2018). cette sémantique peut être qualifiée d’antisystème et prospère notamment sur les questions liées à la santé et à l’écologie. Il s’agit de partir du postulat que le "système" (médiatique, politique et scientifique notamment) ment à la population pour préserver ses intérêts. C’est ainsi qu’on peut observer tout un continuum symbolique autour des discours sur les vaccins, la 5G, Bill Gates, Soros [George, milliardaire américano-hongrois, ndlr] et le COVID. Comme s’il s’agissait d’autant de ressorts d’un même imaginaire de la défiance à l’égard de ce qui est perçu comme "la parole officielle"."

Les réseaux sociaux finissent par réagir

Face à la circulation massive de récits de plus en plus loufoques et à la violence qui en découle parfois, certains réseaux sociaux ont pris des mesures fin avril pour limiter leur propagation. C’est le cas de Twitter, qui supprime les messages incitant à des "activités nuisibles" comme l’appel à détruire des antennes-relais 5G.

Ces tentatives de freiner la propagation des théories du complot échouent le plus souvent, renforçant même les convictions des personnes déjà séduites à ces théories, car – dans leur vision du monde – cela apporte la preuve qu’on tente de les réduire au silence. Dès lors, médiatiser ce type d’études, qui décortique le phénomène et prend du recul n’est-il pas contreproductif ? Pour Marie Peltier, dérouler le fil de la propagation d’une théorie du complot présente en tout cas un intérêt certain : "C’est intéressant car cela permet d’identifier quelles sphères idéologiques propagent ces récits et donc aussi de relier ces théories à d’autres qui lui sont apparentées. Une théorie du complot voyage rarement seule : elle transporte avec elle tout un imaginaire politique".

Il est peu probable que ces processus se limitent à Facebook uniquement, concluent les auteurs de l’étude. Ils se seront déroulés de manière similaire, mais en s’adaptant aux moyens socio-techniques spécifiques, sur une variété d’autres plateformes de médias sociaux de premier plan également. Voilà qui fera l’objet de prochaines recherches.

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