Cours d'économie à l'université: des leçons de la crise ?

Des étudiants de l'UCL refont le monde... et leurs cours d'économie
Des étudiants de l'UCL refont le monde... et leurs cours d'économie - © RTBF

Des Américains incapables de rembourser leurs emprunts hypothécaires, des banques en déroute, des bourses qui s'affolent, des états appelés à la rescousse,...La crise des subprimes n’était qu’un début. Est venue ensuite la crise financière, suivie de la crise économique. Une tourmente qui a suscité, et suscite encore, l'indignation et le débat, jusque dans nos universités. L’occasion parfois d’une remise en question.

A l'UCL, des étudiants de sciences économiques se sont mobilisés pour obtenir du changement. Ils considèrent que leur formation n’est pas suffisamment ouverte et ne développe pas assez leur esprit critique. "Je dirais que c’est très étroit, très réduit, peut-être à certains égards doctrinaire, dogmatique", expose Bastien Castiaux, étudiant en master. Sa comparse Clarisse Van Tichelen se dit déçue de sortir de son master "en n’ayant pas pu apprendre, en tout cas aux cours, ou que très peu, via certains cours, des approches différentes de l’économie actuelle". Et de regretter de ne disposer que de "la boite à outils néoclassique" pour appréhender les problèmes contemporains. Zoé Evrard, qui a d’abord effectué un baccalauréat en sciences politiques dans la même université avant de bifurquer vers l’économie, est frappée par ce qu’elle perçoit comme un manque de recul critique dans sa nouvelle orientation : "Ca fonctionne différemment. C’est très difficile d’avoir certains débats avec les professeurs".

Des petits soldats de l’économie ?

Pour ces étudiants, la crise a finalement servi d'opportunité. Dans le cadre d’une démarche collective, ils ont proposé des modifications dans le programme des cours. "On voulait remédier à un problème qui est que les étudiants utilisent des outils quantitatifs, etc., mais ne savent pas d’où ils viennent ni où ils vont", explique Bastien Castiaux. "C’est un peu comme des petits soldats".

Des petits soldats ? Ce n'est pas l'avis du doyen de la faculté Sébastien Van Bellegem, qui estime qu’on ne peut pas parler de "monobloc idéologique" : "Il n’est pas exact de dire que les cours d’économie ne véhiculent qu’un seul courant de pensée. Peut-être qu’il y a une demande pour élargir davantage encore les courants de pensée au sein-même de nos cours d’économie… Et là, c’est vrai qu’il y a un arbitrage entre la quantité de matière que nous pouvons donner et la diversité de ces courants de pensée".

Une évolution dans le programme, pas une révolution

Malgré tout, Sebastien Van Bellegem a prêté une oreille attentive aux étudiants. Et dès la rentrée prochaine, le programme va évoluer. Il y aura en particulier une nouvelle filière ("mineure") en développement durable et un cours d' "Histoire des Théories économiques" qui deviendra obligatoire en baccalauréat. Le fruit d’un compromis entre les étudiants et le corps académique, qui est loin de toujours partager le même diagnostic. "Ce sont des questions difficiles quand-même, parce que les étudiants nous interrogent sur le fondement-même de nos cours. Et bien entendu ça fait débat", poursuit le doyen. "Quand la première note des étudiants nous est arrivée, nous en avons parlé ensemble et nous n’avions pas tous le même point de vue. Ca a été un long chemin mais un chemin intéressant. Sans la démarche des étudiants, nous n’aurions pas fait cette réforme-là".

La démarche des étudiants de l’UCL a aussi inspiré des professeurs qui ont décidé de saisir la balle au bond pour se renouveler. Dès la rentrée prochaine, un cours obligatoire en deuxième année d’"Approches critiques des organisations et des marchés" sera initié ainsi qu'un nouveau cours à option de "Perspectives critiques en management", toujours en sciences économiques et de gestion. Le professeur Laurent Taskin, également président de l’Institut des sciences du travail, nous a fait part de son enthousiasme : "Depuis des années, je prône au sein de l’UCL une démarche critique en sciences de gestion, sans trouver un écho très large, mais en ayant aussi la capacité de les développer. Car, plus que l’économie, c’est la gestion de l’entreprise (privée comme publique) qui se trouve financiarisée de nos jours. Jusqu’à en faire disparaître le travailleur, au profit de chiffres, de tableaux de résultats, de mesures de performances, etc. Or, on peut gérer des entreprises d’une autre manière, de façon plus humaine, sans pour autant être cantonné à une gestion 'sociale' qui s’opposerait à un certaine forme d’efficacité économique".

Une contestation internationale via les réseaux sociaux

La contestation des étudiants passe aussi par internet. A travers le monde, ils créent des sites ou des groupes Facebook pour demander de repenser les cours d'économie. On peut, par exemple, citer le collectif PEPS-Economie en France ("Pour un Enseignement Pluraliste dans le Supérieur en Economie"), ou le réseau "Rethinking Economics" qui trouve des déclinaisons dans plusieurs pays, y compris chez nous. Quelques étudiants de l’ULB viennent en effet de lancer une page intitulée "Bsipec" pour "Brussels Student Initiative for a Pluralist Curriculum", inspirée du réseau international. Benjamin Schlüter, étudiant en master de sciences économiques à la Solvay Brussels School de l’ULB, en est l’un des concepteurs. Pour lui, "il y avait une grande confiance dans les économistes et la crise a un peu choqué les gens. Ils se sont dit, c’est marrant qu’on considère ça comme une science dure alors que là, on vient vraiment d’aller dans le mur, ça a des répercussions énormes et on n’est même pas capables de dire quelles vont être ces répercussions de façon claire. D’où aussi ce groupe : on profite un peu de cette vague pour dire ce qu’on a envie, pour participer à cette volonté de changement".

Les critiques formulées par les étudiants du Bsipec rejoignent celles des étudiants de l’UCL. Comme eux, ils voudraient davantage de pluralisme dans leurs cours d’économie. Ils voudraient aussi que l’esprit critique soit davantage encouragé par les professeurs : "On ne nous oblige pas à aller voir ailleurs, à aller voir d’autres courants. Si on se concentre juste sur une idéologie, c’est difficile de se construire un esprit critique". En outre, pour eux, la formation est trop théorique : "On ne part peut-être plus assez de problèmes concrets", expose Benjamin Schlüter. "Je pense qu’on devrait avoir plus d’Histoire. On devrait avoir plus de connaissance des institutions politiques parce qu’au final l’économie prend place dans la politique".

Place au débat

Bientôt le groupe organisera des débats, pour susciter la réflexion chez d'autres étudiants, pour commencer. Ensuite seulement, ils envisagent d’interpeler plus directement leur faculté. Et ils seraient alors bien accueillis, assure le doyen de la Solvay Brussels School, Bruno Van Pottelsberghe, à la fois surpris par les critiques formulées et ouvert à l’idée d’en discuter : "Si ça devenait un vrai courant au sein de la faculté, croyez-moi on organiserait tout de suite des sessions pour mettre les points sur les i, ouvrir le débat. Et on inviterait évidemment nos professeurs. Loin de nous l’idée d’inculquer un quelconque courant de pensée !". Et de rappeler le principe du libre-examen cher à l’ULB. "On donne simplement aux étudiants une capacité analytique, qui leur permet de se forger une idée. L’économie, c’est une science humaine, il n’y a pas de vérité. On ne leur demande pas d’être d’accord avec nous, on leur demande d’être capable d’analyser les différents pans de l’économie".

Des profs qui s’interrogent

Sans remous extérieurs, dans l’intimité des auditoires, la crise a aussi généré une forme de crise personnelle chez certains professeurs. C’est le cas de Bruno Colmant, qui s'est profondément remis en question et dont les propos font à certains égards écho à ceux des étudiants contestataires. "Ma génération d’économistes a été formée dans l’économie mathématique, comme si c’était une grande équation qui devait fonctionner toute seule. On avait perdu le caractère politique de l’économie. Et aujourd’hui on le redécouvre, on redécouvre le facteur social", explique celui qui donne cours à la Solvay Brussels School, à l’UCL et à la Vlerick Business School. L’économiste a revu sa façon d’évaluer, la place laissée au dialogue avec les étudiants et jusqu’à la conception qu’il se faisait de son rôle de professeur. "Il n’y a pas d’économie sans cadre politique et le professeur doit dans ce cadre-là aussi préciser quelle est sa position par rapport à une expression politique de l’économie. Il est trop facile en fait, de manière sournoise ou insidieuse, de diluer certaines pensées auprès des étudiants sans avoir soi-même clarifié sa posture ou en tout cas ses prises de position".

Roland Gillet, professeur de Finance à l’ULB et responsable d’un master à la Sorbonne, estime lui que la crise l’a poussé à se montrer plus exigeant encore dans sa façon d’enseigner et d’évaluer les étudiants : "Je crois qu’un des éléments de la crise a montré, notamment en finance, que les principes n’avaient pas toujours été maîtrisés, que l’outil qui était derrière les mathématiques n’était pas non plus bien adapté et que les gens ne le maîtrisaient pas toujours à fond". Désormais, il veut aussi laisser plus de place à l’éthique : "Je pense que les étudiants gagnent, et ils sont d’ailleurs demandeurs, à avoir une belle description de la manière normale de générer des gains en finance en appliquant les principes, par rapport à ce qui est finalement, si on va trop loin, quasiment du vol ou un hold-up des clients ou autres". Selon lui, tout comme l’écologie, la réflexion sur l’éthique doit aujourd’hui devenir centrale à l’université.

L’éthique au programme

Cette réflexion sur l’éthique est déjà particulièrement bien engagée à l’Ulg, où l’ensemble des masters de sciences économiques, de gestion et d’Ingénieur de gestion a été repensé. Dès la rentrée prochaine, un cours de "Business Ethics" sera ainsi obligatoire pour tous les étudiants de première master. Cette dimension sera également fortement accentuée dans chaque filière spécialisée. Une réforme qui s’ajoute à d’autres nouveautés apparues dans le sillage de la crise, comme la création de l’Académie des entrepreneurs sociaux en 2013, et qui traduit plus largement une évolution dans les sensibilités au sein de l’université.

Quels que soient encore les désaccords sur sa nature, ses causes ou ses remèdes, la crise semble bien contribuer à changer la donne dans les auditoires. Un changement dont l’ampleur et l’impact dans le futur sont aujourd’hui difficiles à estimer.

S. F.

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