Coronavirus : que révèlent nos eaux usées ?

A défaut de tests généralisés, l’analyse de nos eaux usées pourrait-elle permettre de mesurer l’ampleur de la pandémie et surtout de localiser les zones les plus touchées ? La question est prise au sérieux dans de nombreux pays. D’Amsterdam à Paris et passant par la Chine ou les Etats-Unis, des scientifiques s’interrogent sur l’utilité de sonder nos eaux usées pour mieux suivre et prévenir l’évolution de l’épidémie, d’autant que les épidémiologistes annoncent de probables rebonds semblables aux répliques d’un tremblement de terre. Qu’en est-il chez nous ?

Risque de contamination ?

Une certitude d’abord, il y a des traces de coronavirus dans les eaux usées, celles rejetées par nos toilettes dans les égouts et qui sont traitées dans nos stations d’épuration. Plusieurs équipes de chercheurs l’ont établi, ces traces proviennent de selles de malades qui ignorent peut-être eux-mêmes qu’ils sont porteurs du virus.

La première question qu’on se pose évidemment, c’est celle d’une possible contamination de l’environnement et plus particulièrement des sources aquifères. Pour l’eau du robinet, la réponse est claire, il n’y a pas de risque, les lieux de pompage sont scrupuleusement surveillés et l’eau qui en sort subit de multiples traitements avant d’arriver chez vous. Pour ce qui est de l’environnement, la réponse est moins catégorique. Le risque est minime mais on ignore si ce virus encore mal connu pourrait infecter d’autres milieux. A priori, il y a peu de chances, le virus ne semble pas pouvoir progresser seul dans la nature sans un véhicule vivant mais comme le note prudemment la revue scientifique The Lancet, "l’exposition au Sars-Cov-2 dans les eaux usées pourrait poser un risque sanitaire". L’article se base sur la découverte de matériel génétique du virus dans les eaux usées à Amsterdam par le Centre de contrôle des maladies infectieuses des Pays-Bas.

En Région wallonne, la Société publique de gestion des eaux (SPGE) mène actuellement une série de tests pour vérifier la présence et la toxicité du virus dans les eaux usées. Comme l’explique Christian Didy, responsable du service exploitation, recherche et développement, "25 prélèvements ont été effectués à l’entrée et à la sortie de stations d’épuration mais aussi dans les rejets d’hôpitaux, de maisons de repos et du réseau général. Le but est de déterminer le caractère infectieux ou pas des traces de Covid-19 dans les eaux usées. Mais il est trop tôt pour tirer des conclusions, cela prendra du temps."

Un test qui ne dit pas son nom

La question des risques sanitaires mise à part, les eaux usées pourraient se révéler de formidables indicateurs sur la circulation du virus dans nos populations. Microbiologistes à l’UCLouvain, Claude Bragard et Jacques Mahillon estiment que ce serait théoriquement possible : "Cela se fait d’ailleurs pour d’autres maladies et même pour déceler la consommation de drogue, par exemple la cocaïne. Mais avant que ces informations puissent aider les infectiologues et autres épidémiologistes en lutte contre le coronavirus, il reste de la marge. On ignore encore comment se comporte le Covid-19 dans un milieu aquatique, comment il se dégrade dans des eaux usées."


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Actuellement, aucune analyse systématique des eaux usées n’est encore menée chez nous. La Région wallonne mène des tests, on l’a dit, mais pour déterminer la présence et la toxicité des traces de Covid, pas encore pour exploiter les données épidémiologiques. "Cela viendra mais ce n’est pas notre priorité, explique Christian Didy, d’autant qu’il est complexe d’établir une relation entre la charge virale des eaux usées et la proportion de population atteinte."

A Bruxelles, Damien De Keyser, directeur de la Société bruxelloise de gestion des eaux (SBGE), estime que cela n’apporterait pas grand-chose : "La Région bruxelloise ne compte que deux stations d’épuration, cela n’aurait pas beaucoup d’intérêt de comparer l’évolution du virus entre le nord et le sud de la capitale. Par contre, ce serait plus instructif dans des régions qui comptent des dizaines de stations d’épuration locales comme la Flandre et la Wallonie."

Nos égouts transformés en sentinelle sanitaire ?

L'analyse de nos égouts pourrait être une source de données pour déceler et éventuellement quantifier la présence du virus, mais pourrait-elle aider les experts à prédire une nouvelle vague ou un rebond de la pandémie, ce dont le monde scientifique aurait pourtant bien besoin? En France, c'est le rêve de Vincent Maréchal, virologue à l’université de la Sorbonne. Il a participé à une étude de la régie municipale "Eau de Paris" qui avait établi un parallèle, échantillons à l’appui, "entre l’augmentation des unités de génome dans les eaux usées et l’augmentation du nombre de morts". Du coup, il plaide pour "la création d’un réseau Sentinelle national de surveillance des eaux usées qui pourrait permettre d’anticiper une deuxième vague".

L’analyse des eaux usées permettrait de détecter la présence du virus dans certaines zones, malgré le fait que de nombreux porteurs du virus n’ont encore développé aucun symptôme et que les services cliniques ignorent qu’ils sont atteints. "Cela permettrait de mettre en place les mesures barrières et de gagner du temps, un élément prépondérant dans cette épidémie".

Un tel système ne serait pas une première. En Israël, la détection du virus de la polio dans les eaux usées avait permis en 2013 de relancer une campagne de vaccination et donc d’éviter des paralysies d’enfants. Est-ce envisageable pour le Coronavirus ? Des études sont en cours dans plusieurs pays et les premiers résultats sont encourageants. En Australie, le docteur Warish Ahmed, chercheur à l’agence publique de recherche CSIRO, a détecté le virus dans des eaux usées du Queensland. Selon lui, "la démarche peut être utilisée comme un outil d’alerte précoce contre la pandémie, ainsi que pour évaluer l’efficacité des mesures sanitaires mises en place. Ce système vient en complément d’autres mesures, comme les tests sur les individus, mais ces données tirées des eaux usées peuvent être particulièrement utiles dans des régions abritant des populations vulnérables où d’autres méthodes de tests ne sont pas faisables. Bref, c’est un moyen d’un bon rapport coût/efficacité pour traquer l’infection à l’échelle d’une communauté". Un argument également valable au niveau mondial. Certains scientifiques appellent d’ailleurs l’OMS à envisager un réseau de surveillance des eaux usées qui pourrait servir à suivre l’évolution du Covid-19 mais aussi d’autres maladies dans des pays, notamment en Afrique, qui ne disposent pas des moyens techniques, logistiques ou financiers de tester la population à grande échelle.

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