Coronavirus : quand l'amour se heurte aux frontières

Entre confinement, distance et galère administrative, le quotidien des amoureux longue distance au temps du coronavirus.
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Entre confinement, distance et galère administrative, le quotidien des amoureux longue distance au temps du coronavirus. - © Sziban - Getty Images/iStockphoto

 

Pascale a 63 ans. Elle vit seule à Bruxelles, et son amoureux, Jean, médecin à Grenoble vit à 800 km d’elle. D’ordinaire, les tourtereaux, qui ont eu un coup de foudre il y a 4 ans lors d’un Nouvel an inopiné, se voient toutes les deux semaines, et passent les vacances ensemble.

Début mars, les mâchoires frontalières se sont refermées, pour cause de coronavirus. Depuis, Pascale et Jean en sont réduits aux conversations virtuelles. Pascale a les larmes aux yeux : " Parfois quand je me réveille le matin, je me demande si je vais le revoir un jour ? " Sur son bureau, plusieurs photos de Jean tentent de la rassurer.

L’amour n’est pas une priorité

Désemparée, elle écrit au Consulat de France. La réponse est arrivée, plutôt sèche. A ce jour, seuls les travailleurs transfrontaliers, les Français domiciliés dans l’Hexagone qui rentrent chez eux, ou les cas d’urgence sanitaire sont admis. Aucune dérogation pour les amoureux. L’amour n’est pas une priorité.


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Et pourtant, plaide Pascale, cette crise provoque des problèmes de santé mentale. " On parle de glissement à propos des personnes âgées, qui se laissent mourir faute de contacts et de câlins… Que dire de nous, qui sommes privés de contact physique depuis plus de 3 mois ? "

Que pense-t-elle de l’idée de passer la frontière par les petites routes de contrebande ? Elle éclate d’un rire de fillette rien qu’à l’idée " Vous imaginez ? Me faire coffrer à 63 ans pour un passage illégal de frontière ? " Car la lettre de consulat la menaçait de " verbalisation " en cas de " contravention ". 

Kayak ou montgolfière ?

Certains envisagent des solutions loufoques pour se retrouver. Jean-François est journaliste sportif pour une chaîne de télévision française. Le Paris-Dakar, le Paris-Nice, c’est son pain quotidien. L’aventure, c’est sa seconde nature. " Il parait qu’en Belgique, on peut faire du kayak ? " lance-t-il à sa bien-aimée via une liaison Skype. " C’est quoi le fleuve qui traverse la frontière, l’Escaut non ? Si je me fais prendre, tu me défendras non ?


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A l’autre bout du fil, Catherine éclate de rire. Cette avocate au Barreau de Bruxelles vit confinée depuis 3 mois avec ses 3 enfants à Beersel, dans la région bruxelloise. Son compagnon trépigne à Paris. D’habitude, ils passent des demi-semaines tous ensemble à Bruxelles.

"Je déteste Skype, confie Catherine, le beau visage de Jean François est déformé. Moi, ce dont j’ai besoin, c’est sa voix, chaude et enveloppante. Je l’appelle dès que je peux." Sur le frigo, les petits mots d’amour de Jean-François font ce qu’ils peuvent pour colorer l’absence.

Un manque d’étreinte, et d’ocytocine

Les psychologues se sont emparés de ce phénomène des amours contrariées par les frontières.

Et si le confinement prolongé était en fait positif pour les couples à distance ? "Cette situation va booster l’imagination des gens, assure la psychanalyste Florence Lautredou " Cela peut encourager un phénomène d’idéalisation de l’autre, ou encore une forme de romantisme qui rend la relation plus précieuse."

Pourtant, grâce aux technologies actuelles, il est possible de se parler et de se voir quand bon nous semble. Dès lors, on pourrait penser que nos écrans gomment l’effet de la distance.

"Le virtuel c’est bien, mais au bout d’un moment on a envie de se voir", explique Jonhatan, un jeune étudiant en psychologie, en plein diplôme de Master à l’ULB. Des photos de son amoureuse, Corinna, sont épinglées sur le mur.

C’est comme si on n’avait accès qu’à 20% de la relation

La jeune fille vit en Autriche. Jonhatan, qui possède la double nationalité belge et allemande a deux frontières à franchir pour la rejoindre. S’il passe parla route, il devrait rester en quarantaine 2 semaines en Allemagne avant de subir le même sort sen Autriche. Impossible, alors que les deux jeunes gens sont en examens. Et puis, les règles changent sans arrêt. Jonathan est lucide. Le virtuel, ce n’est pas l’idéal. " C’est comme si on n’avait accès qu’à 20% de la relation."


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Nous manquons de l’hormone du plaisir, l’ocytocine

Comment la nourrir alors, cette relation ? " Il faut parler et être honnête, dit le jeune homme. " Reconnaître que parfois, on n’a rien à se raconter, parce qu’on vit dans deux mondes différents. Cela peut être ennuyeux, mais ce n’est pas la faute de la relation, c’est la faute de la situation que l’on vit. L’être humain n’est pas fait pour vivre dans cette forme de " jeûne relationnel ", sans être touchés, câlinés, embrassés… Nous manquons de l’hormone du plaisir, l’ocytocine, celle que les bébés reçoivent quand ils sont au sein de leur mère."

"Le virtuel ne va qu’un temps, car la vue ne suffit pas à nourrir notre sensorialité, abonde Florence Lautredou. Il manque l’odeur de la personne, la perception de ses mouvements… Les relations par écrans interposés sont des relations spéculaires. Sans oublier que dans un couple, la vie sexuelle est un élément-clé. Et là aussi, le virtuel a ses limites." 

L’histoire de Florence et Yawovi

Florence est infirmière, sur le front donc depuis des semaines. Son mari, Yawovi, est togolais, infirmier lui aussi. Florence et Yawovi se sont rencontrés en travaillant ensemble dans une ONG Togolaise. Ils ont 29 ans aujourdhui.

C’est au bout de 4 ans de relation à distance et de 10 voyages au Togo que leur amour se renforce et qu’ils décident de s’unir. Ils se sont mariés fin 2019, en présence de la famille de Florence, qui a fait le déplacement à Lomé pour l’occasion. Un mariage reconnu par la Belgique. Tous les papiers étaient fin prêts pour le regroupement familial des jeunes mariés.

Quand tout s’arrête

L’arrivée de Yawovi en Belgique était prévue pour ce 20 mars 2020 mais face à la crise du Covid-19 son vol a été annulé par la compagnie aérienne Brussels Airlines.

Alarmée, Florence se met en contact avec le Consulat belge de Lomé au Togo, qui la rassure. Son époux a le droit de prendre place à bord d’un des vols de rapatriement qui ont lieu de Lomé à Bruxelles. Le Ministère des Affaires étrangères confirme : il n’y a aucun souci pour son arrivée sur le sol belge puisque tous ses documents sont en ordre. Il faut juste qu’il soit accepté à bord d’un des vols de rapatriements. La destination finale et fixe de son mari est la Belgique, où il sera reconnu résident belge.

Très vite, Florence déchante : " Jusqu’à présent, un vol Lufthansa (Lomé-Cologne), pour lequel mon mari a dû se présenter à l’aéroport et attendre 4 heures pour obtenir un refus, et quatre vols de rapatriements Air France (Lomé- Paris) ont été opérés depuis le confinement, et nous sommes toujours sur le banc de touche… "

Elle écrit au Ministre des Affaires étrangères, Philippe GoffinJusqu’ici pas de réponse. Florence se raccroche à celle de l’Ambassade belge de Cotonou.

" En effet, votre mari fait partie de la liste que nous soumettons à l’ambassade de France et nous avons encore une fois souligner que vous attendez déjà son départ depuis le 20 mars. Il est vrai que c’est la compétence souveraine de la France d’en décider… Mais espérons que cela va marcher quand même cette fois-ci…"

Schengen est devenu la Maison Kafka

Florence tente alors de rentrer en contact avec l’ambassade de France à Lomé.

En vain. Visiblement, Yawovi n’est pas une priorité pour la France. L’ambassade belge de Cotonou au Bénin s’active, mais les informations sont contradictoires. L’espace Schengen reste fermé, comme une huître.


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Jusqu’à quand ? Un courrier de l’ambassade belge plonge Florence dans la perplexité : "Suite à un nouveau vol spécial Air France annoncé pour cette semaine, nous avons repris la demande pour votre époux. Malheureusement, les pays européens ont décidé de prolonger jusqu’à mi-juin la fermeture des frontières européennes. Cela signifie que la délivrance des visas ne sera pas encore reprise, mais aussi que même les conjoints non-européens qui disposent déjà d’un visa, n’auront pas accès au territoire belge s’ils ne sont pas domiciliés en Belgique et s’ils n’effectuent pas un voyage essentiel. Nous avons plaidé pour des exceptions mais ces exceptions ne prennent en compte que des cas vraiment limités aux urgences humanitaires. "

Un regroupement familial, c’est un voyage essentiel

Florence relève la contradiction : " Les restrictions de voyage s’appliquent à tous les voyages non essentiels vers la Belgique. Seuls les déplacements à des fins essentielles peuvent avoir lieu. Or, un regroupement familial, c’est un voyage essentiel ! Ce n’est pas un déplacement touristique ! Nous nous trouvons constamment face à un ping-pong d’informations contraires entre le SPF affaires étrangères, SPF intérieur et l’ambassade belge, mais aussi à devoir essuyer de faux-espoirs. Nous en arrivons à nous demander à quoi sert l’Europe ? "

Après 7 mois de séparation, Florence est au bout du rouleau. Elle redoute que le visa pour regroupement familial de Yawovi expire (il est valable 6 mois) et qu’il faille recommencer toutes les formalités.

" Nous nous heurtons aux frontières, aux compagnies aériennes, aux ambassades, à l’administration, c’est beaucoup," avoue la jeune femme.

Stress, angoisse, fatigue

Elle doit supporter la fatigue du rythme imposé à l’hôpital, le stress, et maintenant l’idée de ne peut-être plus revoir son jeune mari. La solitude, le manque de soutien si nécessaire de Yawovi, s’ajoutent au déficit de reconnaissance et de soutien professionnel pour le corps infirmier par les pouvoirs politiques. Les applaudissements des trottoirs et des balcons de 20 heures ne calment ni son angoisse ni sa souffrance.


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Certaines de ces relations à distance risquent de s’épuiser, faute de carburant physique, d’activités communes, de présence. D’autres vont se renforcer. Comme le dit l’adage :

 

" L’absence est à l’amour ce que le vent est au feu, il éteint le petit, il attise le grand."

Reportage du JT sur "l'amour sans frontière", le 13 mai 2020

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