Coronavirus : pourquoi la Belgique avait si peu de tests de dépistage au début de l'épidémie ?

Coronavirus : pourquoi la Belgique avait si peu de tests de dépistage au début de l’épidémie ?
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Coronavirus : pourquoi la Belgique avait si peu de tests de dépistage au début de l’épidémie ? - © DIRK WAEM - BELGA

Après un premier cas positif rapidement maîtrisé le 4 février, la Belgique est finalement frappée par le coronavirus le 29 février. Une dame d’une trentaine d’années de retour de France se présente aux urgences de l’hôpital universitaire d’Anvers.

Ses symptômes grippaux poussent Herman Goossens, professeur en microbiologie à l’Université d’Anvers à demander un test de dépistage de Covid-19 pour cette patiente. Le lendemain, le résultat tombe : il est positif. Et pourtant, ce test n’aurait jamais dû avoir lieu.


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A l’époque, les tests de dépistage Covid-19 sont réservés aux personnes symptomatiques - c’était le cas de cette patiente -, et qui reviennent de Chine ou d’Italie : les deux régions les plus touchées par le coronavirus. Cette patiente de retour de France ne remplit donc pas les critères. 

"Dès le mois de février, je trouvais que les critères de dépistages étaient trop restreints, commente Herman Gossens. Je trouvais qu’il fallait plutôt tester toutes les personnes qui présentaient un symptôme grippal."

Et c’est ainsi, en dérogeant à cette règle, que fut détecté le premier cas belge. Ce jour-là, la Belgique a failli passer à côté de son premier cas, uniquement par manque de tests rapides (appelés PCR).

3930 tests réalisés la première semaine d’épidémie en Belgique

Lors de ce même week-end (29 février/1er mars), de nombreux vacanciers de retour d’Italie atterrissent dans les aéroports belges. A leur arrivée, des caméras de télévision, mais aucun médecin pour les dépister. Aux journalistes, les autorités répondent qu’il faut obligatoirement des symptômes pour obtenir un test de dépistage. Et ces milliers de vacanciers de retourner dans leurs villes et villages.

Et c’est ainsi que le 2 mars, premier jour ouvrable de l’épidémie dans notre pays, seuls 282 tests furent réalisés, selon des chiffres diffusés par Sciensano, l’institut scientifique de santé publique lié au SPF Santé. Sur cette semaine du 2 mars, notre pays a testé 3930 échantillons. Si on rapporte ce nombre en millions d’habitants, cela correspond à 337 tests par million d’habitants. Dans le même temps, en Allemagne, les autorités procédaient à 1499 tests par millions d’habitants, soit 4 fois le nombre belge.

Lors de la troisième semaine d'épidémie (semaine du 16 mars), la Belgique réalise 1245 tests par millions d'habitants contre 4190 pour l'Allemagne, qui semble déjà à vitesse de croisière. Et malgré une croissance constante côté belge, jamais la courbe noir-jaune-rouge ne rattrapera la courbe noir-rouge-jaune.

L’Allemagne bonne élève, la Belgique à la traîne

Alors, comment expliquer cette différence de testing entre les deux pays ? Pour Emmanuel André, qui réalisait lui-même les premiers tests de dépistage au laboratoire universitaire de Leuven avant de devenir porte-parole interfédéral Covid-19, ce retard s’explique par une durée incompressible nécessaire pour démultiplier le nombre de tests.

"Quand on s’est retrouvé devant cette situation début mars, le nombre de tests disponibles était insuffisant par rapport à cette énorme demande. Les ressources de laboratoires ont dû être augmentées de façon très importante mais ce n’est pas quelque chose qui se fait du jour au lendemain. Aujourd’hui, nous atteignons seulement le nombre de tests dont on a réellement besoin."

Aujourd'hui, la Belgique est en capacité de réaliser 10.000 tests par jour.

Mais au-delà de la faisabilité, une question politique se pose. Le 3 mars, jour où seuls 284 furent réalisés, Maggie De Block, ministre de la Santé assure en commission parlementaire de la Chambre que "notre capacité en termes de tests est plus que suffisante". Pour certains, au-delà de la difficulté de multiplier les tests et les laboratoires testeurs, il y avait aussi un manque de volonté politique à multiplier ces tests.

Contacté pour contextualiser ce propos, le cabinet de la ministre De Block indique que "le 3 mars, nous étions au début de l'épidémie, et tester pour tester ne sert à rien". Une plus forte "capacité en dépistage n'aurait pas empêché l'apparition de la maladie."

Trop peu de laboratoires, trop tard

Un autre élément d’explication concerne le nombre de laboratoires capables de dépister le coronavirus. Tout au long du mois de février et jusqu’à début mars, un seul laboratoire pratiquait des tests : le laboratoire de l’hôpital universitaire de Leuven (KUL) dirigée par les désormais célèbres Marc Van Ranst et Emmanuel André.

Côté allemand, début mars, 90 laboratoires différents s’activent déjà. "Des efforts ont été faits pour multiplier cette capacité de testing, dans les hôpitaux et avec les plateformes dans les universités, assure Emmanuel André. On a aussi mobilisé un énorme réseau avec une capacité qui va au-delà des hôpitaux belges. Aujourd’hui, nous avons une capacité qui augmente encore chaque jour."

Ainsi, à la mi-mars, l’UNamur annonce pouvoir réaliser 500 tests par jour. A la tête de ce laboratoire, Benoit Muylkens a développé une nouvelle technique permettant de se passer des réactifs alors en rupture de stock sur le marché international.

"L’initiative est venue du laboratoire, c’est même une initiative personnelle, explique le virologue. J’ai entendu au 5e jour de circulation du virus sur le territoire au tout début mars qu’on serait limité dans la capacité de diagnostic. J’ai donc contacté Sciensano, les professeurs Van Ranst et Emmanuel André pour dire 'on peut vous aider, dites-moi ce qu’il faut faire'."

De façon assez étonnante donc, ce laboratoire a proposé son aide aux autorités… et non l’inverse. 

Des signaux et avertissements pas entendus

Pour Benoît Muylkens, comme pour Herman Goossens de l’université d’Anvers, il y avait pourtant de nombreux signaux pour mieux se fournir en tests PCR, bien avant les ruptures de stock du mois de février.

"On s’est rendu compte le 19 janvier que c’était un nouveau virus, qu’il n’y avait ni de traitement, ni d’immunité dans la population, ni de vaccin", commente le Professeur Goosens qui coordonne alors un programme de surveillance européen des épidémies. Et le seul espoir alors, c’est le fait qu’il y avait la possibilité de faire un test rapide. Le 10 janvier, les Chinois ont publié la séquence de l’ARN qui permettait de multiplier les tests rapides. Et autour du 25 janvier, on décrit dans un article scientifique avec mon collègue allemand Christian Drosten comment chaque laboratoire dans le monde peut faire un test de diagnostic rapide."

Bref, pour lui, les éléments étaient présents pour s’équiper en tests dès la fin janvier. C’est le choix opéré par son collègue Christian Drosten qui pu ainsi annoncer fièrement fin mars une capacité de 500.000 tests par semaine en Allemagne. En réalité, environ 350.000 tests PCR sont réalisés par semaine en Allemagne.

"Le fait que le dépistage de masse serait utile, l’OMS l’a dit dès le début de la crise, appuie Benoit Muylkens. Même lorsque le Covid-19 n’était pas encore classé en pandémie, l'OMS a dit que l’un des éléments clés de la maîtrise de ce virus serait de mettre au point un dépistage intense pour éviter l’entrée du virus dans un territoire et sa dissémination. Et c’est comme ça pour toutes les maladies virales et contagieuses."

L’avertissement de l’OMS du 23 janvier indique en effet que "tous les pays doivent être prêts à prendre des mesures pour endiguer la flambée, y compris par une surveillance active, un dépistage précoce, l’isolement et la prise en charge des cas, la recherche des contacts et la prévention de la poursuite de la propagation de l’infection par le 2019-nCov".

Quelles conséquences au manque de tests en Belgique ?

"La raison pour laquelle l'Allemagne compte si peu de décès par rapport au nombre des personnes infectées peut s'expliquer par le fait que nous faisons beaucoup de diagnostics en laboratoire", affirmait Christian Drosten, le 26 mars dernier.

En effet, avec 5000 décès pour l'ensemble de son territoire, l'Allemagne est l'un des pays d'Europe au taux de mortalité le plus bas, en comparaison avec la France (20.700), la Grande-Bretagne (17.300) et la Belgique (5998).

Mais corrélation ne veut pas dire causalité. Aucune preuve scientifique n'existe pour dire que davantage de tests réduisent la mortalité et donc que la Belgique aurait eu moins de morts avec plus de tests disponibles. 

La seule chose certaine, c'est que la Belgique n'a pas détecté tous les porteurs de coronavirus, ni au début de la crise, ni maintenant. Quant aux choix de ne pas tester les personnes de retour d'Italie le week-end du 29 février, il s'agit d'une politique des moyens causée par le manque de tests et non d'une politique du résultat qui serait de dépister un maximum de cas. 


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"On aurait du tester toutes les personnes qui avaient un syndrome grippal, conclut Herman Goossens. Et certainement qu’on aurait trouvé des cas dès le mois de février et on aurait pu isoler les patients plus tôt. Est-ce qu’on aurait pu éviter l’épidémie en Belgique ? Je pense que non parce qu’aucun pays ne l’a évitée. Mais peut-être que le nombre de cas aurait été plus bas."

Explications dans le JT du 21/04/2020