Coronavirus: pour un chef urgentiste français, "la corona-panique, c'est ça qui pourrait nous amener à la catastrophe"

Philippe Juvin, chef du service des urgences de l’hôpital Georges Pompidou à Paris.
Philippe Juvin, chef du service des urgences de l’hôpital Georges Pompidou à Paris. - © France 5

La crise sanitaire du coronavirus est-elle la plus grave connue en Europe depuis des décennies ? Certains scientifiques le pensent. Ce qui a amené les gouvernements, comme en Belgique, à prendre des mesures de fermetures et de confinement.

Pourquoi la crise est sans précédent ? Pour le professeur Philippe Juvin, chef du service des urgences de l’hôpital Georges Pompidou à Paris, l’explication repose dans les cas asymptomatiques, les porteurs du Covid-19 qui ne présente aucun symptôme. La mise en quarantaine du paquebot Diamond Princess, au large du Japon, est un modèle d’étude pour les experts médicaux, selon Philippe Juvin, invité de l’émission "C’est dans l’air" sur France 5. Sur le bateau, 700 personnes ont été contaminées par le virus sur 3700 passagers et membres de l’équipage.

"Combien y a-t-il de cas asymptomatiques ? On a un modèle expérimental qui est le Diamond Princess. L’avantage dans cette affaire-là, comme c’est un espace clos, on a testé tout le monde. On sait ce que représente une population", ajoute le médecin. "Globalement, l’étude du Diamond Princess montre qu’une personne sur deux qui est positive n’a aucun signe clinique. Donc, vous ajoutez aux 2700 (cas en France, NDLR), ceux qu’on ne teste pas, c’est-à-dire qui sont en nombre considérables, c’est-à-dire toutes les formes frustres". En clair: dont les manifestations sont nettement atténuées. "Un peu de fatigue, un peu de toux… : c’est la majorité des patients. Vous multipliez par deux le tout et vous avez une estimation du nombre de cas réels. Donc, il y a beaucoup plus de cas qu’on ne le dit."

Le fameux taux de mortalité

On l’a déjà expliqué : le taux de létalité du coronavirus est certainement à réévaluer, en France comme en Belgique qui compte déjà trois morts. "C’est quoi le taux de mortalité ?", expose Philippe Juvin. "C’est un nombre de morts qu’on identifie malheureusement divisé par le nombre de cas. Si le nombre de cas est très très très sous-estimé, évidemment vous avez un taux de mortalité qui est élevé. Aujourd’hui, les Chinois disent 1 à 3%, sachant qu’eux ne prenaient (en compte) qu’une population, celle des patients hospitalisés. Ils ignorent tous ces patients asymptomatiques qui restent chez eux. La grippe, c’est 0,1% (de taux de mortalité) : c’est dix à trente fois moins. Mais ce 1 à 3%, je ne sais pas à quoi il correspond parce qu’on ne compte pas tout le monde. Ce qui est intéressant, c’est de noter que malgré tous ces biais, les Chinois disent 1 à 3%, nous (La France) on doit être à quelque chose comme 3% et les Italiens sont à 8%."

En Italie, ils ont pris tous les patients et les ont mélangés à tous les autres

Matteo Renzi, ancien Premier ministre italien a alerté cette semaine sur CNN les pays européens à prendre la mesure de la catastrophe sanitaire à venir. Pour Philippe Juvin, "il y a trois possibilités. Soit les Chinois ne nous ont pas dit la vérité mais c’est peu probable parce qu’il y a beaucoup d’études d’un tas de chercheurs différents. […] Deuxième hypothèse, les Italiens ne font pas beaucoup de tests. En réalité, je n’y crois pas parce que nous-même en France nous n’en faisons pas beaucoup. Troisième hypothèse qui est assez intéressante pour nous les Français, c’est le système de santé italien qui a une médecine de ville assez pauvre. Du coup, tout le monde va à l’hôpital. On concentre les malades. Quand l’épidémie est arrivée, ils n’ont pas fait ce qu’on a fait d’emblée (en France). On a dit : les services d’urgences sont des barrières. On a protégé l’hôpital. On a gardé les patients, on les a mis à l’abri. Eux d’emblée, ils le disent dans la littérature médicale : ils ont pris tous les patients et les ont mélangés à tous les autres dans l’hôpital. Tout cela crée évidemment des conditions terribles d’interaction entre gens malades."

En Italie, la réanimation a posé problème. "La forme grave de la maladie c’est le syndrome de détresse respiratoire aigu, le SDRA. C’est un syndrome qui fait que vous avez une grande insuffisance respiratoire et on doit vous mettre sous une machine qui vous aide à respirer en réanimation. Il y a beaucoup de réanimations en Italie qui ont une organisation en open space (espace ouvert)", avec un virus qui passe d’un lit à l’autre. "En France, nous avons une organisation avec des chambres", comme en Belgique. "Tout cela joue dans la transmission du virus."

En Corée du Sud, une malade a infecté 183 personnes

Le chef des urgences de l’hôpital Pompidou rappelle encore un cas en Corée du Sud avec une malade qui n’a pas été identifiée tout de suite, après être restée plusieurs heures en salle d’attente. "Seule elle est l’origine de la contamination de 183 personnes : patients et soignants. Si vous mettez tous les patients qui arrivent dans une salle d’attente dans un hôpital, ce que les Italiens ont fait probablement au début de la crise – c’est ça leur erreur stratégique -, vous contaminez vos hôpitaux, vos soignants et vous mettez le système à plat."

L’important, selon ce spécialiste, c’est la capacité pour les hôpitaux à tenir sur la durée. "Pour tenir, c’est le système d’endurance. On en a pour trois mois. Et il faut qu’on soit organisé. La désorganisation, la corona-panique, le fait qu’on ne sache pas bien distinguer les files de patients qui ont le virus et les autres, c’est ça qui pourrait nous amener à la catastrophe."

Les mesures de quarantaine, de confinement, les dispositions spéciales dans nos hôpitaux, sont de nature à mieux contenir la propagation du virus. "L’espoir que nous avons, c’est que nous n’aurons pas une vague aussi grave – aussi haute probablement mais aussi grave – que la connaissent les Italiens."

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK