Coronavirus : peut-on faire confiance aux vaccins russe et chinois ? Oui, si…

Peut-on faire confiance aux vaccins russe et chinois, largement évoqués dans l’actualité ces derniers temps, à côté des vaccins Pfizer/BioNtech, Moderna ou encore AstraZeneca, recommandés par l’Agence européenne des Médicaments ?

Pour Muriel Moser, spécialiste de l’immunobiologie à l’ULB, la réponse est simple : "Oui, si on dispose de résultats scientifiques publiés, peer-reviewed (c’est-à-dire évalués par les pairs : des chercheurs examinant de manière critique les résultats amenés par leurs homologues). Sans publication, c’est clair, on ne peut rien dire".

Aucune publication pour les vaccins russe et chinois

Et donc, à ce stade, précisément, il semble qu’on n’ait eu accès à aucune publication, ni du côté chinois, ni du côté russe.

"Ce qui importe, c’est de disposer de résultats en provenance des immunologistes, pour la caractérisation des réponses immunitaires chez les patients ; et des médecins, pour voir la protection".

Spoutnik V sur la table

Les autorités russes ont déposé une demande d’enregistrement dans l’Union européenne du vaccin Spoutnik V, a annoncé il y a quelques jours le fonds souverain russe, qui a participé au développement du produit.

Un porte-parole du fonds souverain a précisé que cette demande avait été déposée auprès de l’Agence européenne des médicaments (EMA). Les documents requis, comme les résultats intérimaires des essais cliniques de phase 3 (tests du rapport bénéfices-risques) toujours en cours, seront envoyés et examinés au fur et à mesure.

"Sur la base de la série d’examens, l’Agence décidera de l’autorisation du vaccin Spoutnik V pour l’Union européenne", précise le fonds. L’EMA a, pour sa part, indiqué dans un communiqué qu’elle "communiquera lorsqu’une procédure d’examen continu commencera".

Une approche objective, rigoureuse, scientifique

L’Agence européenne des Médicaments, qui examine les données de sécurité et de fiabilité des vaccins, fonctionne sur base de publications, "même si on peut imaginer", poursuit Muriel Moser, "qu’elle reçoive confidentiellement des résultats valables quoique non publiés. Mais quel intérêt, cette éventuelle confidentialité ?"

Il faut quoi qu’il en soit que l’EMA dispose de résultats précis sur les réponses immunitaires, avec tous les détails : "On doit savoir combien de volontaires, avec quel profil (origine, âge, comorbidité,…) et avoir des statistiques (nombre de groupes comparés, etc.) valables. Tout cela c’est une approche objective, rigoureuse, scientifique des résultats. Prenez par exemple un des vaccins chinois, le CoronaVac, où on avait affirmé qu’il procurait une protection à 70%, et, testé au Brésil, on en était à moins de 50% ! Ça pose problème quand même !"

Confiance ?

L’EMA donne donc ses recommandations sur base des résultats obtenus en matière de réponse immunitaire et de protection ; mais les pays lui font-ils confiance pour autant ? "Moi j’ai confiance", dit Muriel Moser. "Mais vous avez vu la réaction de l’Allemagne, vendredi dernier, concernant le vaccin AstraZeneca : l’autorité vaccinale du pays a émis une restriction, recommandant de ne pas vacciner les personnes âgées de 65 ans et plus" (l’Italie, de son côté, préconise la prudence pour les plus de 55 ans, notant que ce groupe d’âge était mal représenté dans les essais).

L’Allemagne prête à travailler avec la Russie

En revanche, l’Allemagne semble disposée à aider la Russie, en dépit des tensions actuelles, à développer son vaccin. "Au-delà de toutes les différences politiques qui sont actuellement importantes, nous pouvons néanmoins travailler ensemble dans le cadre d’une pandémie, dans un domaine humanitaire", a expliqué la chancelière Angela Merkel.

Dans ce contexte, Angela Merkel a proposé que l’institut fédéral allemand Paul-Ehrlich, chargé des réglementations sur les médicaments, "soutienne la Russie" dans sa demande auprès de l’Agence européenne des médicaments. "Et si ce vaccin est approuvé, alors nous pourrons parler de production conjointe et aussi d’utilisation", a ajouté Angela Merkel.


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Baptisé "Spoutnik V" en hommage au premier satellite envoyé dans l’espace par l’URSS en 1957, le vaccin a été enregistré en Russie en août. Le pays est ainsi devenu le premier au monde à homologuer un vaccin contre le nouveau coronavirus, même s’il s’est attiré des critiques à l’international face à une annonce jugée prématurée, avant les essais de phase 3 et la publication des résultats scientifiques. Vladimir Poutine avait affirmé le 13 janvier que Spoutnik V était "le meilleur" au monde et a ordonné de commencer une vaccination massive en Russie.

Lutte géostratégique

Autour des différents vaccins, c’est une véritable lutte géostratégique qui se joue.

Ces derniers jours, le gouvernement israélien a rendu publics des documents illustrant l’ampleur de sa collaboration avec le géant américain Pfizer – associé à l’Allemand BioNtech – dans le cadre de sa campagne de vaccination, l’une des plus massives au monde, avec plus du quart des neuf millions d’habitants déjà vaccinés.

En échange d’une livraison rapide, Israël fournit au laboratoire des informations sur le niveau d’immunité et sur les effets secondaires potentiels du vaccin en fonction d’indicateurs comme l’âge ou les antécédents médicaux. Le pays dispose de vastes banques de données médicales numérisées.

Allié des Etats-Unis

Cette coopération poussée est tout sauf une surprise étant donné que l’Etat hébreu est le principal allié stratégique des Etats-Unis dans la région. Israël a également commandé des millions de doses auprès de l’Américain Moderna, un vaccin pour l’heure moins prisé dans la région.

Au Moyen-Orient, d’autres pays comme le Qatar, le Koweït, l’Arabie saoudite et Oman ont tout misé sur Pfizer. L’Irak, la Jordanie, les Emirats arabes unis et Bahreïn ont joué sur plusieurs tableaux en commandant aussi auprès du Chinois Sinopharm.

Abou Dhabi et Bahreïn, des alliés de Washington ayant normalisé ces derniers mois leurs relations avec Israël, ont même participé à la phase III des tests cliniques du vaccin chinois, désormais jugé "complètement sûr" par les Emirats.

La Chine est parvenue à devenir un acteur crédible

S'"il y a eu de lourdes pressions des Etats-Unis sur leurs alliés afin de ne pas coopérer avec la Chine", avance Jonathan Fulton, spécialiste des relations Chine/Moyen-Orient à l’université Zayed, aux Emirats, "dans cette crise sanitaire partie de son territoire, la Chine est parvenue à devenir un acteur crédible".

Jusqu’en Europe

Crédible, y compris en Europe : la Hongrie est devenue le 29 janvier dernier le premier pays de l’Union européenne (UE) à approuver le vaccin du laboratoire chinois Sinopharm, dont elle a aussitôt commandé 5 millions de doses.

Le Premier ministre Viktor Orban avait dit sa préférence personnelle pour Sinopharm. "Les Chinois ont la plus longue expérience de ce virus, ils sont donc probablement les mieux informés", avait-il ajouté, citant aussi l’exemple de son voisin serbe, premier pays d’Europe à administrer le produit chinois.

Le chef du gouvernement hongrois continue ainsi à se démarquer de l’UE, dont l’Agence des médicaments a approuvé pour l’instant uniquement les 3 vaccins de Pfizer-BioNTech, Moderna et AstraZeneca.

"Nous recevons (des vaccins) des Russes, Chinois, Américains, nous parlons avec les Israéliens […] pendant que nous attendons que Bruxelles tente de gérer tant bien que mal la situation", a encore lancé Viktor Orban.

On le voit, au sein de l’Union Européenne, les pays ont toujours du mal à accorder leurs violons.

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