Coronavirus : pas plus claire mais plus "précise", pourquoi Sciensano a changé sa méthode

Depuis quelques semaines, l’institut Sciensano ne délivre plus les chiffres journaliers mais des tendances sur base de moyenne journalière sur une période de sept jours. Ne dites plus "100 nouveaux cas au cours des dernières 24 heures" mais, "82 nouveaux cas en moyenne par jour sur une période de sept jours". Voilà donc qui n’est pas plus simple.

Mais, il semblerait que ce soit une méthode "plus précise", basée sur des chiffres consolidés. Une méthode rendue possible avec la diminution des courbes de l’épidémie.

Du coup, on a essayé de comprendre la logique de Sciensano.

Sciensano, comment ça marche ?

C’est une équipe d’une trentaine de personnes qui, quotidiennement, récolte, décortique, analyse, consolide et diffuse les données relatives au coronavirus en Belgique.

Chaque jour, Sciensano reçoit des données de tout le pays (des laboratoires, des maisons de repos, des hôpitaux ou encore des médecins généralistes). Pour le nombre de décès, l’institut reçoit les données une fois par jour, cinq jours par semaine. Pour ce qui est des nouvelles admissions à l’hôpital, les données sont envoyées deux fois par jour, tous les jours de la semaine. Quant aux cas positifs, les laboratoires renseignent Sciensano toutes les deux heures. C’est ce que nous explique l’épidémiologiste de l’institut, Brecht Devleesschauwer. Bref, des flux constants.

Ensuite Sciensano consolide toutes ces données, identifie les doublons et ajuste dans les cas où un problème technique serait survenu, le tout centralisé dans sa propre base.

Puis, entre 16 heures et 18 heures, l’institut "arrête" sa récolte de données pour établir le rapport du lendemain. C’est l’étape que Sciensano appelle "l’arrêt sur image".

Dans la soirée, les experts analysent les données pour le rapport du lendemain.

A noter, Sciensano se base désormais sur les données consolidées et non plus sur les données rapportées au cours des dernières 24 heures Ce qui génère une latence de trois jours dans les chiffres quotidiens.

A 4 heures du matin, la base de données accessible au public est mise à jour. A 9 heures désormais, Sciensano diffuse son rapport quotidien.

Un nouveau casse – tête

"Désormais, l’accent est mis sur l’évolution des tendances, et non plus sur les chiffres des dernières 24 heures. Cela permet de mieux objectiver l’évolution de l’épidémie, indépendamment des fluctuations des chiffres des dernières 24 heures". C’est ainsi que Sciensano a annoncé son changement de méthode. Même si, à la lecture des rapports, cela semble beaucoup moins évident pour les observateurs.


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Ce qui signifie que les données qui finissent dans le rapport de ce vendredi sont les données consolidées qui ont été arrêtées jeudi à 18 heures.

Et on se base sur une moyenne journalière sur une période de sept jours. Pourquoi sept jours ? "Pour gommer les effets du week-end", précise André Sasse, docteur de l’institut. En effet, dit-il, "l’activité humaine", est moins importante pendant les week-ends et on observe des "pics" de contaminations certains jours. Et c’est aussi pour cela, dit-il que les données consolidées sont plus pertinentes. Car, "les variations journalières sont trop importantes".

Mais pour certains experts, se baser uniquement sur les tendances n’est pas suffisant. Pour le professeur de santé publique de l’ULB, Yves Coppieters, "les deux choses sont importantes, les tendances sont importantes pour voir la dynamique de l’épidémie […] mais les nombres absolus par jour sont aussi importants car une épidémie ça se gère au jour le jour".

Pourquoi ce changement de méthode ?

Or, pour Sciensano, les chiffres non consolidés sont moins "précis" et moins "robustes", affirme André Sasse, docteur à l’institut. Les données consolidées permettent aussi de "détecter les doublons" ou encore de pallier "les problèmes techniques qui peuvent survenir dans l’encodage des données", indique Brecht Devleesschauwer.

"La plupart des résultats que l’on reçoit ont été diagnostiqués il y a quelques jours. On essaye de remonter à la date la plus ancienne, si possible à la date des premiers symptômes", indique Brecht Devleesschauwer. Mais, "il y a une différence entre le rapport et la date de l’événement", pointe l’épidémiologiste.

De plus, Sciensano a décidé de se reporter aux "cas diagnostiqués" et non plus seulement au moment où ils sont rapportés. Ce qui avait du sens dans l’urgence mais plus maintenant, explique André Sasse.

Ainsi, on aurait aujourd’hui une photographie de l’épidémie plus juste mais seulement une fois que les chiffres ont été consolidés. Donc on peut avoir une vision précise de la situation d’il y a trois jours, uniquement trois jours après.

Recul et analyse compliqués

Par exemple, nous avons calculé ce vendredi en comptant la différence du total des cas avec le nombre total de cas du jour. Résultats, 129 nouvelles contaminations par rapport au bilan de la veille. Or, ce ne sont pas 129 nouvelles contaminations au cours des dernières 24 heures. Ces contaminations peuvent avoir eu lieu lundi.

Et, selon la méthode de récolte des données, l’"arrêt sur image" a été effectué ce jeudi à 18 heures. Toute une partie des chiffres n’est donc pas intégrée. "Entre les rapports de la semaine passée et les rapports aujourd’hui, c’est possible que les chiffres aient évolué", détaille Brecht Devleesschauwer.

Si bien que, lorsque l’observateur souhaite comparer ou analyser les chiffres, ceux-ci ne sont plus corrects. Difficile pour les observateurs de prendre du recul et d’analyser les données fournies.

En retard mais réactif ?

Un des arguments qui consiste à dire que la tenue de chiffres journaliers est indispensable est de pouvoir prévenir en cas de cluster ou en cas de rebond de l’épidémie. Pouvoir être alerté rapidement et agir en conséquence. Se priver des chiffres journaliers peut-il avoir une incidence sur la détection de signaux d’alerte ?

Pour les cas d’éventuels foyers de transmission, André Sasse explique que "l’information est analysée par commune. S’il y a une augmentation les communautés sont averties directement. Cette fois-ci on ne se base plus sur les chiffres consolidés, mais directement dès qu’on a l’information". Plus de latence donc. Ce qui signifie, qu’à nouveau, on se réfère aux cas rapportés et non consolidés, face à l’urgence. Donc localement, la réactivité sera là.

Mais pour ce qui est d’un éventuel rebond de l’épidémie, "là on se baserait sur des données consolidées", indique l’expert. Et d’ajouter, "pour décider d’un rebond, il s’agit d’un ensemble d’information qui demande une série d’analyses. Et qu’est-ce qu’on appelle un rebond ou encore une vaguelette ?". Pour l’heure, aucun critère précis ne détermine un seuil à partir duquel, on peut parler de rebond.

De "transparent" à clair ?

Il n’y a pas, a priori, de la part de Sciensano une volonté de "cacher la vérité". Au contraire l’institut a mis en place toute une série d’outils pour accéder aux données, un bilan quotidien, un bilan hebdomadaire… Bref, "un effort de transparence", pointe Brecht Devleesschauwer.

Mais faire l’économie des données journalières alors que l’épidémie circule encore peut être soumis à la critique.

De plus, la communication paraît inaudible pour les observateurs et l’analyse en devient plus complexe. La latence entre la récolte, la consolidation et la diffusion des données brouille la compréhension des chiffres. Mais Sciensano semble comprendre qu’il y a un problème de communication et de pédagogie. "Si un outil dit A et que le rapport dit B, c’est vrai que c’est un problème. Une question technique que nous essayions de résoudre", confirme l’épidémiologiste Brecht Devleesschauwer.

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