Coronavirus : Mohamed et Ghita veulent à tout prix quitter leur maison de repos, celle-ci refuse, la justice est saisie

Mohamed et Ghita ne peuvent pas quitter leur home. Une bataille judiciaire est engagée.
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Mohamed et Ghita ne peuvent pas quitter leur home. Une bataille judiciaire est engagée. - © D. R.

Il s’appelle Mohamed Bakkali, elle s’appelle Ghita Charradi. Ce couple réside depuis août 2019 dans la Résidence Mélopée, un home privé dans la commune de Molenbeek. Mais aujourd’hui, alors que l’épidémie de coronavirus les confine dans leur chambre, ils veulent absolument quitter les lieux. Hic : la direction du home refuse. Un avocat a été sollicité par le couple et leurs six enfants. L’affaire a pris une tournure judiciaire.

Nous sommes donc à l’été 2019. Mohamed Bakkali, 84 ans, et Ghita Charradi, 76 ans s’installent dans cette séniorie. Pour ce couple d’origine marocaine, c’est une nouvelle vie qui commence. Le placement ne s’est pas fait sans mal : il y a eu des discussions, voire des tensions au sein de la famille. Mais Ghita Charradi est atteinte de la maladie d’Alzheimer. "J’ai pensé que c’était la bonne décision", nous dit Mohamed, contacté par téléphone car confinée dans sa chambre. "Mon épouse, que je ne veux pas abandonner, a besoin d’un accompagnement." "On a temporisé ce départ pour le home. Et puis ça s’est fait", se souvient leur fille Mariam, aujourd’hui très amère.

Papa nous dit qu’il est malheureux, qu’il veut partir

Mais voilà, en février dernier, Mohamed Bakkali se plaint. Le quotidien en maison de repos n’est pas fait pour lui, ni pour son épouse. "Il nous dit qu’ils sont malheureux. Il nous demande de les sortir absolument du home", poursuit sa fille. "Nous avons entendu sa détresse et pris nos responsabilités. Mon frère a aménagé sa maison pour pouvoir les accueillir. Moi, de mon côté, j’adresse un préavis à la maison de repos. Personne n’a influencé mon papa : c’est lui qui nous supplie de les faire sortir ce home."

La première réponse de l’institution, qui a mandaté un avocat, tombe : elle est négative. "On nous dit qu’avant de donner un accord, il faut passer par la justice. On se dit alors que c’est la procédure, le protocole. Une audience est fixée au 20 mars." La famille Bakkali prend aussi un avocat, Maître Moustapha El Karouni.

L’épidémie de coronavirus est déclarée en Belgique : la donne change. Le confinement est décrété à la mi-mars partout dans le pays. Dans les homes pour personnes âgées, les visites ne sont plus possibles. "On se dit malgré tout : attendons l’audience du 20 mars", poursuit Mariam. L’audience n’aura finalement pas lieu, en raison des mesures gouvernementales.

Mohamed, 84 ans, tombe malade et est hospitalisé

Et puis, M. Bakkali tombe malade. "J’avais mal au ventre, je vomissais, je me suis même évanoui", se souvient Mohamed Bakkali, qui est transporté à l’hôpital Erasme. "Au départ, les médecins parlent d’une indigestion. Et puis ils ont fortement suspecté une contamination au coronavirus puisqu’on a constaté des problèmes pulmonaires.", confie Mariam. Le test est positif selon l’avocat de la famille. L’hospitalisation est imposée : elle durera dix jours. "Pendant ce temps, Maman se retrouve seule. Ce fût très dur. Et comme il y avait le confinement, nous n’avons pas pu voir ni notre papa, ni notre maman."

Mohamed Bakkali quitte finalement Erasme. Retour au home par ambulance sans pouvoir revoir ses enfants. Là, racontent ces derniers, "il est mis pendant quelques jours dans une chambre séparée de celle de sa femme : vous imaginez ?"

Le home refuse toujours, c’est incompréhensible

Des requêtes sont adressées, la justice de paix est contactée. "Il y a des arriérés de factures d’hébergement : nous nous sommes toujours engagés à les payer, nous avons signé une reconnaissance de dettes avec paiement sur un compte tiers ainsi qu’une décharge. Concernant l’accueil de mes parents à leur sortie, nous avons loué un appartement pour leur permettre de respecter les règles de confinement. Nous avons fait appel à une équipe médicale, le médecin de Papa a donné son accord. C’est lui son nouveau médecin et non plus celui du home. Toutes les garanties sont là et le home refuse toujours. C’est incompréhensible !"

Vincent Frédéricq, secrétaire général de la fédération des maisons de repos, Femarbel expliquait récemment à la RTBF : "Le résident est tout à fait libre de quitter la maison de repos pour retourner chez des proches mais il faut bien insister sur le fait qu’il ne pourra pas retourner dans la maison de repos avant la fin des mesures de confinement. Il ne s’agit pas, après deux, trois jours, de se dire, ce n’est pas possible finalement, on ne sait pas gérer". Mohamed est catégorique, tout comme sa fille : "Il ne veut plus retourner dans un home."

Le home parle de harcèlement et de menace d’enlèvement

Selon nos informations, l’avocat du home parle de "harcèlement" des proches, d’une "insistance constante". Mais aussi que la situation est "déjà extrêmement difficile à gérer au sein de la maison de repos" en raison du coronavirusL’avocat évoque aussi la menace d’un "enlèvement du couple" par la famille alors que la santé du couple "nécessite un placement".

Contactée par la RTBF, la direction du home réagit. "L’affaire est entre les mains de la justice", nous répond Christophe Lammens, directeur de la Résidence Mélopée. "Je me retranche derrière la décision judiciaire. Ma priorité est de garantir la continuité des soins, la continuité des bons soins." Selon nos sources, la justice pourrait se prononcer définitivement d’ici à la mi-mai. 

On est enfermé à clé, on ne peut pas sortir

"On est enfermé à clé dans la chambre. On ne peut pas sortir. Comment voulez-vous qu’on s’enfuit ? Le personnel ne vient que pour nous déposer à manger ou pour les soins. Je veux quitter ce home. Je n’en peux plus", insiste Mohamed Bakkali quand nous l’avons au téléphone. "Et je ne veux pas abandonner ma femme ici. Nous sommes mariés depuis presque 60 ans. Elle représente tout pour moi. Jamais je ne l’abandonnerai !"

"Quand on a Papa au téléphone, il pleure, ils nous implorent de venir le chercher. C’est lui qui le demande, qui le réclame. Personne ne le force", s’effondre Mariam. "Si nous insistons auprès du home, c’est qu’il s’agit de nos parents tout de même. C’est aussi parce que la direction nous refuse un droit légal ou alors parce que nous n’avons aucune réponse à nos appels. Je rappelle que cela fait deux mois que nous demandons le départ de nos parents."

Plainte pour séquestration

Pour Maître Moustapha El Karouni, "la situation subie par mon client et son épouse est tout à fait inacceptable." Il est formel : "Il n’y a aucune base légale pour les priver de leur liberté."

De plus, ajoute le pénaliste, la résidence envisage "leur libération en l’assortissant de conditions illégales", le paiement d’une décharge pour une somme de plus de 8600 euros. "C’est comme si un propriétaire disait à un locataire qui a un arriéré de paiement : je vous enferme à clé tant que vous n’avez pas payé. C’est tout à fait illégal et contraire à l’ordre public", appuie l’avocat.

Ce jeudi après-midi, les enfants Bakkali se sont rendus devant la résidence pour exiger une énième fois le départ de leurs parents. Ils étaient accompagnés d’un huissier. Nouveau refus : Mohamed Bakkali et Ghita Charradi ne peuvent toujours pas sortir. Des membres de la famille envisagent désormais de porter plainte pour "séquestration" devant un juge d’instruction.

Respect des règles

Suite à la parution de notre article, le directeur de la maison de repos a souhaité compléter sa première réaction: "Depuis le début, nous ne nous sommes jamais opposés au départ, nous demandons simplement le respect des règles. Nous attendons toujours la décharge de la famille que nous n'avons pas reçue. Par ailleurs, nous souhaitons une garantie de continuité de soins. Cette discussion se fait de médecin à médecin et tout cela est couvert par le secret médical."

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