Coronavirus : les "remèdes miracles" de la twittosphère francophone face aux publications scientifiques

La pandémie de coronavirus qui frappe la planète a généré une autre forme d’épidémie, ce que l’OMS appelle désormais une "infodémie" : cette surabondance de données, parfois exactes, parfois trompeuses, qui rend compliquée la recherche d’informations fiables. Cela s’observe particulièrement sur les réseaux sociaux où les informations les plus partagées sont souvent très éloignées de la réalité scientifique.

Un "data scientist" qui travaille pour Textgain, une startup belge qui travaille notamment sur la détection de la désinformation à l’aide de l’intelligence artificielle, a analysé quantitativement les différents remèdes mentionnés par les utilisateurs de Twitter entre les mois de janvier et mars 2020 suite à une étude similaire réalisée en néerlandais par Elizabeth Cappon.

Ces résultats ont été comparés avec la fréquence d’apparition de ces "remèdes" dans la littérature scientifique portant sur les traitements conventionnels contre le Covid-19. L’étude de ces données permet de mettre en évidence que la plupart des "solutions" au coronavirus mentionnées sur Twitter n’apparaissent pas ou peu dans les publications issues de la recherche universitaire traitant du Covid-19 et de virus apparentés.

Pas de traitement certifié permettant de prévenir ou guérir du coronavirus

Dans un contexte d’incertitudes face à un nouveau virus qui s’est répandu globalement, différents remèdes et solutions à la maladie pullulent sur la toile même si les autorités sanitaires mondiales l’affirment et le répètent : il n’existe actuellement aucun traitement de fond pour se débarrasser à coup sûr du virus.

Certains traitements sont en cours d’essais et des entreprises pharmaceutiques sont engagées pour tenter de remporter la course à la découverte du vaccin, mais à l’heure actuelle, aucun traitement validé scientifiquement ne permet de prévenir ou de guérir le Covid-19 de façon incontestée.


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Voici ce qu’indique à ce jour l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) sur son site concernant les thérapies ou médicament pour prévenir ou guérir du coronavirus : "Certains remèdes occidentaux, traditionnels ou domestiques peuvent apporter du confort et soulager les symptômes de la COVID-19 mais rien ne prouve que les médicaments actuels permettent de prévenir ou de guérir la maladie".

Toutefois, les informations de ces autorités sont mises en doute par une défiance généralisée nourrie par diverses théories du complot.

Remèdes les plus mentionnés par les twittos francophones

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Analyse des mots associés à "coronavirus" dans les publications francophone sur Twitter entre janvier et mars 2020. © Textgain

La chloroquine, vedette incontestée du réseau social

Sans grande surprise, c’est la chloroquine qui occupe largement la première place en termes de recherche associée avec le terme "corona" dans la twittosphère francophone entre janvier et mars.

Pierre Voué qui a mené l’étude a également analysé qualitativement ces échanges autour de la substance antipaludique qui a suscité et suscite toujours de grands débats : "La désormais célèbre substance antipaludique n’a eu de cesse de faire couler l’encre depuis que certaines personnalités fortement médiatisées telles que le Pr Didier Raoult ou Donald Trump himself en ont vanté les vertus curatives".

D’un autre côté les détracteurs de la chloroquine estiment qu’il faut des études cliniques plus approfondies sur la substance.

Des essais cliniques sont en cours pour tenter de mettre un terme scientifique à ce houleux débat mais les résultats de ceux-ci pourraient encore se faire attendre un certain temps.

Chloroquine et théorie du complot

Mais parallèlement au débat sur la chloroquine, un autre phénomène y est directement associé : la théorie du complot. "Les tweets traitant de la chloroquine présentent une caractéristique récurrente : le ton du complot et du mystère. Il n’est pas rare de lire que la chloroquine est effectivement un traitement miracle, lequel nous est cependant refusé, tantôt par l’État, tantôt par l’industrie pharmaceutique, assistés dans leur sombre projet par les médias ou cet énigmatique "on".

Les aliments du quotidien (ail, citron, miel, sel, bananes…) ont également la cote

Pourquoi aller chercher trop loin ce que nous avons déjà sous la main, se disent également certains. Et pourquoi certains aliments du quotidien ne pourraient-ils pas prévenir ou guérir le coronavirus ? C’est en tout cas un réflexe très présent sur Twitter.


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Ainsi, de nombreux aliments courants sont évoqués comme : l’ail, le citron, le miel, le gingembre, le sel ou la banane mais aussi de plus exotiques tels que le clou de girofle ou le curcuma. "Si certains conseillent de bonne foi ces produits pour soulager les symptômes de la maladie, d’autres utilisateurs moins scrupuleux n’hésitent pas à clamer avoir trouvé l’ultime remède et monétiser leur trouvaille", note l’analyste.

La spiritualité et la religion comme remèdes

Autre tendance marquée : la présence de termes religieux ou spirituels. Une forte proportion des termes analysés appartient à ce champ lexical : "prière", "prier" ou "Coran" s’y trouvent en bonne place parmi les termes les plus associés au coronavirus.

"Dans le même ordre d’idée, on retrouve la méditation et le jeûne, deux pratiques pouvant s’inscrire dans un cadre religieux ou non, et pour lesquelles un lien avec un renforcement du système immunitaire a déjà pu être démontré. Cependant, ces pratiques plutôt spirituelles, à l’instar des remèdes factices d’ailleurs, pourraient nourrir un faux sentiment de sécurité chez les éventuels malades et les dissuader de se tourner vers une aide médicale en cas de besoin", commente Pierre Voué.

Remèdes exotiques ou farfelus

Et puis, il y a aussi les suggestions farfelues et conseils particulièrement aventureux. Certains préconisent, par exemple, d’utiliser de l’urine de chameau ou d’inhaler des vapeurs d’eau de javel.

"Si l’on peut raisonnablement espérer de la première qu’elle tienne de l’humour, la seconde pourrait entraîner des accidents domestiques qui mobiliseraient des services d’urgence déjà fort sollicités. Fort heureusement, ces catégories sont plus marginales que les précédentes", commente encore l’auteur de l’étude.

Pour ce type de publications, comme celles indiquant que la cocaïne pourrait protéger contre le Covid-19, il y a des risques de santé publique évidents. Ces catégories, les plus problématiques, sont néanmoins plus marginales que les précédentes.

Que nous apprend la littérature scientifique dans le même temps ?

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Études de traitements conventionnels du coronavirus dans la littérature médicale ; © Textgain, Pierre Voué

Afin de mettre en perspectives les vertus potentielles de ces différents remèdes, l’étude a comparé ces occurrences apparaissant le plus sur Twitter avec la fréquence d’apparition de ces faux remèdes dans la littérature scientifique. L’analyse porte ici sur les traitements conventionnels contre la grippe et le nombre de fois qu’ils sont mentionnés dans des travaux de chercheurs. "À cette fin, nous avons mis à contribution un ensemble de 11.471 publications issues de la recherche universitaire traitant du Covid-19 et de virus apparentés", précise Pierre Voué.

L’analyse de ces données sur les recherches scientifiques en cours autour du Covid-19 indique que "les traitements établis consistent principalement en l’injection de stéroïdes anti-inflammatoires, l’oxygénothérapie, l’administration d’antiviraux ainsi que d’antibiotiques pour combattre une éventuelle infection bactérienne. Ces traitements sont très fréquemment évoqués dans la littérature officielle. Les vaccins, d’abord (5947 occurrences), suivis des antibiotiques (2369), de l’oxygène (1783) et des stéroïdes (967). Les autres médicaments contre la grippe approuvés par la communauté médicale s’y retrouvent également, dans une moindre mesure toutefois".

 

Peu de rapport entre les informations qui circulent sur Twitter et ce que dit la science

Si l’on compare les données analysées sur Twitter et les publications scientifiques autour du coronavirus, il apparaît comme une sorte d’abîme de désinformation.

Twitter d’un côté…

Il ressort que certains des produits les moins populaires sur Twitter sont parmi celles qui sont les plus mentionnées dans les publications scientifiques. Par exemple : la lysine (796 occurrences), le zinc (682), le bicarbonate de soude (350), le magnésium (310) et la thérapie à rayons infrarouges (273).

Toujours sur Twitter, des aliments courants tels que le citron, le gingembre, le miel se retrouvent à une fréquence comparable (entre 100 et 300 fois) à celle de molécules en vente libre telles que le paracétamol ou l’ibuprofène.

La recherche scientifique de l’autre

"Globalement, 25 des remèdes apparaissant sur Twitter ne sont jamais mentionnés dans la littérature scientifique, tandis que 61 d’entre eux s’y retrouvent moins de 10 fois", conclut l’étude.

L’étude précise bien que la mention d’une substance dans une publication scientifique ne signifie pas un quelconque effet dans le traitement du coronavirus. Par ailleurs, l’analyse porte sur "le nombre d’occurrences des différents remèdes et substances sans tenir compte du contexte dans lequel ils sont employés".

Cependant, le panorama dressé par la publication permet de mettre en évidence un inévitable gouffre entre les échanges sur Twitter autour du coronavirus et la réalité scientifique.

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