Coronavirus : les indépendants saluent le nouveau dispositif gratuit d’aide psychologique mais veulent surtout retravailler

Les travailleurs indépendants peuvent désormais consulter gratuitement un psychologue, jusqu’à huit séances, s’ils sont en détresse à cause de la pandémie de Covid-19. Une démarche souvent difficile qu’un mécanisme de "sentinelles" devrait faciliter pour beaucoup d’entre eux. Organisations patronales et syndicales, voire l’Horeca saluent la nouvelle mesure mais insistent sur leur principale attente : la reprise du travail.

"Le travail, la meilleure thérapie"

Ce projet pilote, coordonné par l’ASBL "Un pass dans l’impasse", propose aux indépendants un maximum de huit séances gratuites chez un psychologue. "C’est une bonne chose mais c’est dur à entendre", déclare le président de la Fédération Horeca Wallonie, Thierry Neyens. "La meilleure thérapie, c’est de nous laisser travailler ou de nous donner une perspective avec des règles claires pour travailler en toute sécurité, avec un bon protocole, un plan de relance… Voilà de quoi soigner les plaies et redonner des forces aux entrepreneurs."

Pour Olivier Mauen, le porte-parole du syndicat neutre pour les indépendants (SNI) qui appelle à maintenir la réouverture des bars et restaurants le 1er mai, "Les problèmes psychologiques découlent des problèmes financiers." Les résultats d’une enquête menée par le SNI indiquent d’ailleurs que 72% des indépendants sondés se disent très stressés et souffrent psychologiquement de la crise alors qu’ils n’étaient "que" 55% l’été dernier. Cette enquête a été menée en novembre, au début du deuxième confinement.

Une bombe à retardement

Cinq mois et demi plus tard, l’évolution de la pandémie de Covid-19 invite à la prudence. Mais à contexte inchangé, on peut supposer que l’état psychologique des indépendants est toujours en berne, voire s’est aggravé. Le mal-être des indépendants s’enracine dans la pandémie et les problèmes d’argent. Certains ont dû arrêter leur activité pour se conformer aux mesures prises par le Comité de concertation qui regroupe les différents niveaux de pouvoirs du pays; d’autres ont pu continuer à travailler mais leurs rentrées financières ont fondu comme neige au soleil. Une perte de chiffre d’affaires allant parfois jusqu’à -90%.

"Certains professionnels souffrent plus que d’autres", détaille Olivier Mauen du SNI. "Il s’agit de ceux qui ont été obligés de fermer provisoirement comme les travailleurs de l’Horeca, de l’événementiel, les métiers de contact, etc. Paradoxalement, le nombre de faillite est en baisse en raison du moratoire sur les dettes. Actuellement, les tribunaux de commerce ne déclarent pas les faillites sauf si l’indépendant le demande. Mais il faut se rendre compte que la majorité des créances pour les très petites entreprises (TPME) sont des créances à l’Etat (dettes fiscales, ONSS). Que va-t-il se passer quand ce moratoire 'tacite' sera levé ? C’est une bombe à retardement."

Mettre des mots sur les maux

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Covid-19 et indépendants : mettre des mots sur des maux. Photo d’illustration © Magali Veronesi – BELGA

La demande des indépendants de reprendre le travail n’étonne pas la psychologue Margaux Carlier. Elle fait partie des personnes qui reçoivent des appels d’indépendants en détresse au sein de "Un pass dans l’impasse". L’ASBL coordonne d’ailleurs le mécanisme de soutien psychologique aux indépendants initié par le ministre fédéral de la santé Frank Vandenbroucke (Voruit) et le ministre fédéral des indépendants David Clarinval (MR).

"Ce que les indépendants attendent, c’est la reprise de leur métier. Leur métier c’est leur vie. Leur vie professionnelle et privée est étroitement liée", enchaîne Margaux Carlier. "Mais les dégâts psychologiques sont là et les séances leur permettent de mettre des mots sur ce qu’il s’est passé… parce qu’ils ont vécu un traumatisme. Le nombre de huit séances a été arrêté pour la gratuité parce qu’on s’est rendu compte, lorsqu’on parle de prévention du suicide, que 7 séances permettent déjà de sortir de la crise et d’envisager des perspectives même si la thérapie se poursuit".

Des consultations à moindre coût sont accessibles via le réseau de santé mentale où les psychologues se conventionnent et tous les citoyens peuvent en bénéficier en payant entre 4 et 11 euros.

La sentinelle, pierre angulaire du projet

D’autres données mettent en évidence la fragilité des indépendants comme les dernières statistiques publiées par l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (Iweps). Il en ressort qu’en moyenne, 64 indépendants se sont suicidés chaque année sur la période 2010-2017. "Quand des personnes ne remplissent pas les conditions pour accéder au droit passerelle", précise le secrétaire général de l’Union des classes moyennes (UCM), Arnaud Deplae, "il y a une vraie détresse et il faut pourtant renvoyer ces indépendants vers quelqu’un qui les prenne en charge. C’est ce que nous ferons à l’avenir dans le nouveau dispositif puisque nous sommes une sentinelle."

Une démarche proactive

Près de cent sentinelles sont actives dans les trois régions du pays et des formations d’une demi-journée sont programmées pour accroître leur nombre. Elles apprennent à être mieux à l’écoute et à aiguiller les indépendants en difficulté vers l’ASBL "Un pass dans l’impasse" qui les recontacte ensuite. "Nous avons par exemple formé le personnel du centre d’appels du numéro d’appel des urgences sociales", le 1718, explique la psychologue Margaux Carlier.

Concrètement, la sentinelle (un travailleur d’une caisse d’assurance sociale, d’un CPAS, un comptable, un banquier, un psychologue agréé…) complétera un formulaire en ligne, avec l’indépendant, ce qui déclenchera l’alerte.


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"La culture de l’entreprenariat se définit par le 'self made'. Les indépendants se font tout seuls", explique la psychologue Margaux Carlier. "Cette crise est venue perturber toutes leurs croyances. La démarche d’aide en général, et psychologique en particulier, est très difficile car ils ont l’habitude de se débrouiller tout seul. D’où l’intérêt des sentinelles car la démarche est proactive."

Et maintenant ?

Les indépendants, comme d’autres pans de la société, auront les yeux tournés vers le Comité de concertation ce mercredi. Le Premier ministre Alexander De Croo a appelé les uns et les autres à ne pas s’exprimer publiquement pour ne pas créer d’attente. Mais celle du secteur est connue et bien présente, quelle que soit l’expression publique.

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