Coronavirus : le masque dans les commerces, efficace dans les communes qui l'ont imposé dès le mois de mai ?

Le masque était déjà obligatoire dans des commerces dans plusieurs communes.
Le masque était déjà obligatoire dans des commerces dans plusieurs communes. - © ARIS OIKONOMOU - AFP

Est-ce que l’imposition du port du masque dans les commerces est efficace ? Cette mesure a-t-elle fait reculer le nombre de contaminations au coronavirus ? Dès ce samedi, le masque devra être porté de manière obligatoire dans tous les commerces du pays. En Région bruxelloise, quatre communes avaient déjà imposé la mesure depuis plusieurs semaines : Woluwe-Saint-Lambert, Woluwe-Saint-Pierre, Etterbeek, Saint-Josse-ten-Noode. En Wallonie, c’est le cas à Pépinster (région liégeoise). Mais qu’en disent les chiffres officiels (émanant de Sciensano), ceux qui répertorient le nombre de malades sur ces différents territoires ?

  • Etterbeek, Woluwe-Saint-Lambert, Woluwe-Saint-Pierre

Les deux Woluwe et Etterbeek font partie de la même zone de police, la zone Montgomery. Etterbeek a lancé le mouvement dès le 2 mai, soit voici plus de deux mois. Les autres ont emboîté le pas la semaine suivante. A Etterbeek, les principales zones commerciales concernées sont La Chasse et Mérode. A Woluwe-Saint-Lambert, il y a le Shopping de Woluwe et ses 130 commerces.

Quid de la situation épidémiologique sur place ? Trois précautions toutefois avant toute extrapolation. Les clients des commerces où le port du masque est de rigueur ne résident pas tous forcément dans la commune (donc ne sont pas repris dans les suivantes en cas de contaminations). Les résidents peuvent avoir été contaminés dans une autre commune. Enfin, le nombre de cas confirmés est inférieur à la réalité du nombre de personnes porteuses du virus.

Si on prend les sept derniers jours, on recense cinq cas positifs à Etterbeek, 1 à Woluwe-Saint-Lambert et zéro à Woluwe-Saint-Pierre. Evere, commune de plus de 40.000 habitants comme Woluwe-Saint-Pierre en compte 10. Saint-Gilles, commune d’environ 50.000 habitants comme Etterbeek et Woluwe-Saint-Lambert en dénombre 4. Jette avec 50.000 habitants en totalisent 8 !

Si l’on fait un rapport nombre de cas pour 100.000 habitants, les deux Woluwe affichent des statistiques très favorables. Etterbeek un peu moins.

Au total, Etterbeek totalise 196 cas, Woluwe-Saint-Lambert 271 et Woluwe-Saint-Pierre 176.

  • Saint-Josse-ten-Noode

Saint-Josse-ten-Noode, 27.000 habitants, commune populaire de la première couronne bruxelloise totalise à ce jour 106 cas. Sur les sept derniers jours, on en recense quatre sur ce territoire d’un kilomètre carré. Le taux d’incidence pour 100.000 habitants est de 15 ce qui place Saint-Josse troisième au classement des communes les plus touchées. Saint-Josse demeure cependant la commune de la Région bruxelloise qui compte le moins de cas de Covid-19 derrière Watermael-Boitsfort (110) et Koekelberg (110).

A Saint-Josse, le port du masque est obligatoire depuis la mi-mai. Cette mesure prise par le bourgmestre Emir Kir n’est pas la seule visant à faire reculer la maladie : désinfection des rues, dépistage du personnel communal, première commune à avoir distribué des masques à sa population… "Nous avons une commune densément peuplée, certains trottoirs sont étroits, les commerces sont des lieux confinés où il est compliqué d’observer une distance physique : raisons pour lesquelles nous avons décidé d’imposer le masque dans les commerces accessibles au public", indique le bourgmestre.

  • Pépinster

Pépinster, c’est quelque 10.000 habitants et 49 cas recensés. Dans cette entité de la Province de Liège, l’obligation du port du masque dans les commerces remonte au 11 mai et a été prolongée jusqu’au 31 juillet, soit bien avant la décision prise jeudi par le Comité de concertation.

Sur les sept derniers jours, Pépinster, c’est zéro cas comme Malmedy, Spa, Stoumont ou encore Waimes à proximité.

A Pépinster, en cas de non-respect du port du masque, une amende administrative pouvant aller jusqu’à 250 euros pourra être dressée. "Il y a effectivement une amende qui est possible. Mais à Pepinster, tout le monde porte le masque", explique Philippe Godin, le bourgmestre.

  • Analyse

Quelles conclusions tirer de tous ces chiffres ? Peut-on directement lier ces données à l’obligation du port du masque ? Pour Patrick De Mol, professeur honoraire de microbiologie à l’Université de Liège et membre du Conseil supérieur de la Santé, il est "impossible de tirer des conclusions de ces chiffres". "Le port du masque est une des mesures parmi d’autres qui participent à interrompre la transmission. Mais ce n’est pas le seul car le problème est multifactoriel."

"Obtenir un indicateur vérifiable qui indiquerait que porter un masque conduit à une baisse du nombre de cas est peu probable", ajoute Patrick De Mol qui analyse la situation dans les communes précitées. "La seule chose qu’on peut dire, c’est qu’on constate qu’il y a des pays où la transmission de la maladie est plus faible que d’autres, notamment dans les pays asiatiques où le port du masque est généralisé."

0, 4 ou 8 cas : ce n’est pas tellement différent d’un point de vue statistique

Une différence de quelques cas entre communes n’est pas significative selon notre interlocuteur. "0, 4 ou 8 cas : ce n’est pas tellement différent d’un point de vue statistique. Il est difficile de comparer d’aussi petits chiffres."

La propagation du virus n’est pas ralentie que par le port d’un masque, ajoute Patrick De Mol qui rappelle "qu’il faut le porter correctement, se laver les mains avant et après". "Mettre un masque sous le nez, sous le menton sont autant de pratiques toxiques. Quand le Conseil supérieur de la Santé préconise le port du masque, il faut aussi mettre l’accent sur les procédures pour le porter, l’enlever, le stocker. Ce n’est pas un geste anodin."

Nous ne sommes pas en mesure de prouver une efficacité claire dans ces communes

Pour Jean-Luc Gala, professeur à l’UCLouvain, spécialiste des maladies infectieuses, émettre des conclusions sera très difficile. "Tout d’abord, dans ces différentes communes où le masque est imposé dans les commerces, il n’y a pas de recensement de qui fréquente. Nous ne sommes pas en mesure de prouver une efficacité claire par rapport à une commune. Il faudrait idéalement un monitoring des gens qui fréquentent en masse les lieux publics pour avoir une meilleure idée de l’impact de leur fréquentation sur les taux de contagion, d’infection et de mortalité dans le pire des cas."

De plus, selon le professeur, "on ne peut pas déduire qu’il y a diminution des contaminations car les mesures prises l’ont été relativement tardivement et concernent des zones géographiques très particulières où les personnes se condensent pour des raisons économiques". Toutefois, "dans certaines villes importantes à l’étranger, où le masque a été imposé et où il y a une adhésion du public, on a constaté une nette diminution du nombre de cas et du nombre de décès. Une mesure prise à l’échelle d’une grande ville de plusieurs centaines de milliers d’habitants et adoptée de manière massive et non désordonnée, cela a un effet." A Etterbeek, Saint-Josse ou Woluwe-Saint-Lambert, où quelques artères sont concernées, c’est beaucoup plus compliqué à analyser.

Le professeur Gala a été un des premiers à avoir recommandé la généralisation du port du masque. "La distance sociale n’est pas une mesure suffisante pour se protéger contre les maladies aéroportées. Il faut y adjoindre une mesure plus directe et la seule réellement efficace, c’est le port du masque."

Il rappelle que les facteurs climatiques jouent sur la transmission des maladies aéroportées : l’été ne leur est pas favorable. "Le point d’interrogation sera l’automne et l’hiver." Ce qui justifie une fois encore selon lui le port du masque.

Là où le port du masque est obligatoire, les personnes plus vulnérables peuvent sortir

Sans oublier, ajoute-t-il, la vulnérabilité de certaines personnes. "Là où le port du masque est obligatoire, les personnes plus vulnérables peuvent sortir, faire du shopping de manière plus sécurisée. Elles aussi ont droit, en déconfinement, de pouvoir profiter d’une vie nouvelle."

L’ouverture des frontières avec le retour des Belges partis en vacances et l’entrée chez nous de touristes étrangers, venus de zones à risques, "est un facteur de risque supplémentaire. La mesure prise par ces différents bourgmestres et aujourd’hui par le Comité de concertation a le même objectif : toutes ces personnes seront obligées de porter un masque. Cela contiendra un risque qu’on ne peut pas évaluer mais qu’on ne peut pas sous-estimer."

Enfin, le facteur d’éducation à la santé est rappelé par Jean-Luc Gala. "A Turin (NDLR : où le professeur mène une expérience), tous les habitants portent un masque : au musée, au restaurant, chez le glacier, dans les commerces… La population s’est habituée et il n’y a pas de protestation. Alors, tout le monde ne le porte peut-être pas bien mais on le porte. Il vaut mieux une mauvaise protection que pas de protection du tout." Cela en complément aux autres gestes barrières.

 

 

 

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