"Mouton", solidaire ou angoissé : pourquoi on adhère (ou pas) aux mesures de prévention contre le coronavirus

Porter un masque, respecter des distances, compter ses contacts… Pour contrôler la pandémie, chacun doit accepter de modifier son comportement au quotidien. Et persévérer. Mais pourquoi et comment décidons-nous d’adopter (ou pas/plus) ces gestes de précaution ? La peur est-elle la seule capable de nous maintenir vigilants ? Sur quels ressorts psychologiques fonctionnons-nous ?

Voici quelques éléments de réflexion avec Olivier Klein, professeur de psychologie sociale à l’ULB.

Notre côté mouton

En situation d’incertitude, on a besoin de normes sociales qui disent que faire. "C’est le rôle de l’Etat, des autorités de nous dire la bonne façon de se comporter", entame Olivier Klein. Mais ça ne suffit pas. Au quotidien, on va calquer notre comportement… sur celui des autres. Un réflexe essentiel qui nous permet de nous ajuster. Dans un sens comme dans l’autre.

Exemple avec le masque : "Quand on voit que tout le monde porte le masque, que tout le monde s’y tient, c’est beaucoup plus fort que de se dire rationnellement ‘c’est bien de le porter pour éviter de transmettre le virus'. Inversement quand on va dans lieux publics et qu’on voit que personne ne porte de masque et que tout le monde s’embrasse, c’est problématique." Notre côté mouton ? Oui on peut le dire.

Au-delà de l’effet barrière sanitaire, voir tout le monde affublé de son masque, c’est un indicateur qu’il y a une situation inhabituelle qui induit un changement de comportement collectif, qu’on sera incité à suivre (indépendamment du caractère légalement obligatoire ou pas). C’est pareil quand, à une soirée entre amis, l’un des convives se met à faire la bise… Si lui le fait, pourquoi pas moi ? La norme se déplace.

Esprit d’équipe

"Toute la difficulté pour maintenir une solidarité, c’est de se sentir collectivement responsable pour tout le monde, et potentiellement touché comme tout le monde", explique Olivier Klein. Autrement dit, d’avoir le sentiment d’appartenir à une même collectivité, au-delà des personnes les plus proches de soi, auxquelles on s’identifie naturellement. "Tout l’enjeu c’est de se dire qu’on est dans le même bateau". Ce qui n’est pas évident alors que les risques sont différents en fonction des tranches d’âge par exemple.

Cette identité collective va déterminer notre propension à suivre les nouvelles normes sociales : "On ne va pas ajuster son comportement si ces normes viennent de quelqu’un qui ne nous ressemble pas du tout, auquel on ne s’identifie pas du tout. Et inversement, le fait de vouloir faire des sacrifices c’est parce qu’on s’identifie aux gens qui vont bénéficier de ces sacrifices qu’on va faire."

Sans ce sentiment fort d’être membre d’un collectif plus large, on aura facilement l’impression qu’il n’y a pas de danger chez nos amis, dans notre famille et que c’est si on va chez des gens différents, des inconnus, des "étrangers", qu’on aura des problèmes. Ce qui peut à la fois nous conduire à relâcher notre vigilance avec nos proches et à tomber dans la stigmatisation vis-à-vis des autres.

"Le danger qu’on peut avoir dans une pandémie c’est de dire : ça vient de tel ou tel sous-groupe, telle ou telle zone. Cela revient à dire que ce sont des gens différents de nous. Ça peut être rassurant de penser ‘c’est chez eux, pas chez nous’ et tout l’enjeu dans la communication c’est de faire comprendre qu’on est tous concernés, tous membres d’une même communauté. Dans les épidémies, il y a toujours eu ça."

De façon parfois extrême : "En Californie au début du siècle, ce sont tous les Asiatiques qu’on a mis dans des ghettos en les accusant d’être responsables de l’épidémie."

Emotions positives et négatives

Pointer les autres du doigt n’est pas la seule façon de se rassurer. Si on est angoissé, "chaque événement, chaque bonne nouvelle, chaque lueur d’espoir, on s’y accroche", explique Olivier Klein. "L’idée qu’il y a des progrès pour un vaccin nous fait peut-être nous dire qu’il ne faut peut-être pas trop changer notre existence". Et donc nous faire moins adhérer aux mesures. Mais ça peut aussi aider à simplement mieux supporter ce qui nous angoisse.

A noter que les infos négatives ont plus de poids que les infos positives : "on a plus peur de perdre quelque chose que de gagner quelque chose".

Par ailleurs, la peur serait-elle un ressort important pour nous inciter à nous adapter ? "La peur, ça peut fonctionner, c’est une émotion liée à une menace très claire et présente, c’est différent de l’angoisse par exemple. Et pour que les appels à la peur fonctionnent, il faut qu’on vous donne un moyen d’action par rapport à cette peur et qu’on puisse voir les résultats. La peur est importante mais il faut qu’elle soit opérationnelle."

Dans la première phase de l’épidémie chez nous, les images et les chiffres montraient que la menace était concrète et que des gens étaient touchés. De plus les changements de comportement (le confinement...) ont porté leurs fruits : il y avait un moyen d’action clair, avec des résultats observables. On peut dire que cette peur était opérationnelle.

Si la menace s’éloigne, n’est pas claire, directe, la peur n’est plus un levier efficace. "Les images de poumons perforés sur les paquets de cigarettes ça marche au début mais après les fumeurs s’en foutent complètement", illustre Olivier Klein. On s’habitue, aussi. "C’est la même raison pour laquelle un motocycliste n’a pas peur de prendre sa moto alors que les dangers sont importants : c’est qu’on est habitué et qu’on a l’impression que les dangers sont contrôlés. L’état devient chronique, on n’a plus tellement peur." Ici, ceci dit, contrairement au cas du motocycliste, le danger n’est pas de la même intensité en permanence (en fonction de l'évolution de la circulation du virus).

Le sens

Autre élément fondamental pour se tenir aux gestes de prévention : le sens. Il faut qu’on perçoive que les mesures imposées ont un sens.

Pour Olivier Klein, si certaines personnes ont peut-être un peu trop relâché leur vigilance, c’est sans doute plus pour ce genre de raisons que par lassitude. Et certains biais peuvent jouer.

"Il y a un biais cognitif qui est de penser que la fréquence de quelque chose dépend de la facilité avec laquelle je peux citer des exemples de cette chose. En l’occurrence ici, beaucoup de jeunes connaissent peu de gens touchés par le Covid". Ça diminue l’adhésion car les mesures semblent avoir moins de sens.

Par ailleurs, après la première vague, certaines personnes ont pu penser que ça avait été exagéré pour l’unique raison qu’elles n’ont pas été personnellement et directement touchées. A quoi bon tous ces efforts, alors ? "C’est ça qui est difficile", conclut le spécialiste. "Quand des mesures de santé publique fonctionnent bien, la première réaction qu’on va avoir c’est que c’était ‘beaucoup de bruit pour rien’ dans une partie de la population". Ce qui peut inciter à relâcher les efforts qui ont justement permis d'obtenir ce résultat.

 

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