Coronavirus en Syrie : le pari ardu de l'éducation en ligne dans un pays dévasté

Une enseignante syrienne, Danielle Dbeiss, fait le 2 avril 2020 un cours de géographie enregistré par une collègue sur son téléphone protable, à Idleb, dans le nord-ouest de la Syire, sur fond d'épidémie de Covid-19
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Une enseignante syrienne, Danielle Dbeiss, fait le 2 avril 2020 un cours de géographie enregistré par une collègue sur son téléphone protable, à Idleb, dans le nord-ouest de la Syire, sur fond d'épidémie de Covid-19 - © Aref TAMMAWI

Dans une salle de classe déserte, Danielle Dbeiss fait son cours de géographie, filmé par une collègue. La vidéo sera envoyée à ses élèves, qui restent chez elles depuis la fermeture des écoles du nord-ouest de la Syrie par crainte du nouveau coronavirus.

Comme ailleurs dans le monde, l’enseignement à distance s’est imposé dans la Syrie en guerre. Une solution toutefois ardue dans un pays aux infrastructures en déliquescence, où l’électricité et internet par exemple ne sont disponibles que par intermittence.


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Dans son école de la ville d’Idleb, Mme Dbeiss a dessiné une carte de la Syrie au tableau, et se lance face à sa collègue, qui la filme avec son smartphone. La vidéo sera transmise à ses élèves, âgées de plus de 15 ans, via la messagerie WhatsApp.

"Aujourd’hui, notre leçon se fera d’une autre façon, avec l’enseignement à distance […] en raison de l’épidémie de coronavirus", commence-t-elle.

Aucun cas de personne atteinte de la maladie Covid-19 n’a été officiellement recensé dans la région d’Idleb et ses environs, ultime grand bastion jihadiste et rebelle qui compte quelque trois millions d’habitants.

Toutefois, craignant une catastrophe humanitaire en cas d’épidémie, les autorités locales ont fermé les écoles et les restaurants, invitant la population à rester chez elle.

WhatsApp et coupures d’électricité

Dans l’établissement de Mme Dbeiss, seules 650 filles, sur près d’un millier que compte son école, peuvent suivre l’enseignement à distance en raison du manque d’équipements, regrette l’institutrice.

"La majorité des élèves n’ont pas un accès continu à internet, et il est difficile de recharger les téléphones portables" avec les coupures de courant, explique la quadragénaire vêtue d’un long manteau marron, le visage encadré par un voile fleuri.

En général, les enfants n’ont pas d’ordinateur et ils utilisent le smartphone des parents, dit-elle.


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Vivant également dans la ville d’Idleb, Nour Sermini passe ses journées le visage rivé sur l’écran d’un téléphone, ses cahiers étalés devant elle sur le lit, communiquant par messages vocaux avec sa professeure pour résoudre des équations mathématiques.

L’adolescente de 17 ans, qui jongle avec les groupes WhatsApp créés par ses enseignants, est déterminée à poursuivre ses cours.

"Même les bombardements n’ont pas réussi à les interrompre", martèle la jeune fille, vêtue d’une veste en jean.

Dans un pays en guerre depuis 2011, plus de la moitié du millier d’écoles de la région d’Idleb ont été endommagées, détruites ou se trouvent dans des secteurs dangereux, selon l’ONG britannique Save the children.

Le secteur bénéficie depuis mars d’une trêve précaire ayant mis fin à une offensive meurtrière du régime de Bachar al-Assad et de son allié russe.

Mais en quelques mois, cette escalade a déjà privé d’éducation quelque 280.000 enfants, selon l’Unicef.


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La situation est particulièrement désastreuse dans les camps de déplacés, où des dizaines de milliers de familles vivent dans le plus grand dénuement, entassées dans des tentes ou des logements de fortune, obtenant quelques heures d’électricité seulement grâce à des panneaux solaires.

Sous une tente qui fait office d’école dans un de ces camps, près du village de Kafr Yahmoul, Ahmed Rateb vient d’enregistrer un cours de mathématiques.

"Nous essayons de ne pas priver les enfants d’éducation", plaide-t-il, expliquant que les leçons sont envoyées par WhatsApp ou Telegram.

L’instituteur reconnaît toutefois que certains élèves ont dû arrêter les cours "parce qu’ils n’avaient ni ordinateur portable, ni smartphone".

"Pas de réponses"

Des difficultés similaires touchent les territoires contrôlés par le régime, où les familles sont confrontées à des coupures de courant et n’ont droit qu’à un seuil de consommation limité pour internet.

Pour lutter contre le nouveau coronavirus, qui a officiellement infecté 19 personnes et entraîné deux décès dans les zones gouvernementales, les autorités ont multiplié les mesures de prévention, fermant notamment écoles et universités.

Le ministère de l’Education dispose toutefois d’une chaîne TV spécialisée où sont diffusés des cours d’arabe, d’anglais et de sciences.


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Dans les zones semi-autonomes du nord-est contrôlées par les Kurdes, les écoles sont aussi fermées.

Des méthodes alternatives pour assurer l’enseignement à distance sont prévues dans les prochains jours, explique un responsable, Nour el-Din Mohamed.

Les cours seront diffusés sur les télévisions locales et YouTube, et les enseignants répondront aux élèves via WhatsApp.

Hayat Abbas vient d’ailleurs de finir d’enregistrer une leçon de kurde. Mais l’enseignante de 43 ans sait déjà que le contact direct avec les élèves en classe va lui manquer.

Sa crainte avec les cours à distance ? "Que les élèves aient des questions, mais qu’ils ne trouvent pas les réponses".