Coronavirus en France : comment expliquer la progression exponentielle du nombre de cas ?

(Ce graphique montre l'évolution des cas de coronavirus détectés en France depuis mars, selon la nomenclature actuelle, présentés sous forme de moyenne "lissée" sur les 7 derniers jours)

En France métropolitaine, "la dynamique de progression de l’épidémie est exponentielle" a indiqué ce vendredi 28 août, la direction générale de la santé dans son point quotidien. Plus de 7300 nouveaux cas de Covid-19 ont été enregistrés entre jeudi et vendredi sur le territoire français, soit 20% de plus que la veille, et 32 nouveaux foyers d’infection ont été mis au jour. Il y a aussi une forte progression de la circulation du virus chez les jeunes adultes, notamment les 20-40 ans. Est-ce inquiétant pour nos voisins et comment expliquer cette progression importante ?

7379 personnes ont été testées positives au coronavirus en 24 heures a annoncé vendredi l’agence Santé Publique France (SPF). En mars et début avril, lors du premier pic, le nombre de cas recensés quotidiennement selon la méthodologie en vigueur en France se situait en dessous des 2000.

Suite aux mesures de confinement, le nombre de cas avait chuté pour se stabiliser en dessous de la barre des 1000 cas quotidiens. Mais depuis la fin du mois de juillet, la France fait face à une augmentation assez nette du nombre de cas.

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Données du nombre de personnes testées positives au coronavirus. Dernière mise à jour le 25 août 2020. https://dashboard.covid19.data.gouv.fr/suivi-des-tests?location=FRA Note : Jusqu’au 13 mai 2020, les données exposées sont issues des données de dépista © Ministère français de la santé

(Attention, ce graphique montre les données des centres de dépistage, méthodologie utilisée pour recenser le nombre de cas jusqu'au 13 mai. La méthodologie a changé par la suite, et les chiffres ont été réévalués)

Ce pic de contaminations n’influence cependant pas de manière sensible les indicateurs hospitaliers (nouvelles hospitalisations et admissions en réanimation), qui restent à des niveaux limités. Ils sont cependant bien en augmentation de façon plus ciblée géographiquement, notamment dans les régions où la circulation du virus est la plus intense.

21 départements en "zone rouge" et élargissement du port du masque

Face à cette montée exponentielle du nombre de nouveaux cas, les autorités françaises ont décidé de renforcer les mesures sanitaires. Elles ont placé jeudi 19 nouveaux départements en "zone rouge" portant le total à vingt et un départements faisant l’objet d’une vigilance accrue (attention, les zones rouges françaises ne correspondent pas toujours avec les zones rouges définies par les Affaires étrangères belges).

Pour rappel, un département placé en "zone rouge" signifie que le département est considéré comme un territoire où il y a une "circulation active du virus", selon des critères définis par le ministère de la SantéDans ces départements, il est accordé aux préfets des pouvoirs supplémentaires pour lutter contre la propagation du virus.

Ces pouvoirs peuvent aller de l’interdiction de déplacements dans un rayon de 100 kilomètres autour du domicile, l’interdiction d’accueillir du public dans certains établissements (restaurants, musées, etc.), jusqu’à la fermeture des aires de jeux pour enfants ou l’interdiction de rassemblement dans les lieux de culte, etc.

Par ailleurs, l’obligation du port du masque dans l’espace public tend à se généraliser dans l’hexagone. Déjà en vigueur à Toulouse et Marseille, d’autres grandes villes, comme Paris, Strasbourg et douze autres communes du département du Bas-Rhin comptant plus de 10.000 habitants sont à présent concernées.

Plus de tests, donc plus de cas positifs ?

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En gris, le nombre de tests effectués, en rouge, les cas positifs rapportés. Source : https://dashboard.covid19.data.gouv.fr/suivi-des-tests?location=FRA Note : Jusqu’au 13 mai 2020, les données exposées sont issues des données de dépistages réalisés en l © Ministère de la santé

Plus de 7000 tests positifs en 24 heures, c’est un nouveau triste record pour la France. Un pays qui a progressivement décuplé ses capacités de testing. Un coup d’œil sur l’évolution de la courbe des tests effectués dans l’hexagone permet d’ailleurs de voir rapidement que ce chiffre a explosé ces dernières semaines.

Alors qu’au mois d’avril le pays tournait autour des 10.000 tests quotidiens effectués, la capacité de "testing" a considérablement augmenté. À la mi-mai, la France tournait déjà autour des 50.000 personnes testées quotidiennement. Ce 24 août, ce sont plus de 150.000 tests qui ont été référencés en 24 heures. Quinze fois plus qu’au début de l’épidémie. Mais cela n’explique pas tout.

Concernant cette augmentation des capacités de testing, l’épidémiologiste Marius Gilbert indique que "la plupart des pays se retrouvent coincés dans une stratégie à double tranchant. D’un côté, tester massivement leur permet d’améliorer la prévention, de détecter des clusters et de ralentir la transmission. De l’autre, ils se retrouvent avec des statistiques de cas déconnectées de l’impact de santé réel sur la société et pénalisés sur le plan international, puisque le nombre de positifs dépend à la fois de l’incidence de la maladie et de l’intensité du testing".

Cependant, dans le cas français, la hausse du nombre de cas ne peut pas être expliquée uniquement par le nombre de tests effectués. En effet, le dernier communiqué de presse du ministère de la Santé indique que le nombre de cas positifs a poursuivi une "progression exponentielle", en augmentation hebdomadaire de 58% passant de 17.165 cas positifs à 26.890 sur une semaine.

Cette progression du nombre de nouveaux cas positifs est plus rapide que celle du taux de dépistage, qui, lui n’a augmenté dans le même laps de temps que de 32%. Il y a donc globalement plus de tests mais aussi proportionnellement plus de personnes contaminées.

Comment expliquer cette recrudescence des cas ?

Mais comment expliquer cette recrudescence du nombre de nouveaux cas ? Si l’une des réponses tient en partie dans l’augmentation conséquente du nombre de personnes testées, il y a aussi d’autres facteurs.

La France n’a pas prévu de système de "bulles" comme c’est le cas en Belgique. Les rassemblements de groupes sont donc, sauf restrictions explicites autorisés. Pour rappel, en France la distance physique est fixée à 1 mètre et le système de restrictions fonctionne à l’aide de couleurs pour les départements en fonction de leur situation sanitaire : vert, orange ou rouge. Avec ces couleurs, des règles spécifiques sont en vigueur.

Depuis le 20 juillet, le port du masque est obligatoire dans "les lieux clos recevant du public ainsi que dans les lieux estimés pertinents par les préfets de chaque département, sauf les locaux d’habitation, en fonction de la situation épidémique locale"Dans certains départements classés en zone de circulation active du virus (rouge), les préfets peuvent prendre des mesures plus restrictives pour lutter contre l’épidémie, en concertation avec les élus locaux.

Et si les réunions à plus de 10 sur la voie publique sont interdites sur tout le territoire (sauf s’il s’agit d’un rassemblement à caractère professionnel ou s’il s’agit d’une visite guidée animée par un guide conférencier) les stades peuvent, par exemple, accueillir jusqu’à 5000 personnes depuis le 11 juillet. Les musées, les casinos, les parcs de loisirs sont également à nouveau accessibles (sauf contrordre). Les cinémas et théâtres le sont aussi, avec des règles sanitaires spécifiques.

Les fêtes familiales, vecteur important de transmission

Certaines dispositions comme le nombre de personnes autorisées pour célébrer un mariage sont par ailleurs prises par les mairies en fonction d’une série de paramètres comme la taille du local et la possibilité de respecter la distance d’un mètre.

Par ailleurs, l’organisation de fêtes privées et le nombre d’invités font l’objet de "recommandations" au niveau national mais il n’y a pas d’obligation, "chacun étant libre chez lui". Pas de "bulles" donc, comme celles que l’on connaît en Belgique.

Et c’est justement dans ce cadre privé que la majorité des contaminations a actuellement lieu en France, selon l’épidémiologiste de l’ULB Yves Coppieters : "Les fêtes familiales ou les regroupements sont actuellement les principaux foyers de contaminations".

Pour lui, la question de la limitation des contacts dans le cadre privé est sensible et "il y a un malaise politique plus important (qu’en Belgique) où un ne veut pas nommer les choses. On n’ose pas mettre en place une restriction du nombre d’individus. Il y a une volonté politique de ne pas pointer du doigt ce type de situation à risque".

Pour tenter d’endiguer ce canal de transmission du virus de façon "communautaire", Yves Coppieters estime que les Français devraient prendre de nouvelles mesures pour cibler ces situations : "La situation nécessite une réaction un peu plus radicale". Parmi ces mesures, il estime qu’il faudrait "augmenter les gestes barrières lors des regroupements familiaux, insister davantage sur le port du masque et améliorer les capacités de testing ainsi que les délais dans lesquels les résultats arrivent".

Pour Marius Gilbert, cette croissance ne s’explique pas "de façon très différente que la reprise des cas que l’on a connue en Belgique". "Il ne faut pas se méprendre. On voit une augmentation assez forte des cas mais qui correspond aussi à un changement dans la définition de cas. On teste beaucoup plus parce qu’en fait on teste à la fois des cas sévères, des personnes qui font des cas bénins, des personnes qui sont des contacts à risque".

Pour le chercheur, "la courbe épidémique des cas, en fait quand on la compare à la première vague, ce n’est pas du tout comparable. On a l’impression d’une deuxième vague qui est vraiment importante au niveau des cas, mais elle ne l’est pas". Par contre, il signale une nouvelle augmentation des hospitalisations ce qu’il juge "plus préoccupant" et correspond donc à quelque chose de"réel" qui n’est pas "juste lié à l’augmentation du testing".

Des indicateurs "en forte augmentation"

Mais au-delà du nombre de nouveaux cas, d’autres indicateurs sont essentiels pour juger de la virulence du virus et de sa dangerosité. Les principaux indicateurs clés n’évoluent pas favorablement non plus.

Il y a donc dans le cas français une augmentation du taux de positivité (nombre de tests positifs comparés au nombre total de test effectués), qui a légèrement progressé et est passé à 3,9% ce vendredi, soit 0,1 point de plus que la veille. Un chiffre qui tend à confirmer l’accélération de la circulation du virus sur le territoire. Localement, ce taux de positivité tourne même autour des 7% dans les Bouches-du-Rhône ou les Alpes maritimes.

Autre indicateur clé pour évaluer la propagation du virus d’un individu à l’autre, le taux de reproduction. En France métropolitaine, ce nombre de reproduction est actuellement de 1,38, contre 1,34 la semaine précédente. Cela veut dire qu’en moyenne, un malade contamine près de 1,4 personne actuellement. Des chiffres qui ne sont pas rassurants.

Enfin, le taux national d’incidence (nombre de nouveaux cas rapportés à la population) est également en augmentation. Ce taux était de 40,1 cas/100.000 habitants ce vendredi. Une augmentation importante par rapport au taux consolidé de la semaine précédente (25,6 cas /100.000 hab.).

Quel impact sur les hôpitaux et la mortalité ?

Autre nouvelle plus délicate, les patients présentant des symptômes du Covid-19 sont désormais majoritaires parmi les personnes testées positives au nouveau coronavirus, selon les analyses fournies par "Santé publique France". Jusqu’ici, une majorité des cas positifs étaient des personnes asymptomatiques, porteuses du virus et donc susceptibles d’être contagieuses, mais qui ne présentaient pas elles-mêmes de signes de la maladie.

"Plus de la moitié des cas positifs (51%) présentaient des symptômes" au cours de la semaine du 17 au 23 août, contre 48% la semaine précédente, a indiqué l’agence dans son point hebdomadaire. La donne change. C’est un avertissement de plus.

Santé publique France a aussi pointé ce vendredi une poursuite de la hausse quotidienne des nouvelles hospitalisations (+7,5%, 1084 personnes) et des admissions en réanimation (+36%, 174 personnes). L’agence met en évidence une "poursuite de l’augmentation" du nombre de foyers de contagion et une "augmentation des nombres de signalements dans les Ehpad".

Note positive toutefois, le nombre de décès liés au Covid-19 a en revanche diminué, avec 65 morts contre 97 la semaine précédente.

C’est grave docteur ?

Pour Yves Coppieters, la réponse est claire, cette situation n’est pas alarmante. "Il faut relativiser la situation. Ils sont à maximum 15% de la circulation du virus par rapport à la situation de mars dernier, ce qui est bien moindre que lors de la première vague car nous étions alors incapables de mesurer réellement le nombre de personnes positives".

Autre élément rassurant, les chiffres des hospitalisations et des décès ne sont pas non plus en train d’augmenter significativement. Même s’il y a "un risque de voir, d’ici quinze jours, une répercussion sur les hospitalisations". Mais actuellement, ces nouvelles contaminations ne sont "pas dangereuses en termes de complications médicales".

Pour le professeur à l’ULB, il s’agit dès lors d’un "tout petit rebond et sûrement pas d’une nouvelle vague".

Il indique cependant que la France devrait rester vigilante avec un point d’attention en particulier. "Vu l’augmentation de la circulation du virus, il faut arrêter cette transmission et le problème c’est qu’en France ils ont perdu la capacité de détecter des foyers. On n’arrive plus vraiment à remonter les chaînes de transmissions, notamment à cause du manque de rapidité de communication des résultats des tests".

Marius Gilbert est moins optimiste car il estime que le temps presse. "Je pense que les autorités françaises prennent ça très au sérieux parce qu’effectivement il faut réagir suffisamment tôt. Plus on réagit tard, plus ça devient compliqué parce que toute la réponse qu’on peut organiser par tout ça, comme le suivi des contacts, etc. n’augmente pas nécessairement à la même vitesse que l’augmentation (du nombre de cas)". Donc "si on veut garder le contrôle de son épidémie, il faut essayer de la ralentir le plus tôt possible".

JT du 29/08/2020 – France : indicateurs préoccupants

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