Coronavirus en Belgique : "On a tous fait ce qu’on a pu avec la connaissance et les moyens qu’on avait", affirme Sophie Wilmès

Alors que les chiffres de l’épidémie de coronavirus remontent en Belgique, la RTBF vous propose de revenir sur la crise sanitaire que connaît la Belgique, avec une interview de la Première ministre, Sophie Wilmès. Comment le gouvernement a-t-il géré cette crise du coronavirus ? A-t-elle des regrets ?

Période de Carnaval : la crise sanitaire est à nos portes

"A ce moment-là, on sait que la situation est potentiellement problématique. Avant cette période, la ministre de la Santé s’informait constamment pour voir comment les choses évoluaient. Beaucoup de gens partaient en vacances, donc on savait qu’il pouvait aussi y avoir des évolutions dans ce contexte. J’ai été en contacts avec des représentants politiques des Régions parce qu’on savait qu’on allait devoir travailler ensemble quand les choses allaient s’accélérer. Il y fallait par exemple gérer la rentrée des classes. On n’était pas encore au pic de la crise".

Simple grippe ou autre virus ?

"A ce moment, je m’interroge vraiment par rapport à ce que ça pouvait être, grippe ou autre virus. Le premier réflexe est évidemment de suivre les experts, et on fait bien".


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17 mars : lock down et premiers conseils de sécurité. Sophie Wilmès est à la barre

"Quand on est en pleine tempête, on ne raisonne pas de la même manière que quand on se retourne. On connaît la Belgique au niveau institutionnel, mais on a très vite compris qu’on devait travailler ensemble. Quand j’ai proposé aux ministres présidents des Régions de nous réunir très régulièrement sur le sujet, il n’y a pas eu de discussion ; tout le monde est monté à bord de ce navire, qui a été difficile à manœuvrer parce qu’il y avait du grand vent, de grosses vagues et un cap à tenir. N’oublions pas que nous ne connaissions pas du tout le virus, donc nous avons évolué en fonction des indications que nous donnaient les experts ".

Comment gérer les personnalités de "l’équipage" ?

"La situation était plus difficile à gérer que les personnes. On a toujours travaillé dans un esprit constructif. Donc quand on veut on peut. […] Il faut toujours comprendre quand et comment on peut atterrir dans un groupe humain. Le plus important est de percevoir ces moments-là et de travailler en équipe".

Le tollé autour des maisons de retraite

"Au moment où on a pensé à rouvrir les maisons de retraite aux visites, en sachant qu’on n’allait pas faire ça n’importe comment, on a aussi pensé aux personnes qui étaient seules depuis plus d’un mois et qui souffraient du mal du 'glissement', à savoir qu’on ne s’occupe plus de soi car on ne trouve plus d’intérêt à être là. Il fallait aussi pouvoir faire face à ces difficultés-là. Autour de la table, nous avions la certitude que tout le monde avancerait dans cette direction. Ça n’a pas été le cas et je trouve ça regrettable pour les personnes concernées et les familles. Finalement ça s’est fait. Chacun à son rythme. Voilà ce qu’il faut retenir".


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Les maisons de retraite, un secteur sacrifié ?

"Je ne pense pas que ce secteur a été sacrifié. Il faudra faire une analyse sereine pour voir quelles ont été les forces et les faiblesses. Comment faire mieux à l’avenir si on se retrouve à nouveau face à ce type de circonstances ? Il ne faut pas oublier que ce virus est particulièrement virulent chez les personnes âgées. Donc si on compare, il y a eu plus de victimes au même âge dans les maisons de repos qu’à l’extérieur, mais peut être que d’autres facteurs expliquent cette situation, comme la santé des résidents. Donc dans ce drame humain, il faut surtout prendre une distance qui permet d’éviter de tirer des conclusions hâtives, même s’il faut les tirer à un moment donné. Et il faut aussi que la population de se remettre de cet épisode douloureux".

Aurait-il fallu sortir les personnes âgées des maisons de retraite ?

"Il y a des plans dans les maisons de retraite en cas de déclenchement des virus. On était clairement préparés dans les hôpitaux, donc j’imagine que c’était la même chose dans les maisons de repos et de soins, pour assurer la sécurité des gens, comme ce fut le cas dans les écoles qu’on a décidé de fermer. Chacun à son niveau devait prendre la mesure des difficultés, et y répondre. Je suis convaincue que le personnel des maisons de repos a fait le maximum contre ce virus qui attaque principalement les personnes âgées".

Les politiques auraient-ils dû être plus préventifs ?

"La réponse est dans l’analyse. C’est une compétence qui n’est pas fédérale. Donc je ne vais pas me permettre de faire des analyses à l’emporte-pièce, sur une situation qui, humainement, est extrêmement difficile".

Le 24 avril : on déconfine. Pourquoi avoir pris l’exemple du 'kayak' dans les activités accessibles ?

"Le 'kayak' émane d’une situation extrêmement compliquée avec une volonté de déconfiner au fur et à mesure, et de tenter d’expliquer les choses. Si on retient de cette crise, que l’on fait du kayak en Belgique, vous m’en verrez ravie. Malheureusement je crains que ce ne soit pas le cas. Donc il faut regarder avec sourire et bienveillance, un mot dans un long discours. Et tant mieux si ça a permis d’en faire sourire plus d’un. J’avoue que ce n’était pas l’objectif. Quant à savoir qui a eu cette idée, vous ne trouverez pas en moi une alliée, comme d’habitude", dit-elle avec le sourire.

Des couacs dans la communication

Le 24 avril, le CNS doit donc annoncer le déconfinement progressif de la Belgique… Mais la conférence de presse se fait attendre, au-delà de 22 heures.

"Plusieurs choses se sont passées. C’est ce que l’on appelle 'le perfect storm' ou la tempête parfaite. Ce conseil de sécurité était fort attendu. Avant cela, des rapports avaient 'fuité' et la tension était importante. Les rédactions ont ouvert des plateaux en direct très tôt, suscitant une attention accrue par rapport au moment où nous allions faire notre annonce. Je reconnais que, plongée dans le dossier, je ne vois pas le temps passer et je ne suis pas tout à faire consciente du fait que les plateaux étaient déjà ouverts, et que la tension montait. Tout cela s’est ajouté à une communication très longue et complexe, et, cerise sur le gâteau, à ces fameux power points qui ne sont pas mal faits du tout. Mais je reconnais que regarder un écran de télévision divisé, avec pour moitié une personne qui parle, et sur les deux autres quarts, une traduction en langue des signes et des power points, ce n’était pas hyper lisible.

Je regrette vraiment que les gens aient dû attendre. A refaire, on le ferait autrement. Néanmoins en Belgique, dès qu’une décision est prise, ça part directement dans les médias ou ça 'fuite' sur les réseaux sociaux à travers de 'offs', de tweets, etc. Cela a tendance à brouiller les messages. Donc il faut trouver le juste équilibre : communiquer tout de suite, le mieux possible. Ce n’est pas facile, mais ça évite les fuites".

La priorité a-t-elle été donnée à l’économie aux dépens du reste ?

"C’est faux. On en avait déjà longuement parlé à l’époque. Selon les experts, il est évident que c’est dans les contacts les plus étroits que l’on prend le plus de risques au niveau sanitaire. Il était aussi très clair que de nombreux indépendants ou des commerçants, avaient très envie de travailler, et les gens confinés chez eux avaient envie de pouvoir en profiter pour bricoler etc. Donc avec le recul, on peut voir les choses de manière sarcastique, mais j’ai eu plusieurs retours qui disaient qu’être confiné toute la journée depuis longtemps dans des environnements pas très agréables ou étroits, ce qui était le cas de beaucoup de personnes, on est content de pouvoir faire autre chose. La preuve est le succès que ce déconfinement a eu. Alors exprimer que notre obsession était l’économie… Celui qui croit sincèrement qu’on a relancé l’économie en ouvrant de manière aussi réduite certains commerces, il a encore des choses à apprendre. Aujourd’hui, nous sommes en déconfinement quasi-total, et on voit bien que l’économie a du mal à redémarrer ".

La colère des hôpitaux et la haie du déshonneur

Le 16 mai, Sophie Wilmès visite des hôpitaux. A l’hôpital Saint-Pierre de Bruxelles, elle est accueillie par une "haie du déshonneur".

"Nombre de mes contacts me disaient que c’était dur et pas mérité. Mais personnellement je n’ai pas trouvé ça dur parce que j’allais dans les hôpitaux pour discuter avec le personnel. Et quand on se met à disposition pour écouter et discuter, ce n’est pas pour entendre ce qu’on a envie. Vu la situation, j’ai immédiatement demandé à rencontrer des représentants (beaucoup de représentants syndicaux). On a eu une discussion très intéressante et je comprends leur colère et leur sentiment d’abandon dans une crise majeure. Je comprends que ce n’était pas contre Sophie Wilmès, mais contre la situation. Donc quand on est Première ministre on assume. Chaque visite d’hôpital se passait différemment, mais ce n’est pas pour ça que les choses n’ont pas été dites.

J’ai aussi vécu des choses très fortes en visitant une unité de soins intensifs. Avec les responsables, on a eu une discussion à cœur à cœur, sur leur vécu, leur quotidien et les situations dramatiques auxquelles ils ont dû faire face. Enormément d’émotions ont été échangées. Ça, ça m’a énormément marquée", insiste-t-elle.

Quelle a été la décision la plus difficile à prendre ?

"Je ne peux pas répondre à cette question. On est dans un mode de travail et de devoir. Il faut avancer et garder les équilibres avec les jours qui se succèdent. Il n’y avait plus de repos, plus de soirée, plus de week-end, donc la situation en elle-même était difficile. Il n’y a pas eu de décision difficile, mais bien des moments extrêmement difficiles, comme le décès de cet enfant de 12 ans".

Des regrets ?

"Il y en aura certainement, mais pas encore. J’ai fait, et on a tous fait ce qu’on a pu avec la connaissance et les moyens qu’on avait. Alors était-ce bien fait ? Certains membres de la population ont mouillé leur maillot et on doit leur en être reconnaissants. Tout le monde a fait ce qu’il a pu", conclut la Première ministre.

 

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