Coronavirus en Belgique : les unités psychiatriques surchargées

Dans leur petit bureau sans fenêtre, ils se pressent, du téléphone à l’ordinateur, puis de l’ordinateur à l'armoire aux dossiers , puis ils filent dans les longs couloirs de l’hôpital. Nous sommes au Centre de crise et d’urgences psychiatriques des Cliniques universitaires Saint-Luc à Bruxelles. Depuis une dizaine de jours, ça recommence, comme au moment du premier confinement et surtout du déconfinement, au printemps dernier.

"Il y a énormément de travail, nous explique le docteur Gérald Deschietere, psychiatre, chef de service, on voit plein de monde, des enfants, des adolescents et des personnes âgées. Une personne sur deux n’a pas d’antécédent psychiatrique, ils arrivent chez nous à la demande du médecin généraliste, d’un service de soutien social ou encore des écoles […] Il y a des problèmes de tristesse, d’angoisse, et malheureusement parfois aussi des idées suicidaires ".

Je lutte contre mes idées suicidaires

Cet après-midi-là, c’est chargé. Une urgence après l’autre. "Vous pouvez vous présenter à l’accueil, explique Clara Epp, une jeune psychiatre, vous dites que vous êtes une urgence programmée". Accompagnée de Vanessa Geeraert, la psychologue, Clara conduit un étudiant de 24 ans et sa mère vers le local de consultation. Le jeune homme a des projets suicidaires. La mère est un peu larguée, elle ne comprend pas, le fils veut l’épargner, il ne dira pas tout devant elle, pas tout, mais c’est déjà pas mal :

"Je ne réalise pas encore que je suis dans une unité psychiatrique, dit-il, mentalement je vais bien, je ne suis pas fou… C’est suite aux idées noires dont j’ai parlé que je suis ici, ce à quoi je pense. Tu étais au courant je crois, dit-il à sa mère, d’un potentiel passage à l’acte… Pour l’instant, ce n’est pas un réel désir de mourir, et même si ces pensées viennent pour l’instant, j’arrive toujours à lutter, mais à force, peut-être que je vais être à bout et que j’aurai besoin d’aide".

"Vous pouvez détailler ces pensées ? Demande la psychiatre, Je ne préfère pas, je ne veux pas inquiéter ma famille, répond-il. La mère sort, et il explique : "si jamais je suis trop à bout par rapport à la souffrance… L’équipe va l’hospitaliser.

Des jeunes de moins de 20 ans en détresse

Ce jeune homme n’est pas le seul. Depuis le Covid, la demande de prise en charge psychiatrique explose. A l’hôpital psychiatrique Fond Roy, c’est le même constat : "J’ai une augmentation des demandes d’aide de jeunes entre 17 et 20 ans, explique le docteur Caroline Depuyt, psychiatre, il y a eu le confinement, le Covid et toutes les inquiétudes qui vont avec, il y a le décrochage scolaire et il y a aussi la rupture sociale. Tous les liens amoureux et amicaux sont très importants pour les jeunes. Ils se retrouvent coupés de tout ça, conséquence, on voit des dépressions caractérisées chez des jeunes de 17 ans ".

Les patients décompensent

Retour au centre de crise de Saint-Luc. Cette nuit, une dame a été amenée par la police. Elle a décompensé. Elle est privée de liberté et elle a été mise dans une chambre de contention. Clémence Got, psychiatre doit faire une expertise, à la demande du procureur. La dame, la soixantaine, s’étonne de se retrouver aux urgences psychiatriques. "Que s’est-il passé ? Lui demande la psychiatre ?" Ils ont voulu me forcer, c’est alors que ça a dégénéré, murmure la patiente. "Vous vous sentez persécutée ? Menacée parfois ? Oui, mais pas par ma famille, ce sont d’autres gens… Vous entendez des voix subliminales à la radio ? Oui c’est ça, j’entends des choses…" Difficile de suivre. Les propos sont incohérents. C’est l’histoire d’une vie, échouée dans la rue.

"On voit des décompensations qui sont liées à l’isolement, explique Clémence Got, la personne ne va pas forcément décompenser en lien avec le Covid, le Covid est un facteur précipitant. Nous voyons des décompensations paranoïaques, les patients expriment la peur de mourir, ils se sentent menacés".

Après le jour, la nuit

La journée est loin d’être terminée dans l’hôpital, et il y aura encore la nuit. "On essaye de les accueillir aussi bien que d’habitude, malgré l’augmentation de cas. Cela demande beaucoup de travail à l’équipe, avec en plus tous les protocoles liés au Covid", nous dit le docteur Gérard Deschietere. "Heureusement on se soutient les uns les autres, on en parle, il faut tenir le coup, on n’a pas le choix".


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Clara, la psychiatre et Vanessa la psychologue se comprennent d’un regard. Comme les soignants des services des soins intensifs, elles sont épuisées. Elles ont trouvé, en dernier recours, un lit pour une jeune fille de 15 ans, qui ne peut pas retourner dans sa famille. C’est pour une nuit seulement. Elles y ont travaillé toute la matinée, téléphoné à toutes les structures de santé mentale de Wallonie et de Bruxelles. Le réseau est saturé. Demain matin, il faudra recommencer les recherches, mettre la jeune fille à l’abri, comme le jeune étudiant de cet après-midi, et comme la dame en hospitalisation contrainte. C’est comme ça et cela ne va pas s’arrêter.

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