Coronavirus : pourquoi ne plus tester que les symptomatiques ? "Ce n'est pas une stratégie, c'est un principe de réalité"

Coronavirus : pourquoi ne plus tester que les symptomatiques ? "Ce n’est pas une stratégie, c’est un principe de réalité"
Coronavirus : pourquoi ne plus tester que les symptomatiques ? "Ce n’est pas une stratégie, c’est un principe de réalité" - © Tous droits réservés

Face à la pandémie de coronavirus, l’Irlande va devenir le premier pays européen à reconfiner sa population. En Belgique, la situation est alarmante : les hôpitaux risquent la saturation, le testing est débordé. Il a d’ailleurs été décidé de ne plus tester que les personnes symptomatiques pendant quelques semaines.

Va-t-on devoir reconfiner en Belgique ? Pourquoi changer la stratégie de tests ? Nathan Clumeck, professeur émérite en maladies infectieuses à l’ULB et au CHU Saint-Pierre, était ce matin invité sur La Première.

Le taux d’incidence en Irlande actuellement est de 232 cas pour 100.000 personnes. En Belgique, on est à plus de 800. Va-t-on devoir aussi en Belgique repasser par un deuxième confinement ?

"Ce qui est intéressant, c’est de voir que l’Irlande réagit déjà à ce stade-là. Chez nous, on a choisi une approche qui est plus décalée dans le temps. Le virus se transmet comment ? Le virus se transmet quand on n’a pas de masque et quand il n’y a pas de distance. On a donc choisi les restaurants, les bars et les cafés, ce qui est maintenant une évidence que c’est là où le risque est le plus grand. Mais ce n’est pas que là que la transmission se fait, donc je pense que l’annonce d’attendre 15 jours pour évaluer la première mesure et de décider après, est une annonce qui vise à calmer un peu l’angoisse des gens. Mais on risque d’y arriver".

Cela veut dire que, non seulement, on ne va pas rouvrir les restaurants et les bars dans 15 jours, mais qu’on risque de prendre d’autres mesures et de fermer d’autres pans de la société dans 15 jours ?

"Je pense que c’est ça qui risque de se passer, c’est évident, puisque le virus se transmet dans le milieu familial. On va donc essayer de réduire les contacts dans le milieu familial, on va essayer de réduire la mobilité de la population. Est-ce qu’on va aussi choisir de ne pas confiner au travail, parce qu’au travail, dans la majorité des endroits, on arrive à respecter la distance et les masques ? Je crois donc qu’il y aura des décisions. Est-ce que ça sera un reconfinement total ou partiel ? Toutes ces discussions vont avoir lieu, mais c’est clair qu’on ne pourra pas continuer comme ça, c’est une évidence".

Il y a eu quelque part un défaut de perception du risque

On a pris du retard en Belgique ? On aurait dû prendre des mesures plus tôt, comme le fait l’Irlande aujourd’hui ?

"Je pense qu’il y a un gros problème qui est ce qu’on appelle le biais cognitif. On a du mal à accepter une catastrophe qui va arriver. Et donc, pendant tout un certain temps, la plupart des experts discutaient : est-ce que c’est une vaguelette ? Est-ce que c’est une mini vague ? Est-ce que c’est une vague ?

Mais il faut bien se rendre compte qu’en début d’augmentation des cas, dans une augmentation exponentielle, quand de deux on passe à quatre, de quatre on passe à huit et de huit on passe à 16, on ne perçoit pas le danger. Mais à partir du moment où on est à 6000 et qu’on passe à 12.000 en quelques jours, là la vague commence vraiment à être là et c’est là où nous sommes maintenant. Il y a eu quelque part un défaut de perception du risque".

La Belgique a-t-elle manqué d’anticipation ?

"Le scénario d’une deuxième vague est quelque chose qu’on a évoqué à la fin de la première. Je pense donc qu’il fallait anticiper à tous les niveaux et on s’est un peu bercé d’illusions quand on voyait que rien ne se passait, parce que je me rappelle qu’on a même mis fin à des contrats de gens qui étaient occupés à faire du tracing en disant que ces gens étaient occupés à ne rien faire. Je pense que l’anticipation aurait été de préparer des scénarios et ce qui se passe actuellement avec les tests. C’est quelque part un peu dommage".

Qu’est-ce qu’on aurait pu faire au sortir de la première vague pour éviter la situation dans laquelle on est aujourd’hui ?

"Il y a deux actions. Il y a l’action sur le citoyen, qui est de mettre des masques et de respecter les distanciations sociales. Ça, c’est la responsabilité de chacun, c’est individuel et c’est très difficile de le contrôler. Puis il y a l’action de l’État, qui est de donner les moyens. Et parmi les moyens pour contrôler, c’est de casser les chaînes de transmission, et casser les chaînes de transmission implique de tester, implique de tracer et implique d’isoler les gens. Et là, les moyens ne devraient pas uniquement être des moyens de contacts téléphoniques. Il y avait l’application qui devait être prête, mais on a mis du temps à la mettre en route. Je pense donc que c’est au niveau des moyens qu’on aurait pu anticiper".

Comment comprenez-vous la nouvelle stratégie de testing ? On ne va plus tester que les personnes qui ont des symptômes — de la fièvre, qui toussent — et demander aux asymptomatiques de rester chez eux et de ne plus se faire tester. Comment vous comprenez cette nouvelle stratégie ?

"Pour moi, ce n’est pas une stratégie, c’est un principe de réalité. On n’a pas le choix. Je dirais qu’actuellement le système est tout à fait engorgé et si on veut avoir un tracing efficace, il faut qu’on ait le résultat dans les 24 à 36 heures. À partir du moment où il faut attendre trois, quatre ou cinq jours pour avoir un résultat, la personne qui est porteuse du virus aura le temps de contaminer toute une série d’autres personnes. Ce qu’il faut donc, c’est absolument désengorger ces centres de testing et arriver à cibler beaucoup mieux les personnes".

C’est donc un aveu d’échec aujourd’hui ? Ça veut dire qu’on estime que la stratégie de testing et de tracing ne fonctionne pas ?

"À ce stade-ci, elle ne fonctionne pas. Je ne sais pas si on peut appeler ça un aveu d’échec, mais on n’est en tout cas pas dans une situation performante. Si on veut contrôler l’épidémie, ce n’est pas avec des centres de dépistage qui sont complètement saturés et débordés. Et faire appel au sens citoyen des gens en disant : 'Si vous pensez avoir été en contact avec quelqu’un, restez chez vous ', je pense que ça risque de rester une exhortation parce que qui va décider spontanément de rester chez lui 10 jours ? Et comment faire la différence entre ceux qui décident de le faire pour d’autres raisons ? On rentre donc dans des complications, mais je pense qu’on n’avait pas le choix, il faut faire ça. J’espère qu’on va rapidement mettre en ordre les centres de testing et qu’on va revenir sur la méthode de tester les asymptomatiques aussi qui font partie de la stratégie de l’OMS".

L’épidémiologiste Marius Gilbert parlait d’échec collectif à la suite de l’annonce des mesures vendredi dernier et de la fermeture de l’Horeca. Vous êtes d’accord avec ça, l’augmentation aujourd’hui des cas un peu partout en Belgique est un échec collectif ?

"Moi je pense que c’est une responsabilité collective. C’est une responsabilité collective qui a été assumée à des degrés divers et je crois qu’il doit y avoir une prise de conscience que c’est sérieux. On n’est pas dans une situation où on peut encore ergoter, où on peut encore discuter, où on peut encore dire que ce n’était pas ça qu’il fallait faire mais qu’il fallait faire autre chose. On est dans une situation grave. Les hôpitaux sont au bord d’une catastrophe et ce n’est pas quelque chose qu’il faut négliger".

Nous avons actuellement un ministre de la Santé qui est très proactif, actif et qui donne des indications très claires

Si on reconfine dans quelques semaines, c’est aussi pour laisser un peu d’espoir à la population pour les fêtes de fin d’année ? La prochaine étape est de pouvoir redéconfiner pour Noël et le Nouvel An ?

"Le timing n’est évidemment pas très bon, il y a la Saint-Nicolas, il y a les fêtes de fin d’année, donc c’est dur pour la population. Je pense que cette perception de ce que la population ressent est très présente. Ce qui me rassure d’un côté, c’est que nous avons actuellement un ministre de la Santé qui est très proactif, actif et qui donne des indications très claires, et nous avons également un commissaire Covid. Je pense donc qu’on va rentrer dans une phase où les différentes discussions et phases de décisions vont être prises de manière concertée et beaucoup plus rapide que ça l’a été jusqu’à présent".

 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK