Coronavirus: des directrices et directeurs d’école en "grande souffrance", "avec le sentiment de ne jamais y arriver"

Organiser la vie dans l’école, faire face aux absences, appliquer les décrets, s’adapter aux mesures Covid ou encore gérer la pression des parents : pas facile d’être directeur ou directrice d’école aujourd’hui. Invité dans Matin Première, le directeur de l’Ecole Communale du Centre à Uccle, Dominique Verlinden, partage son désarroi.

Quel est le sentiment actuel dans les directions d’école ?

Dominique Verlinden : "J’ai des témoignages qui m’arrivent par mail de collègues directrices ou directeurs d’écoles d’un peu partout en Fédération Wallonie-Bruxelles. Ce sont des femmes et des hommes qui se sont effectivement engagés dans un métier extrêmement passionnant et qui, aujourd’hui, se retrouvent dans un grand sentiment de solitude, de détresse, débordés, avec le sentiment de ne jamais y arriver, de ne jamais faire exactement ce qui leur est demandé, de gérer des tâches qui ne sont pas celles pour lesquelles ils se sont engagés et qui sont en grande souffrance."

Le Covid vous met aujourd’hui dans un état de surmenage ?

"Je dirais que la crise a été une sorte d’exhausteur d’usure, une sorte de révélateur de toutes les difficultés face auxquelles nous sommes confrontés quotidiennement, nous, directrices et directeurs d’écoles, mais aussi l’ensemble des personnels de l’enseignement. Notre demande aujourd’hui est assez claire, c’est-à-dire qu’il y a effectivement une crise sanitaire, et on se doit de tous la gérer et d’accepter que nous soyons confrontés à toute une série de contraintes particulières, mais la demande est aussi de pouvoir, à un moment donné, prendre un peu de hauteur."

Comment se déroule votre journée, par exemple, en tant que directeur ?

"La charge mentale est telle qu’on se lève généralement aux aurores. On ouvre son ordinateur portable et on traite les mails qui sont arrivés le soir ou tôt le matin, qui sont des mails relatifs à des absences, à des cas Covid, à des questionnements particuliers parce que les règles changent tout le temps et que personne ne s’y retrouve.

On essaye malgré tout de trouver des petites bulles d’oxygène en allant dans les classes

On bricole des horaires à la va-vite, avec des collègues, avec des animateurs de garderie, etc., pour faire en sorte que les enfants qui seront présents soient le mieux accompagnés possible. Et puis, la journée ne passe qu’à ce genre de tâches, en tout cas dans sa première partie. On essaye malgré tout de trouver des petites bulles d’oxygène en allant dans les classes, en allant à la rencontre des enseignants."


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Vous n'avez plus le temps de porter votre projet pédagogique? 

"On fait le mieux possible, mais le plus difficilement possible. Or, effectivement, il y a là des enjeux extrêmement importants et je pense que la plupart des directeurs d’école sont tout à fait favorables à ce changement nécessaire qui s’inscrit dans le Pacte pour un enseignement d’excellence, mais aimeraient pouvoir s’investir beaucoup plus en profondeur dans ce qui leur est demandé, notamment au niveau des plans de pilotage ou au niveau des contrats d’objectifs. Et aujourd’hui, malheureusement, la priorité n’est pas là. "

Notre demande est donc effectivement de pouvoir postposer certaines échéances

"Notre demande est donc effectivement de pouvoir postposer certaines échéances, de pouvoir geler certaines réformes qui sont en cours et de pouvoir prendre en considération la situation particulière que nous vivons pour pouvoir nous permettre de gérer sereinement le quotidien et de reporter à demain ce qui n’est peut-être pas essentiel aujourd’hui".

Il y a 18 ans que vous êtes directeur, est-ce que vous vous engageriez quand même encore aujourd’hui ?

"Oui, je suis un passionné, donc je pense que je le referais, mais tout dépendrait des conditions dans lesquelles on m’inviterait à le faire, évidemment. Moi, j’ai la chance de travailler dans des conditions qui sont quand même globalement favorables. J’ai des témoignages terribles qui me parviennent de gens qui sont dans des situations d’une extrême solitude, qui sont soumis à des tâches tout à fait inacceptables.


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Ces conditions-là doivent être entendues par nos décideurs, elles doivent être prises en compte, elles doivent être améliorées. Et ce, de sorte qu’on puisse sentir qu’il y a une véritable considération pour ces hommes et ces femmes qui s’engagent dans un métier qui est passionnant, mais qui est au centre de tous les enjeux de l’école et de la société de manière générale."

Est-ce que vous pensez qu’on a conscience de ce que vous endurez au quotidien ? Les parents, les élèves ?

"Oui, on reçoit beaucoup de témoignages de soutien. Evidemment, ça nous nourrit. C’est un peu l’essence qui est apportée à notre moteur au quotidien. Les élèves, certainement aussi. Au niveau des politiques, j’ai diffusé sur les réseaux sociaux un texte et via les mails des directions d’école, la réaction du cabinet a été immédiate. Il y a effectivement une écoute, une oreille attentive, puisqu’un rendez-vous est déjà planifié le 21 décembre avec madame la ministre. Il y a donc une mobilisation des directeurs d’école qui s’annonce le mardi 21 décembre, place Surlet de Chokier, et j’espère que nous serons nombreuses et nombreux à nous retrouver à ce moment-là. Symboliquement, ce sera important."

 

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