Coronavirus : cette vague psy dont on ne prend pas (encore) la pleine mesure

Coronavirus : cette vague psy dont on ne prend pas (encore) la pleine mesure
Coronavirus : cette vague psy dont on ne prend pas (encore) la pleine mesure - © Morsa Images - Getty Images

Quand on parle de l’impact sanitaire du coronavirus, la dimension de la santé mentale a tendance à passer au second plan. Et pourtant, il apparaît de jour en jour plus évident que l’impact psychologique de la crise que nous traversons est majeur. Et sans doute pour longtemps. Un impact lié à la pandémie en tant que telle mais aussi à la communication politique, aux mesures de confinement et aux restrictions de tous ordres qui touchent les Belges au niveau économique, social et intime.

"Lors du premier confinement il y avait un impact sur le bien-être : les gens se sentaient moins bien et les jeunes encore moins bien que les plus âgés", contextualise Olivier Luminet, psychologue social à l’UCLouvain. "Mais ici, on voit apparaître des symptômes psychologiques véritablement, donc des gens qui sont dans des états de détresse majeurs et pour lesquels il faut une aide psychologique – une aide indispensable".

Un état de détresse qui se traduit très concrètement sur le terrain, comme on l’a par exemple vu lors d’un reportage du JT tourné à l’hôpital psychiatrique Fond Roy ainsi qu’au Centre de crise et d’urgences psychiatriques des Clinique universitaires Saint-Luc, où l’équipe de la RTBF a notamment rencontré un étudiant de 24 ans, hospitalisé suite à des idées noires.

"Il y a énormément de travail", expliquait ainsi le docteur Gérald Deschietere, psychiatre, chef de service. "On voit plein de monde, des enfants, des adolescents et des personnes âgées. Une personne sur deux n’a pas d’antécédents psychiatriques. Ils arrivent chez nous à la demande du médecin généraliste, d’un service de soutien social ou encore des écoles […]. Il y a des problèmes de tristesse, d’angoisse, et malheureusement parfois aussi des idées suicidaires".


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A l’hôpital de Jolimont, une autre équipe a recueilli les témoignages de quelques-uns de ces nouveaux patients : l’un qui ne supporte plus la sensation d’enfermement, une mère submergée par les sollicitations incessantes au sein de son foyer ou encore cette employée de pompes funèbres qui a craqué après avoir vu défiler trop de cercueils, trop de familles endeuillées, et qui ne trouvait plus les mots pour leur parler.

Revoir le reportage diffusé au JT ce 6 décembre 2020 :

L’impact sur le travail est une source majeure de difficultés : pour ceux qui le perdent ou sont à l’arrêt forcé, avec des factures qui continuent de tomber – on a encore vu récemment à Mouscron ou Dottignies des indépendants suspendre des mannequins à la manière de pendus pour attirer l’attention sur leur état de détresse. Mais aussi, dans un autre registre, pour ceux qui travaillent toujours, mais dans des conditions difficiles en termes de gestion de l’organisation familiale par exemple.

"C’est très clair que l’organisation familiale avec une série d’enfants à la maison alors qu’on doit gérer son travail est extrêmement difficile", poursuit Olivier Luminet. "Ça veut dire que des gens qui sont toujours en situation d’emploi et même d’emploi sécurisé commencent à avoir des effets d’accumulation de stress et de fatigue parce qu’ils sont en multitâches en permanence et que c’est extrêmement consommateur d’énergie. Le travail en vidéoconférence, c’est très consommateur d’énergie, de fatigue, d’attention donc là ça ne se limite pas aux gens qui sont fragilisés économiquement."


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"Il est urgent d’agir"

Une situation face à laquelle la réponse politique n’est pas à la hauteur estime le psychologue. "Moi, ce que je note pour le moment, c’est un décalage entre le monde politique qui emploie le mot ‘psychologique’tout le temps depuis début septembre – c’est une ritournelle — mais il n’y a aucune action concrète mise en place."

Or il y a bien urgence à agir selon lui : "Plus on attend et plus les conséquences psychologiques sont graves et plus l’impact psychologique sera majeur. On le voit déjà dans l’absentéisme au travail. Les chiffres sont très inquiétants et c’est l’accumulation des mois précédents. Donc si on ne fait rien maintenant, on aura nécessairement aussi un rebond d’absentéisme dans les mois qui vont venir", prévient-il. Et d’évoquer la nécessité par exemple d’un renforcement des lignes d’écoute.

Télé Accueil est l’une de ces lignes d’écoute, disponible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 (numéro : 107). On y constate une hausse des appels de l’ordre de 15 à 20% depuis le début de la crise sanitaire. "Le besoin de parler est important", souligne Pascal Kayaert, le directeur du centre bruxellois. "Déjà en période hors Covid, malheureusement, on ne parvient pas à décrocher l’ensemble des appels qui nous arrivent, parce qu’on n’a pas de dispositif suffisant pour le faire. Ce qui dit quelque chose déjà de la nécessité et du peu d’endroits où monsieur et madame tout le monde peuvent trouver un endroit pour parler."

Multiplier les lieux où les gens ont l’occasion de dire combien ils ont la tête à l’envers

Pour lui, les hommes et femmes politiques qui se demandent comment communiquer pour "être entendus" sous-estiment ce besoin dans la population : "Ce qu’on voit, c’est que ce qui permettrait aux gens d’entendre, c’est d’être entendus", estime-t-il. "Télé-accueil est un lieu, tout comme tous les lieux informels, sociaux – chez le coiffeur, les fêtes de quartier, simplement l’élan de pouvoir parler à son voisin : tout ça est pratiquement inexistant – et donc on voit que les gens ont du mal à trouver quelqu’un à qui parler. Et donc je pense que l’idée c’est de pouvoir remultiplier ces lieux, tout en respectant les mesures sanitaires, où les gens ont l’occasion de dire combien ils ont la tête à l’envers. Ce n’est qu’à la condition d’avoir un lieu de parole qu’ils pourront entendre tous les messages qu’on veut leur envoyer", estime-t-il.

Ce n’est cependant pas le sens actuel des annonces qui dominent tant du côté du monde politique que des experts médicaux et scientifiques – tenant compte de l’évolution récente de l’épidémie en Belgique.

De là à dire qu’il n’y a aucune prise de conscience et que rien n’est entrepris, il y a un pas qui ne correspond pas non plus à la réalité. Exemple : lors de la dernière conférence interministérielle Santé Publique de ce 2 décembre, un protocole d’accord pour une approche coordonnée visant à renforcer l’offre de soins psychiques a été conclu. Un accord visant, selon le communiqué de presse, à renforcer principalement les soins en première ligne.

Mais pour le secteur, c’est loin d’être suffisant. Et le problème est plus global. "Je ne dirais pas qu’ils ne font rien, ils essaient de faire, mais je pense aussi que certains ou certaines ne mesurent pas l’impact de certaines sorties, de certains propos", souligne ainsi Yahyâ Hachem Samii, directeur de la Ligue bruxelloise pour la santé mentale.

"Les débats politiques continuent de fonctionner selon une politique spectacle classique, à un moment où ce n’est pas possible. Il y a une adaptation qui n’est pas suffisante, qui est présente chez certaines et certains, mais un certain nombre restent encore enfoncés dans les vieilles recettes, les vieilles marmites à l’heure où il faut repenser les choses différemment et oser regarder les difficultés droit dans les yeux, sans appliquer de vieux logiciels de pensée qui étaient déjà limités avant et le sont encore plus aujourd’hui".

Anticiper les effets à long terme

S’il est urgent d’agir, il ne faut pour autant pas s’arrêter à une gestion de court terme, estime encore Yahyâ Hachem Samii. Car les effets psychologiques de cette crise se mesureront vraisemblablement à (très) long terme.

"Lorsqu’il y a des crises globales comme celle du Covid ou celle de 2008 avec la crise financière, les effets sur la santé mentale arrivent dans un deuxième ou troisième temps et sont durables. Par exemple, la crise de 2008 a généré sur les années qui ont suivi une hausse importante de troubles de santé mentale en Belgique, soit directement lié à la crise, soit au contexte qui a résulté de cette crise", illustre-t-il. "Ce que l’on craint, c’est que dans les années qui viennent, on assiste à une hausse progressive mais sensible et qu’on reste à ce nouveau niveau pendant très longtemps".


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Or selon lui, cette crise a mis en lumière un sous-investissement de longue date dans la santé mentale en Belgique. "Sur le terrain, une réforme a été menée depuis 10 ans avec la difficulté que cette réforme a permis de créer des équipes mobiles et d’aller davantage sur le terrain à la rencontre de gens de plus en plus éloignés du soin mais que l’autre partie de la réponse, c’est-à-dire le renforcement de l’aide ambulatoire, les services qui font un suivi à plus long cours, ne s’est pas faite".

Renforcer l’ambulatoire, non pas pour un an mais pour "5, 6 voire 10 ans", ce serait donc l’une des priorités, parmi d’autres pistes pour répondre aux besoins de façon diversifiée : au niveau des services de santé mentale, des services psychiatriques, des centres de jours, des activités communautaires,… Mais attention, sans tomber dans le piège de la "psychologisation" à outrance.

On imagine que mettre un psy derrière chaque citoyen permettra de résoudre la situation

"L’erreur à ne pas faire – et malheureusement on sent qu’elle pointe – c’est de vouloir tout psychologiser et d’oublier que si certaines personnes ne vont pas bien du tout dans leur tête, c’est parce qu’elles doivent se battre pour pouvoir exercer les droits les plus basiques en termes de dignité et de vie humaine", pointe Yahyâ Hachem Samii. "Et on imagine que mettre un psy derrière chaque citoyen permettra de résoudre la situation".

Pour soutenir la santé mentale de la population, il faudrait donc renforcer les actions en aval, mais aussi en amont, notamment au niveau des aides financières.


Quelques numéros utiles pour trouver du soutien : en Wallonie et à Bruxelles


Revoir la séquence du JT consacrée à l'impact financier de la crise sur différents secteurs (18 novembre 2020) : 

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