Coronavirus : associations fermées, aide alimentaire compromise, "nous sommes face à une crise humanitaire"

Et si à la crise sanitaire s'ajoutait une crise sociale majeure? Suite au confinement, de nombreuses personnes ont perdu leur travail ou sont en chômage temporaire. Dans le même temps, les associations qui œuvrent dans le secteur de l'aide alimentaire ferment les unes après les autres. Les supermarchés n'ont plus d'invendus à donner, et les bénévoles viennent à manquer pour distribuer des colis alimentaires. Reportage en immersion. 

Devant les locaux de la Maeson du Pichou, à Tournai, une file de personnes en attente d'un colis alimentaire. Des jeunes du quartier, des personnes âgées, des chômeurs, des mamans et leurs enfants. La distanciation sociale est scrupuleusement respectée. 

Sur les portes de l'association, une affiche : "La Maison du Pichou sera fermée jusqu'à nouvel ordre". 

Durant plusieurs jours, Martine Maenhout, la présidente de l'ASBL, a en effet du se résoudre à fermer. Plus d'invendus de la part des supermarchés du coin, et surtout plus de bénévoles. "Ils sont tous retraités et ils ont peur. Ils préfèrent rester chez eux. Je les comprends" explique Martine, 64 ans. 

Mais après quelques insomnies et une avalanche de mails appelant à l'aide, Martine est de retour. "Je n'arrivais plus à dormir, sachant que les gens du quartier avaient faim. Ce n'est pas moi qui pousse la porte, c'est mon cœur".

Je sais que je prends un risque, mais je serais plus malade de rester chez moi en sachant qu'ils ont faim

Voilà pourquoi la distribution reprend ponctuellement. Martine épuise ses stocks, lentement. Elle donne plus que ce qu'elle n'a. "On ne sait pas de quoi demain sera fait, si je pourrai encore venir. Alors je préfère qu'ils aient des réserves" sourit Martine.

"Je me suis dit : on est dans la merde"

Pour les bénéficiaires, la reprise de la distribution de colis alimentaires gratuits est un soulagement. "J'avais cette hantise que les associations ferment. Et c'est ce qui s'est produit. Je me suis dit 'on est dans la merde'. Oui, personnellement, on a été coincé. Il y en a qui tournent au café, moi je tourne au bouillon et je laisse la viande aux enfants". 

Sans colis alimentaire, c'est pas de courses du tout

"A cause de l'égoïsme des clients dans les supermarchés, les plus démunis n'ont plus rien à manger"

Mais l'avenir est incertain. Vu la ruée des clients dans les supermarchés sur les produits "de première nécessité", il n'y a plus d'invendus à donner. Et donc plus de légumes, plus de viande, plus de surgelés à distribuer. 

A l'ASBL Entraide St-Vincent de Paul, à Châtelet, les frigos sont vides. "On n'a jamais vu ça. D'habitude, les deux chambres froides sont remplies. Voici tout ce qui nous reste, un bac avec quelques plats préparés" explique Jean-Pierre Leblanc, responsable de la gestion des stocks.  

Jean-Pierre en a presque les larmes aux yeux. "J'ai difficile à admettre que les clients des supermarchés fassent ça. C'est honteux. Si ça se trouve, ils ne mangeront même pas tout ce qu'ils ont acheté. Ayant été moi-même en difficulté, je sais combien ces colis sont importants". 

Pour Marie-Chantal Nichaise, présidente de l'ASBL, la difficulté pour l'association est de tenir le coup financièrement. "Nous n'avons plus aucune rentrée car le vestiaire et la brocante ont dû être suspendus. Déjà d'habitude, je suis contente quand nos comptes sont à 0 à la fin du mois. Mais là, si ça se prolonge, on risque d'être bloqué.Ma plus grande crainte, c'est de ne plus pouvoir nourrir ces gens". 

"Que vont-faire les gens? Mourir?"

Derrière la table qui fait office de comptoir, une bénéficiaire acquiesce : "Sans ces colis, on est à la dérive".

Si cette association ferme, que vont faire les gens, ils vont mourir? Posez-vous la question. C'est vital pour nous. Oui, vital. 

Le paradoxe, c'est qu'au moment où de nombreuses associations ferment leurs portes, les demandes d'aide alimentaire explosent. Le coronavirus fait, en effet, beaucoup de victimes collatérales. Comme Dimitri. Il venait de créer sa compagnie de taxis, mais plus de clients, plus d'argent, pas assez de réserves. "Du jour au lendemain, je n'avais plus de travail. Ça a été le début de ma perte". Le voilà donc aux portes de l'aide alimentaire.  

Et dans les banques alimentaires? 

Heureusement, les banques alimentaires restent ouvertes. Dans les entrepôts de la Banque alimentaire du Hainaut-Occidental, les allées sont encore bien remplies, notamment grâce au fonds européen. Par contre, plus de produits frais en provenance de la ramasse dans les supermarchés. 

"La ramasse est notre source d'approvisionnement la plus importante. Elle représente 30-35% de nos denrées. Si le confinement se prolonge encore pendant des semaines, j'ai peur qu'on ait quand même moins de produits à distribuer, alors qu'on risque d'assister à une augmentation voire à une explosion du nombre de bénéficiaires" explique Pierre Mariage, vice-président de la banque alimentaire.  

"Le secteur de l'aide alimentaire implose complètement"

"L'écart social se creuse" ajoute-t-il. Une idée confirmée par Céline Nieuwenhuys, secrétaire générale de la Fédération des Services Sociaux. "Nous sommes face à une crise humanitaire. Hier, 450 000 personnes nécessitaient une aide alimentaire. Demain, vu l'ampleur de la crise, ce sera 1 million ou 1 million et demi". 

Le gouvernement a débloqué 300 000 euros pour aider le secteur de l'aide alimentaire. Mais est-ce suffisant? "C'est dérisoire" dénonce Céline Nieuwenhuys. "Il faut débloquer des milliards ! Si on n'agit pas maintenant, ça nous coûtera deux fois plus cher d'agir après. Le secteur de l'aide alimentaire implose complètement, il faut que les gens aient de l'argent en poche, par exemple des chèques alimentaires, pour pouvoir se nourrir" ajoute-t-elle. 

Une fois encore, les plus démunis sont les victimes collatérales de cette crise sanitaire, en train de se muer en crise sociale majeure.

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