Coronavirus : abandonne-t-on nos aînés? La délicate question de la mort en maison de repos

Les maisons de repos continuent de faire face à un nombre de décès inquiétant... Et l'arrivée de la maladie dans les homes amène beaucoup de questions éthiques liées à la fin de vie... Certaines directives demandent de ne plus hospitaliser les résidents malades. Mais comment les soigner en maison de repos? Comment accompagner la fin de vie... loin des proches? Reportage en immersion.

L'ambulance arrive. Sans sirène. Dans le calme. Pas pour emmener un résident, pas cette fois. Mais pour ramener un miraculé. Les ambulanciers portent une combinaison intégrale, tels des scaphandriers. 

Au milieu, Pierre, rescapé du coronavirus. Après trois semaines d'hospitalisation, il réintègre sa maison de repos. Il retrouve ces couloirs si familiers, sa chambre, désormais placée en isolement. "A l'hôpital, ils ont dit que j'étais un combattant. Je suis passé par la petite porte" sourit-il à travers son masque.

Est-il encore contagieux? Non, selon son certificat. Mais rien ne permet vraiment de l'assurer. "Ce n'est pas parce que les symptômes sont apparus il y a plus de deux semaines qu'on peut être certain de la non-contagion" explique Stéphane Hubert, directeur de la maison de repos. "Il doit rester encore deux semaines en isolement". 

"Ne plus hospitaliser les résidents les plus affaiblis"

Si Pierre s'en est sorti, c'est grâce aux soins hospitaliers. Pourtant, de plus en plus de maisons de repos sont priées de garder les résidents malades chez elles, pour désengorger les hôpitaux. La directive émane de la Société Belge de Gérontologie et de Gériatrie. Le directeur de la maison de repos nous confirme qu'elle est relayée par certains hôpitaux.

Une situation tristement inédite

Alors, comment prendre la lourde décision d'hospitaliser un patient ou pas? "C'est le médecin traitant qui prend cette décision difficile" explique Stéphane Hubert. Mais force est de constater que le médecin met de plus en plus rarement les pieds dans la maison de repos. Le verdict s'effectue donc par téléphone, en essayant tant bien que mal de suivre la volonté du résident et de sa famille.

"Le fait de devoir tergiverser pour envoyer une personne à l’hôpital ou non, c’est une situation inédite à laquelle on n’était pas préparé" explique Stéphane Hubert. "Je n’ai jamais vécu ça dans ma carrière et j’espère ne jamais le revivre".  

"C'est terrible. Ils doivent se sentir abandonnés"

Est-on en train de sacrifier nos aînés les plus fragiles? C'est ce que redoute l'une des résidentes que nous avons rencontrées. "Je ne suis pas d'accord qu'on laisse mourir des gens. Ils ont l'air de dire qu'ils sélectionnent. Les personnes pour lesquelles il n'y a plus beaucoup d'espoir, ils ne s'en occupent plus. C'est terrible. Elles doivent se sentir abandonnées."

Manque d'oxygène, manque de matériel : "On ne remplace pas un hôpital"

Le problème, c'est qu'une maison de repos ne remplace pas un hôpital. "Nous n'avons pas le matériel nécessaire. Si le résident a besoin d’une quantité importante d’oxygène, non, on ne pourra pas le fournir. On a des oxyconcentrateurs qui peuvent monter jusqu’à 5 litres. Mais on a entendu que des patients atteints du coronavirus avaient parfois besoin de 9,10 litres. Ça, très clairement, on ne peut pas l’apporter" affirme Stéphane Hubert. 

"Nous ne pouvons pas faire du curatif, mais uniquement du palliatif" explique Nadine Van Heck, responsable des soins.

L'isolement n'épargne même pas la mort

"Un protocole est prévu par le médecin. Il y a de la morphine, des anxiolytiques, des médicaments pour permettre le passage le plus confortable possible. Les soins palliatifs ce n’est pas que du savoir-faire, mais aussi un savoir-être. Dans ces circonstances particulières, on doit encore plus accompagner le patient, car on doit remplacer la famille". 

En effet, l'isolement n'épargne même pas la mort. Les patients s'éteignent seuls, sans pouvoir sentir la main de leurs proches sur leur épaule. "C'est inhumain" ajoute Nadine Van Heck. "On fait ce qu'on peut pour compenser au mieux cette absence". 

La mort corona, et la mort insidieuse

Presque aussi dévastateur que le coronavirus... Il y a le syndrome de glissement, qui vient, lui aussi, insidieusement, décimer les maisons de repos. "C’est une dégradation de l’état général qui se manifeste par un enfermement sur soi, le fait de moins s’alimenter, moins communiquer, être plus apathique. On essaie de pallier tout ça" détaille Nathalie Geeraerts, infirmière en cheffe. 

En effet, face à la solitude, certains résidents perdent le goût de vivre. "Il s'agit plutôt de survivre. C'est dur" avoue Yvette. "On n'a plus personne à aimer" ajoute Marie-Rose. Pour Marius, "c'est encore pire qu'une prison". "On se démoralise. On tient pour la famille, les petits-enfants, mais la vie est finie". 

Le coronavirus ne se satisfait pas de ses victimes directes. Beaucoup de personnes âgées dans les homes risquent bien d'en être des victimes collatérales, étouffées par l'étau de l'isolement.

Les gestes de solidarité sont plus que jamais bienvenus dans ce contexte. Pour les résidents. Et pour le personnel soignant qui continue, corps et âme, à prendre soin d'eux.