Comment vit-on l'avortement dans un planning familial?

Avortement : comment médecins et patients le vivent dans un planning familial
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Avortement : comment médecins et patients le vivent dans un planning familial - © Tous droits réservés

Ce centre de planning familial d’Ixelles se situe dans une rue calme. C’est un endroit cosy, très lumineux. Tout y est pensé pour que les femmes s’y sentent bien, le plus à l’aise possible pour exposer le problème de santé qui les y amène.

Elles n’ont pas de profil bien défini.

Stéphanie (nom d’emprunt) a 28 ans. Elle est sans revenu. Mettre au monde un enfant dans les mois qui viennent est tout bonnement impensable pour elle. "Je suis sous contraceptif. C’est arrivé par accident et ce n’est vraiment pas le moment. Je ne pourrais pas m’occuper d’un enfant."

Myriam (nom d’emprunt) a 40 ans. Elle est mère de famille nombreuse. Cette fois, sa santé ne lui permettra pas de mener une grossesse à terme. Elle risquerait de perdre la vie. "C’est un accident. Pour moi, prendre une telle décision est très difficile. Je suis très croyante mais même mon imam, à la mosquée, m’a dit que ma santé était prioritaire."

Toutes les deux sont venues chercher une solution à une situation qui les met dans un sérieux embarras. 

La docteure Isabelle Bomboir offre des solutions aux femmes depuis 19 ans.

  C’est valorisant, car l’avortement est la solution aux problèmes de la plupart des femmes que nous rencontrons 

Ce jour-là elle est au planning familial d’Ixelles, mais les autres jours de la semaine, elle est tour à tour à Rochefort, à Tournai, à Trazegnies (Charleroi), à Watermael-Boitsfort, etc. Elle avale les kilomètres, pour pratiquer quotidiennement des avortements. "À Tournai et à Rochefort, c’est vraiment compliqué de trouver des médecins qui pratiquent des avortements. En Belgique, on est moins de cent à en pratiquer. Les centres de planning familial se partagent tous ces médecins."

  C’est sûr, on ne le fait pas pour l’argent 

Les médecins qui le font sont souvent engagés. "Sur la centaine de médecins qui pratiquent, plus de la moitié a plus de 55 ans, et est proche de la pension. C’est la génération qui a combattu pour la première loi." Le job n’est pas très lucratif. Et si la plupart des médecins sont prêts à renvoyer une patiente vers un confrère qui pratique des avortements, ils sont beaucoup moins nombreux à vouloir en pratiquer par eux-mêmes. C’est le cas aussi dans la génération de médecins qui sortent aujourd'hui des études.

"Beaucoup de gens sont d’accord avec le principe, mais sont mal à l’aise avec le geste", confirme Antigone, stagiaire au planning familial. "D'une part, quand on choisit la médecine générale, on n’a pas décidé de faire de la gynécologie, ni d’être en contact avec des gants, des instruments. Ce sont des actes techniques dont il faut assumer la responsabilité. Et puis, d’un point de vue psychologique, certains sont prêts à renvoyer vers un confrère, mais pas à interrompre une grossesse eux-mêmes." Si Antigone a fait le choix de pratiquer des avortements, c’est par conviction : "C’est pour défendre le droit des femmes".  

L’avortement est-il encore tabou en 2018?

Quand Isabelle Bomboir a commencé à pratiquer des avortements en 1999, neuf ans après le vote de la loi autorisant l’avortement sous certaines conditions, son métier restait très mal vu dans la société. "Quand j’ai commencé à travailler, dire que je pratiquais des avortements suscitait des réactions négatives. Aujourd’hui c’est peut-être moins le cas. Mais dans les formations universitaires, à part à l’ULB, il n’y a toujours pas de formation."

Antigone, dans un premier temps, semble nous dire que le tabou n’existe plus. Et puis, à la réflexion… "Je ne veux travailler en planning familial qu’à mi-temps. Le reste du temps, je compte travailler comme généraliste. Quand j’ai postulé pour ce job de généraliste, j’ai hésité à écrire dans ma lettre de motivation que je pratiquais des avortements l’autre moitié du temps. J’avais peur que cela m’empêche de décrocher le boulot. Finalement, je l’ai écrit et j’ai eu le poste. Mais j’y ai quand même réfléchi. C’est vrai qu’en dehors de mon milieu, on m’a déjà clairement fait comprendre que je ne devais pas parler de cette partie-là de mon métier autour d’une table, lors d’un dîner."

L’évolution tant attendue de la loi: une évolution qui déçoit

À la sortie du cabinet médical, Stéphanie et Myriam nous confient que ces six jours de réflexion obligatoires avant l’avortement sont une torture. Chacune a ses raisons.

"J’ai la totale, soupire Stéphanie, les jambes lourdes, la nausée, et je suis obligée de subir ça six jours de plus alors que ça ne changera rien à ma décision. C’est évident que je ne peux pas garder ce bébé. J’ai vu la psychologue, tout est clair dans ma tête. Et je me sentirais mieux si ça pouvait se faire au plus vite."

Myriam, elle, a un besoin vital que cela se fasse le plus tôt possible. Très croyante, elle pourrait se sentir obligée de garder l’enfant si elle attendait trop, alors qu’elle le sait, sa santé est en jeu. "Ces six jours de réflexion, ce sont six jours, d’attente, six jours d’angoisse". 

La docteure Bomboir attendait beaucoup de l’évolution de la loi. La suppression des six jours pour commencer (dans le projet de loi de la majorité, ils sont maintenus mais peuvent être supprimés à l’initiative du médecin en cas de raison médicale urgente), mais surtout l’allongement du délai de 12 semaines dans lequel l’avortement est possible.

"J’aurais envie que cette pratique médicale soit remise dans ma pratique médicale générale comme tout acte médical. Je suis sûre que faire une loi plus libre n’augmentera pas le nombre d’avortements. Ça va juste permettre d’alléger la chose pour les femmes. Et cela permettrait d’arrêter cette hypocrisie d’envoyer aux Pays-Bas les femmes qui sont à plus de 12 semaines, pour qu’elles s’y fassent avorter."

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