Comment adapter la ville au vieillissement de la population ?

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temporary-20191205015102 - © GERARD JULIEN - AFP

Une personne en âge de travailler marche à une vitesse moyenne de 4.8 km/h. Les plus de 65 ans avancent à 3 km/h environ. A 80 ans, la vitesse tombe à 2 km par heure… Vous le voyez ce monsieur, courbé, appuyé sur une canne, faisant de petits pas serrés sur les trottoirs en pavés de Bruxelles ou de Liège ? Comment va-t-il arriver à sa destination ? Comment va-t-il arriver à traverser la rue dans le temps imparti ? "Les feux aux passages pour piétons sont faits pour des champions olympiques !", témoigne un aîné.

Il va falloir faire évoluer la ville, l’adapter au vieillissement de la population. En 2050, 28% de la population européenne aura plus de 65 ans. Pour la première fois, il y aura dans le monde plus de personnes de plus de 65 ans que de moins de 15 ans. Et la majorité de la population (70%) vivra par ailleurs en ville.

Une application pour ralentir les feux de signalisation

Il y a en fait beaucoup de choses à faire pour aider ce monsieur. Une entreprise néerlandaise a par exemple développé une application (Crosswalk) qui permet, via un smartphone, de "pirater" en quelque sorte les feux de signalisations pour les ralentir.

On peut aussi mettre plus de bancs dans la ville (pas trop bas de préférence), installer des toilettes publiques, renforcer l’éclairage, réduire la distance entre les arrêts de bus, surélever les passages piétons à la hauteur du trottoir,… Dans un village espagnol (Pescueza), la commune a même installé des rampes sur les murs dans les rues, et une bande antidérapante au sol. Aux Etats-Unis, il existe des villages pour retraités actifs avec voiturettes de golf, bars, cinémas, terrains de sport.

Un quartier intergénérationnel à Neufchâteau

Si tous les aménagements cités sont utiles, ils ne sont pas suffisants, et les " parfaits " villages de vieux américains ne sont pas la panacée : cela crée des ghettos, une ségrégation. Pour les experts, il faut avoir une vision plus globale, agir à plusieurs niveaux, et d’abord changer de paradigme : "vieux" n’est pas égal à "malade". Il faut intégrer les personnes âgées dans la société, dans la ville, dans la vie. Il y a déjà des projets qui vont dans ce sens. A Neufchâteau, par exemple, le CPAS a lancé, avec un partenaire privé, un projet de quartier intergénérationnel.

Il s’agit d’un ensemble de 23 logements, de taille variable (pour pouvoir abriter à la fois des personnes seules ou une famille entière), avec des espaces partagés, nichés entre une maison de repos et une crèche, proches du centre-ville, à proximité des commerces, des loisirs, des services. Les logements sont accessibles, adaptés aux chaises roulantes, et ils sont aussi évolutifs (les parois sont amovibles).

Les villes amies des aînés

On ne peut évidemment pas construire des quartiers comme ceux-là partout, surtout à une époque où on réfléchit justement à limiter l’étalement urbain. Il faut pouvoir partir de ce qui existe. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a créé un réseau de villes amies des aînés et a créé un outil de diagnostic, pour analyser les villes avec la collaboration des aînés et voir où agir prioritairement, puisqu’on ne peut pas, à l’image du village espagnol, mettre des rampes partout. La ville de Rennes fait par exemple partie du réseau, et elle est déjà bien avancée dans sa démarche.

Au niveau des habitations, il faut faire évoluer les modèles de maison de repos. Qui veut vivre sans autre espace qu’une chambre ? Mais il faut aussi rappeler qu’il n’y a en fait que 6% des plus de 65 ans qui vivent en maison de repos, en Fédération Wallonie Bruxelles. La plupart sont chez eux, dans un relatif isolement. Comme le préconise une étude de la Fondation Roi Baudouin et de l’asbl Bien vieillir, il faut donc combiner un ensemble de solutions pour que les personnes restent chez elles dans de meilleures conditions.

On peut adapter les logements existants (un monte escalier, une douche avec siège à la place du bain, etc.), favoriser l’habitat kangourou (la personne âgée reste chez elle et loge un étudiant qui peut lui rendre des services), ou encore permettre de diviser plus facilement les habitations devenues trop grandes pour un couple âgé en plusieurs logements, un pour eux, un pour une famille (les services d’urbanisme n’autorisent pas toujours la division d’un logement).

Recréer du lien social, une solidarité de quartier

Au-delà du logement, pour permettre aux personnes de rester chez elles dans les meilleures conditions, il faut aussi réactiver le lien social, la solidarité de quartier. C’est ce que fait par exemple une asbl comme Bras dessus Bras dessous, à Bruxelles. Cela fait aussi partie du programme de l’OMS, tout comme la mobilité.

Au niveau des soins, l’idée serait de renforcer la première ligne via des sortes de super maisons médicales, qui accompagnent les personnes du quartier au fil du temps et dont les thérapeutes finissent par se déplacer quand cela devient nécessaire. C’est ce que défend par exemple Alain Legros, de la société Ithak qui mène le projet à Neuchâteau.

Comment financer tout ça ?

Il n’y a évidemment pas de solution miracle, mais des pistes existent. Pour l’économiste Philippe Defeyt, par exemple, ça ne coûterait pas plus cher au pouvoir public de subsidier un nouveau logement au sein d’une maison divisée que d’en créer un dans une cité sociale. Il imagine une prime financière qui couple travaux d’isolement et de division d’un logement, en contrepartie, une agence immobilière sociale pourrait louer le nouveau logement créé pendant 15 ans.

Mais il prône avant tout un changement de mentalité : "Il faut sortir de l’idée qu’on léguera sa maison à ses enfants, c’est un grand obstacle. Il faut pouvoir transformer son patrimoine immobilier pour, par exemple, louer un logement plus adapté, mais c’est encore contre-intuitif."

Philippe Defeyt vient de rencontrer, avec, notamment, l’association Bien vieillir, les différents ministres wallons concernés pour les sensibiliser à la question. Le dernier gouvernement wallon prévoyait simplement la création de 11.000 places supplémentaires en maison de repos. Or, on l’aura compris, une réflexion beaucoup plus globale est nécessaire.

Soir Première du 05/12/2019

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