Commémoration du génocide au Rwanda : "En tant que rescapés, il nous faut d'abord nous réconcilier avec la vie"

Le Rwanda entame aujourd’hui un deuil de 100 jours, en commémoration au génocide contre les Tutsis perpétré il y a 25 ans. Sur le plateau de Matin Première, Félicité Lyamukuru, rescapée de ce génocide et présidente d’IBUKA Mémoire et Justice-Belgique, une association qui regroupe des survivants mais aussi des proches des victimes, ainsi que toutes les personnes qui sont soucieuses de la mémoire des victimes et du sort des rescapés de ce génocide.

Vous avez marché hier à Bruxelles et vous avez également veillé tard hier soir. Quel sens vouliez-vous donner à toutes ces commémorations ?

« Ce sont des commémorations qui se veulent vraiment dans la transmission de l’histoire, de ce qui s’est passé, et c’est en même temps une transmission d’espoir. Les acquis, jusqu’ici, sont à protéger. Les rescapés, nous nous accrochons encore à la vie et c’est important de le rappeler et de dire que pour cette commémoration, pour ces commémorations qui se passent un peu partout dans le monde, il nous faut absolument tous ensemble — pas seulement les rescapés, mais tout le monde — lutter contre le négationnisme qui est une dernière étape du génocide lui-même quand il se commet. Il s’agit de terminer de le nier. »

Pourquoi était-il important de tenir ces commémorations ici, à Bruxelles ?

« IBUKA Mémoire et Justice est une association qui a vu le jour en août 1994, avec une volonté de raconter ce qui se passait et ce qui se commettait au Rwanda. C’est important que ça se passe en Belgique parce que nous sommes quand même une communauté assez importante, et pas seulement au niveau des rescapés, mais aussi toute une partie des personnes coupables et responsables de ce qui s’est passé au Rwanda, des génocidaires donc. Et aujourd’hui, c’est aussi se mettre ensemble avec le peuple belge parce que nous nous inscrivons davantage aussi dans la citoyenneté et dans l’éducation ».

Charles Michel s’est rendu à Kigali, et lors de sa prise de parole, a reconnu, avec émotion, « l’échec de la communauté internationale qui n’a pas pu prévenir, empêcher, stopper ce crime contre l’humanité ». Quelle est votre réaction face à ce discours du Premier ministre belge ?

« Beaucoup d’espoir. C’est vraiment un encouragement, une reconnaissance et on sent vraiment une communion dans la reconnaissance de l’histoire. Au niveau de notre communauté et de notre association, ce n’est que du bonheur d’entendre notre Premier ministre se prononcer et reconnaître ce qui a déjà été fait par Guy Verhofstadt ».

Côté français, on n’en est pas encore à la présence d’un chef d’État au Rwanda pour les commémorations et on n’en sait pas beaucoup plus sur la vérité des choses, sur les archives françaises.

« C’est inquiétant de se dire que ces archives détiennent une vérité, mais je ne pense pas qu’on doit baisser les bras. On aurait bien voulu qu’il soit sur place aussi pour commémorer, pour vraiment rentrer après 25 ans et marquer le coup le temps d’une génération, mais nous ne perdons pas espoir.

La France devrait s’excuser. Je pense que cette page de l’histoire n’est pas à nier. Les faits sont là, connus. Les chercheurs, les historiens, les juristes, tout le monde se met d’accord ; ce qui s’est passé, les témoignages sortent de plus en plus aujourd’hui au grand jour".

Justement, vous parlez de ne pas nier ces faits, on en vient à la question du négationnisme. La loi Moureaux devrait être modifiée très prochainement pour permettre de punir le négationnisme, concernant notamment le génocide rwandais. Pourquoi est-ce important ?

«Cette loi est très importante puisqu’elle permet justement de sanctionner et de faire comprendre qu’on ne peut pas encore une fois aujourd’hui nier ce qui s’est passé, et même tuer les rescapés. Le génocide a tué les Tutsis en 1994, mais nier ces faits, c’est vraiment écraser ou affaiblir les petites reconstructions que nous mettons en place. Donc, cette loi ne doit pas être un fourre-tout. On ne peut pas dire 'génocide rwandais ', c’est le génocide perpétré contre les Tutsis, puisqu’il faut nommer les victimes et les bourreaux. Aujourd’hui, on ne pourrait pas imaginer parler du génocide européen quand on parle de la Shoah. C’est donc important que cette loi fasse la différence des choses et mette vraiment les choses au clair pour que personne n’en profite pour encore nier. Parce que nier par une loi, c’est encore terrible. On espère qu’on tiendra compte de la position et des différents travaux effectués jusqu’à présent par la commission d’enquête, par les quelques juristes qui connaissent très bien la question, et que ce ne soit pas juste une loi comme ça qui fait juste pour faire. Mais on est déjà très contents et très curieux de voir comment ça va se passer ».

Malgré le drame que vous avez connu, on sent beaucoup de résilience en vous. Comment fait-on pour tenir quand on a perdu les 3/4 de sa famille dans des circonstances comme celles-là ?

«Comment fait-on pour tenir ? Je vous dis simplement que nous ne savons pas comment nous avons tenu. Il faut rappeler que tous ceux qui se faisaient tuer ne demandaient que de survivre. Les gens se sont accrochés à leurs blessures. Les gens se sont accrochés à leur douleur, dans l’agonie. Lorsque vous vous retrouvez survivant, que vous avez tout perdu, que vous n’avez plus rien et plus personne, vous vous dites que vous seriez lâche de lâcher puisqu’il y a peut-être quelqu’un d’autre qui aurait bien voulu tenir. Il y a beaucoup de résilience. Pourquoi ? Parce que dans l’homme il y a quand même beaucoup de ressources insoupçonnées jusqu’à ce que vous soyez vraiment écrasé aux dernières ressources qui puissent se retrouver dans l’homme. C’est donc aussi transmettre de l’espoir. Les témoignages des Arméniens, de la Shoah et aujourd’hui des Tutsis, je pense que c’est quand même un message pour toute l’humanité. C’est comprendre qu’on peut vivre avec beaucoup de souffrance. La douleur est un moteur, mais il faut en faire quelque chose pour vraiment rappeler que ce qui s’est passé loin peut se passer n’importe où, même jusqu’ici. Si aujourd’hui les rescapés peuvent donner juste un peu d’espoir aux jeunes, on aura quand même réussi plus ou moins à vivre avec notre douleur terrible ».

La réconciliation est possible ?

« La réconciliation entre les bourreaux et les victimes est peut-être possible si on ne va pas creuser dans les cœurs. Mais cohabiter avec son bourreau, c’est-à-dire vivre côte à côte avec celui qui vous a pris tout ce que vous aviez, sans que vous ayez cette rancune de vouloir vous venger, c’est déjà une réconciliation. Moi j’aime mieux me dire qu’en tant que rescapés, il nous faut d’abord nous réconcilier avec la vie, il faut d’abord nous reconstruire nous-mêmes, mais aussi nous ne pouvons pas porter les mêmes germes de haine qui nous ont pris tout ce que nous avions. À ce moment-là, lorsque vous faites la différence des choses… »

Ce n’est pas œil pour œil, dent pour dent ?

«Ce n’est pas œil pour œil, dent pour dent, parce que dans le monde des rescapés, je vous assure que nous demandons très peu de choses — une reconnaissance, certainement — mais il n’y a pas de vendetta chez les rescapés, il n’y a pas de besoin de vengeance. Notre revanche est vraiment de nous accrocher à la vie. Et pour ça, nous comptons sur tout un entourage autour de nous, dans nos sociétés, pour comprendre que quand quelqu’un essaie de remonter la pente, il ne faut pas l’enfoncer ».

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