"Cohue", "émeutes", "fêtards", "racailles", "rassemblement": quand le vocabulaire suite aux incidents du Bois de la Cambre suscite le débat

La terminologie liée aux incidents de jeudi au Bois de la Cambre suscite un débat sur les réseaux sociaux.
La terminologie liée aux incidents de jeudi au Bois de la Cambre suscite un débat sur les réseaux sociaux. - © HATIM KAGHAT - BELGA

Des affrontements physiques entre policiers et jeunes, dans le Bois de la Cambre. Des affrontements verbaux entre politiques et internautes sur les réseaux sociaux. En jeu, la terminologie utilisée pour qualifier les incidents survenus jeudi, dans le parc bruxellois.

La police était présente en masse, appuyée par les autopompes. Bilan : des dizaines de blessés dont des membres de forces de l’ordre et au moins une vingtaine d’arrestations. Mais s’agissait-ils d'"incidents" provoqués par des "fêtards", d’un "rassemblement violent", d’une simple "BOUM" (non autorisée) qui a dégénéré. Ou alors les autorités avaient-elles à faire à des "émeutes", provoquées par des "racailles"?

"Racailles", c’était le mot employé de manière insistante, à la mi-mars, par le président du MR, Georges-Louis Bouchez suite aux échauffourées survenus à Liège pour qualifier les casseurs. Pas de laxisme à leur égard. "Ces casseurs sont des racailles qui doivent être sanctionnées. Le laxisme a échoué et doit cesser", écrit-il alors sur Twitter.

Le 15 mars, des policiers étaient pris à partie et des commerces vandalisés suite à une manifestation "Black lives matter". Un rassemblement qui dégénère à Liège et des policiers attaqués au Bois de la Cambre : ce n’est pas la même chose estime le libéral qui appelle cette fois à la compréhension du phénomène, plus qu’à la sanction sans distinction. "Nous sommes tous fatigués par la situation", écrit jeudi le Montois sur Twitter. "Nous voulons retrouver nos libertés. J’y suis très sensible. Mais la liberté c’est aussi le sens des responsabilités. Des affrontements avec des policiers qui eux aussi sont à bout n’amènent rien."

Repris par des internautes, qui soupçonnent le président de parti de faire de l’électoralisme, Georges-Louis Bouchez dit distinguer deux situations "pas du tout identiques : d’un côté, des casseurs qui sont venus détruire. De l’autre, des jeunes qui se réunissent en infraction covid mais sans intention d’en découdre. On peut s’interroger sur la pertinence d’envoyer la police dans ces circonstances." Comprenez : sans l’intervention policière, la fausse BOUM n’aurait pas dégénéré.

De "racailles" et d'"émeutes", il en était déjà question, dans d’autres quartiers de Bruxelles. En avril 2020, en plein confinement, des jeunes se rassemblent pour dénoncer la mort d’Adil, après une course-poursuite avec la police. Nous sommes à Anderlecht, de l’autre côté du canal, commune éloignée des quartiers moins sensibles du sud. Mais comme au Bois de la Cambre, la situation a dégénéré et la police a dû intervenir.

"Les émeutes à Anderlecht sont d’autant plus inacceptables qu’elles interviennent dans ce contexte de crise majeure. Total soutien aux policiers, déjà fortement sollicités. On ne peut que souhaiter une réponse exemplaire sur le plan judiciaire", plaide alors le président du MR.

Moins catégorique, le leader local du MR Gaëtan Van Goidsenhoven préfère ce jour-là se focaliser sur les causes : "Chômage de masse, concentration des difficultés sociales, échec scolaire, enfermement communautaire et emprise du trafic de drogue".

Quand c’est le Nord de Bruxelles, ce sont des émeutiers. Quand c’est le Sud, ce sont des manifestants qui veulent faire la fête

Au MR, d’autres voix s’étonnent de la différence de traitement politique et médiatique entre quartiers et jeunes populations, davantage issues d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne à Anderlecht, Molenbeek et Laeken qu’à Uccle, Boitsfort ou Auderghem. Olivier Eggermont, le président des Jeunes MR de la Ville de Bruxelles et conseiller mobilité au groupe MR du Parlement bruxellois, critique cette vision, sur Twitter. Il aimerait "savoir pourquoi quand cela concerne le Nord de Bruxelles ce sont des 'émeutiers qui s’en prennent à la police' et quand c’est le Sud de Bxl ce sont des 'manifestants qui veulent faire la fête'."

Au PS, on est prompt à rebondir sur les propos du premier des libéraux. Trois parlementaires bruxellois, Leila Agic, Jamal Ikazban et Ridouane Chahid, tous les trois Molenbeekois ou ex-Molenbeekois pointent la différence de vocable, entre deux épisodes de violences urbaines, que ce soit dans les mots du Georges-Louis Bouchez ou dans ceux des médias, relevant un premier titre de La Libre jeudi après-midi.

Pour Leila Agic, "on ose encore te dire qu’il n’y a pas lieu d’analyser les faits de société avec des lunettes intersectionnelles. La journée d’hier au Bois de la Cambre est bien la preuve que selon qui tu es, tes actes ne sont jamais traités de la même manière."

Blanckenberge, l’été dernier

En août 2020, la page du dictionnaire sur laquelle s’est arrêté le personnel politique n’était pas la même. Début du mois, en pleine canicule, la Côte belge est prise d’assaut. C’est le déconfinement mais le coronavirus est toujours là. Les mesures barrières sont toujours de rigueur en Belgique. Les voyages à l’étranger sont déconseillés. La seule solution ou presque : la mer. A Blankenberge, une altercation entre deux groupes de vacanciers dégénère en batailles monstres entre jeunes et policiers.

Les syndicats de police SLFP et SNPS dénoncent immédiatement la présence de la "racaille bruxelloise" qui sévit à la Côte et ailleurs. Vincent Houssin, vice-président du SLPF, va même jusqu’à prôner le profilage ethnique dans les gares côtières : "Certains appellent cela du profilage ethnique. Mais en réalité, nous identifions les fauteurs de troubles, ou les personnes connues de la police et ceux qui arrivent en grands groupes. Comme par hasard, ce sont des Bruxellois." Trainings, baskets, casquettes et teints un peu trop basanés, désormais privés de sable et de digue, font comprendre les syndicats.

Anderlecht, Blankenberge et quelques semaines auparavant, la manifestation "Black lives Matter", dans le quartier de l’avenue Louise. Le 7 juin 2020, toujours en pleine crise sanitaire, la manifestation rassemblant 10.000 personnes contre les violences policières et le racisme dérape et se termine en scènes de casse et de pillages. Le rôle du bourgmestre de la Ville de Bruxelles Philippe Close (PS) est pointé du doigt. Près de 40 policiers sont blessés. Leurs syndicats de police réclament la "tolérance zéro", sans aucune discussion.

Ce vendredi, au lendemain des incidents du Bois de la Cambre, le SLFP-Police se dit "outré" et "révolté" même si, repris par nos confrères de RTL, Vincent Gilles, son président précise : "On a le droit de trouver que les mesures Covid sont stupides, illégales et fatigantes au bout d’un an mais on n’a pas le droit de frapper sur des policiers qui ne font que rappeler, généralement le plus diplomatiquement possible, ces règles qui sont difficiles à vivre pour toute la population belge."

Une approche différenciée, un positionnement moins engagé. Et si ces différentes séquences n’étaient que le reflet d’un problème plus profond de la société et notamment de la jeunesse, que ce soit en période Covid ou non. Après les incidents de Liège, Bernard De Vos, délégué général aux Droits de l’Enfant soulignait que ceux-ci n’étaient pas "représentatifs des jeunes, qui entendent pourtant manifester une lassitude, même plus que ça, une colère à l’égard des violences policières, qui existent depuis bien avant la pandémie, mais qui ont pris une ampleur particulière durant la période extrêmement difficile que nous traversons."

Pour le sociologue à l’Université de Liège, Marco Martinello, toujours sur les événements survenus à Liège, il serait "un peu trop simple de simplement les voir comme une violence gratuite de casseurs afro-descendants, pilleurs, bande organisée sans foi ni loi. Je pense qu’il faut aller plus loin et essayer de comprendre et d’expliquer, ce qui ne veut pas dire qu’il faut excuser et justifier, bien sûr."

Deux positions médianes qui rejoignent celle du Premier ministre Alexandre De Croo (Open VLD), entre condamnation ferme des violences, compréhension de la lassitude de la population et appel à la responsabilité des chacun. "Les faits du Bois de la Cambre sont inacceptables", a écrit celui-ci ce vendredi sur Twitter. "Soutien aux policiers blessés. Je comprends la fatigue face au virus mais les règles sont prises pour une raison. Elles valent pour tous. Les hôpitaux se remplissent. Être solidaire aujourd'hui est la clé de notre liberté demain."

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