Cohabiter avec le loup: dans le massif des Vosges, un seul mâle tueur terrorise les troupeaux

De retour depuis 2011 dans les Vosges, un seul loup est officiellement présent pour le moment. Mais quel loup… A lui seul, il tue autant que la centaine de loups présents dans la Drôme. Certaines préfectures ont même décidé d’autoriser son abattage provoquant une levée de boucliers de plusieurs associations et citoyens. Pour les éleveurs et certains élus par contre, la preuve est faite qu’une cohabitation harmonieuse est et sera impossible.

 

L’attaque : Isabelle, Bourg-Bruche (Bas-Rhin)

Un veau tué il y a quelques semaines. C’est la prise de contact entre Isabelle et le loup. Un jour, dans sa prairie où elle élève des vaches de la vieille race "vosgienne", elle trouve le jeune, né deux jours auparavant, le cou, la nuque dévorés de la tête aux épaules :

"Il était là-bas dans le buisson, il avait clairement été traîné, ses pattes entraient dans la végétation… On est à même pas 200 mètres des voisins. J’ai appelé pour faire constater la mort par ce qui, de toute évidence, est une attaque de loup mais dans un premier temps, des agents de l’ONCFS (l’office national de la chasse et de la faune sauvage – équivalent de notre DNF) sont venus prendre des photos, regarder s’il y avait des hématomes… On a rempli un formulaire concernant mon exploitation. Ils n’ont pas reconnu une attaque de loup. J’ai fait pression avec l’aide d’un ami vétérinaire, j’ai demandé des témoignages de chasseurs qui avaient vu le loup lors d’une battue, j’ai dû prouver que mon veau n’était pas mort né… On m’a même dit que c’était un renard… J’ai menacé de faire une analyse génétique de mon côté… Ils ont accepté de m’indemniser mais pas reconnu qu’il s’agit bien d’un loup. Je pense que ça les dérange de reconnaître que le loup attaque des veaux… Il y a beaucoup plus de bovins que de moutons dans le coin et donc ça risquerait de faire un sacré foin".

L’obsession : Thierry, exploitant à Morelmaison (Vosges)

Un loup, un seul, un mâle erre dans la région depuis trois ans. Et son impact est impressionnant. A lui seul, on reconnaît officiellement 39 attaques en 2017 et 63 en 2018 malgré les mesures de protection dans le sud du département de Meurthe et Moselle, le nord des Vosges et la Meuse, soit près de 1500 animaux d’élevage. C’est autant que la centaine de loups estimés dans la Drôme. Même si certains éleveurs continuent de penser qu’on sous-estime le nombre de loups dans la région qui seraient, selon eux, deux voire trois, le résultat reste le même : le carnivore et ses attaques confèrent désormais à l’obsession pour les propriétaires comme Thierry :

"J’ai eu 54 moutons tués l’année dernière avec plus d’une dizaine d’attaques. Ça devient très compliqué, on ne peut pas tout surveiller, c’est impossible de protéger tout quand on a des dizaines d’hectares avec des bêtes. Quand on subit autant d’attaques, on ne pense plus qu’à cela, on se relève la nuit pour surveiller nos animaux, au moindre cri, au moindre son, on vient voir. Mais il peut attaquer juste à côté sans qu’on le voit".

Le découragement : Xavier, exploitant à Biécourt (Vosges)

Face aux attaques incessantes, aux agneaux retrouvés morts, les éleveurs tentent de se protéger. Lorsqu’ils ont subi une attaque reconnue, ils doivent mettre en place des mesures pour empêcher d’autres pertes de bétail. Parmi ces mesures subsidiées : des clôtures anti-loup avec 4 fils électriques minimum par exemple. D’autres mesures sont testées, des clôtures de dissuasion avec des bandelettes qui doivent, normalement, déranger visuellement le canidé. Xavier lui a opté pour les patous, ces énormes bergers de Pyrénées, qui vivent avec les troupeaux et chassent les loups imprudents :

"Ils ne sont pas super efficaces malheureusement. On en a deux qui ont déjà été en contact avec le loup. Le plus vieux qui apparemment a pris le dessus malgré deux trous dans le cou. Cette année-ci un plus jeune mais qui n’a par contre pas eu le dessus… Il est resté planqué dans les épines deux jours et maintenant il ne veut plus rester seul avec les brebis… On va être obligés de créer des meutes de patous… En plus de nos clôtures électrifiées de plus d’un mètre mais le loup les passe… Il n’est pas grand mais c’est un athlète. Ça fait trois ans qu’il vient chaque année au mois de mai… Il vient dans la zone d’agnelage et il nous bousille des agneaux. Trente agneaux et puis il ne prend que le cœur ou le foie de certains et laisse le reste là. Il fait des carnages… J’aime tous les animaux mais là… Il est où le bien-être animal là ? Quand vous êtes 365 jours dans vos animaux et que tout est broyé, ça ne donne pas envie de continuer… Les agneaux morts, les mères avec les pis pleins de lait qui s’infectent, le stress pour les réinséminer… Nous ne faisons pas ce métier-là pour ça… Plusieurs éleveurs pensent arrêter".

La solution radicale : Jean-François Dezavelle, maire de Pulney (Meurthe et Moselle)

Pulney, petite commune rurale, fait les frais de ce "serial killer". Elle est constamment attaquée. Le maire du village, Jean-François Dezavelle affiche les cadavres de ses victimes en photo sur les fenêtres de sa petite mairie. La préfecture a autorisé l’abattage dans des conditions strictes du seul et unique loup de la région :

"Cet animal est atypique, il fait une quantité de victimes énorme… Il y a des formations qui ont été faites au niveau des chasseurs pour pouvoir le prélever (l’abattre) et mettre fin à ce scandale. J’y ai moi-même participé. Depuis cette année, la brigade loup intervient (une unité de l’ONCFS chargée de protéger les troupeaux et/ou d’abattre certains loups dans les situations problématiques). Mais nous manquons de matériel, de lunettes de tir à visée thermique pour le tuer durant la nuit. C’est un cas d’urgence. Il faudrait réussir à l’éliminer très rapidement".

La défense du loup : Sébastien, Meuse Nature Environnement, Colombey-les-Belles et Punerot (Meurthe et Moselle)

Les autorisations d’abattage du loup n’ont pas tardé à faire réagir les associations environnementales. Après des recours au conseil d’Etat, les préfets de Meurthe et Moselle, de la Meuse et des Vosges ont pris un nouvel arrêté de tirs de prélèvement le 25 octobre. Conjointement avec l’ASPA Vosges, l’association Ferus a à nouveau déposé un recours. Mais plusieurs associations signataires ont déposé des pétitions qui ont recueilli plus de 200.000 signatures. Le loup a même un nom désormais : Liberté. Sébastien Lartique est moins radical. Depuis trois ans, ce loup a coûté 2,5 millions d’euros en dédommagement ou en mesures de protection. Assurément pro loup, il travaille portant avec les éleveurs dont il comprend la détresse. Il relève régulièrement des pièges photographiques sur les lieux de passage habituels de ce loup :

"Le but c’est d’objectiver aussi pour les éleveurs que le loup est bien passé ici lors prélèvement sur le bétail pour prouver qu’il ne s’agit pas de chiens errants ou autre chose. Ça aide pour les indemnisations. Pour le moment on y va un peu au jour le jour. Il n’y a pas de solution miracle. Il y a plusieurs moyens et il faut trouver celui qui convient le mieux mais quand il y a vraiment un individu qui continue à tuer malgré toutes ces mesures… Il reste le tir. Le loup a sa place pour nous mais pas à tout prix… Dans les pays où ça se passe mieux, quand il y a un problème, c’est le fusil. Tant qu’un loup n’attaque pas ça va mais lorsqu’il y en a un comme celui-ci qui s’est spécialisé dans l’attaque de bétail, il faut qu’il comprenne et parfois les éliminer. Ce sont des voies de compromis. Entre les pro et les anti-loup, il y a toute une mythologie de part et d’autre. Il y a un loup dont on continue à avoir peur… Le petit chaperon rouge… Le grand méchant loup… Ce n’est pas la réalité et puis à l’opposé, ceux qui le voient comme un animal totem qu’on porte aux nues. Le loup, ce n’est pas une espèce menacée. Il y en a d’autres qui le sont bien plus mais on en parle beaucoup, peut-être de trop. Il faut avoir une vision plus large que ce seul et unique individu et penser aux conséquences pour les autres acteurs sur le terrain".

La cohabitation impossible ? Bruno, éleveur de chèvres à La Bresse (Vosges)

Mais pour d’autre, il n’y a pas réellement de compromis. La cohabitation ne semble tout simplement pas possible. Bruno Lecomte, n’a jamais eu d’attaque de loup. Pourtant quand l’espèce a fait son retour dans le massif voici 8 ans, inquiet, il est allé voir ailleurs, dans les Alpes là où le loup est implanté depuis les années 90 afin de voir comment elle se passe cette "cohabitation". Et il y a fait sa religion : le loup, si on veut l’accueillir parmi nous, il faut en payer le prix :

"Dans les Alpes, en deux décennies, on a investi 35 millions d’euros. Pour une population d’un peu plus de 500 loups aujourd’hui. Mais ils tuent 12.500 bêtes. Ça fait cher… Très cher le loup non ? Que veut-on regarder ? Moi je suis pour l’élevage plein air, pour les produits de qualité et la biodiversité. Le loup s’il s’installe en Belgique comme en France, l’agriculteur va faire rentrer ses animaux, comme ici et faire de l’élevage non plus dans les prairies mais à l’intérieur. Les prairies ne serviront donc plus et seront soit abandonnées avec perte de biodiversité soit transformées en cultures de céréales avec leurs pesticides. Le gibier va venir se réfugier près des villages, se faire tuer et bouffer juste à côté des églises. Il y a un choix à faire. Si on choisit le loup il faut en subir les conséquences. Il n’y a pas de solution si ce n’est que le loup réapprenne la peur de l'’homme et pouvoir tuer ceux qui posent problème… Et sans préavis !"

Bruno a rencontré des dizaines d’éleveurs, de bergers dans des zones où la paranoïa anti-loup a déjà poussé certains à arrêter leur activité. Dans des zones où des meutes de chiens sont créées pour protéger le bétail. Des chiens qui se retournent parfois contre les animaux qu’ils doivent protéger ou contre les touristes ou les randonneurs. Pourtant la Wallonie ne risque pas d’avoir des meutes ni de loups, ni de chiens de protection de sitôt et la Région compte beaucoup moins de moutons et de chèvres (50.000) que de bovins (1.106.000 – chiffres de 2017). Comparaison n’est pas raison mais dans une zone récemment recolonisée par le grand carnivore, au profil climatique, topographique et démographique assez semblable, les difficultés provoquées par la présence d’un seul individu interpellent.

Le retour du loup, en nombre, inéluctable sans doute, demandera de l’anticipation, de la cohérence et du dialogue pour que le rêve de ses défenseurs ne devienne pas le cauchemar de ceux qui en subissent réellement ses conséquences.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK