Climat: "Nous risquons d'aller vers une forme d'état d'exception écologique, autoritaire"

Des milliers de manifestants sous la bannière des gilets jaunes, des casseurs aussi, des voitures incendiées, des magasins pillés, des gaz lacrymogènes, des jets de pavés, l'Arc de Triomphe vandalisé, c'était samedi dernier, à Paris, en France. En Belgique aussi, des violences ont lieu ces derniers temps, en marge du mouvement des gilets jaunes.

La violence fait-elle un retour massif et brutal dans la rue ? Est-ce le début d'un climat insurrectionnel ? Matthieu de Nanteuil, professeur de sociologie à l'UCLouvain, était invité de La Première ce jeudi.

Est-ce que les mouvements sociaux sont en train de renouer avec la violence ?

"Je ne sais pas s'ils renouent avec la violence, mais de fait on a des scènes d'agressivité publique qui sont extrêmement inquiétantes et qui traduisent la colère et le désespoir d'une partie des populations. Je pense qu'il faut les entendre. Pour autant, je voudrais insister sur le fait que la violence telle qu'on la voit aujourd'hui en France surtout, mais aussi en Belgique, est une impasse pour tous ; d'abord pour les manifestants, ensuite pour les populations civiles. Pour nos sociétés confrontées à des défis majeurs comme la question climatique, la violence ne mène absolument nulle part".

Mais quand on voit la séquence de cette semaine: d'un côté on a des milliers de personnes qui marchent pacifiquement, pour réclamer plus d'efforts pour le climat, et deux jours plus tard la Belgique vote contre des mesures environnementales à l'Europe, et de l'autre côté on a des casseurs qui laissent derrière eux le chaos à Paris, et deux jours plus tard le gouvernement français gèle la hausse de certaines taxes. Le message n'est pas que pour obtenir quelque chose, il faut passer par la violence ?

"On doit prendre du recul avec ce qui est en train de se passer. Bien sûr, à court terme, on a des manifestations extrêmement agressives et brutales qui nous donnent l'impression que le gouvernement français bouge. C'est une impression.

D'abord, je voudrais dire qu'aucune solution n'est apportée. Il n'y aura pas de solution sans qu'à un moment donné des personnes, des acteurs s'assoient autour de la table, sur le plan du pouvoir d'achat en particulier, et on ne voit rien apparaître du point de vue du gouvernement français.

Quant à la question climatique, les gilets jaunes, malgré leur colère qu'il faut entendre et malgré le désespoir de certains qui est profond, n'apportent pas de réponse à la question climatique. Je pense donc qu'il ne faut pas se laisser trop prendre au jeu des événements actuels, il faut prendre un peu de distance par rapport au temps médiatique.

Les marcheurs de Bruxelles ont raison. Ils ont raison dans la manière dont ils entendent se mobiliser pour la transition écologique et ils ont raison sur les formes. Je voudrais insister sur le fait qu'il n'y avait pas simplement des adultes dimanche dernier, il y avait aussi beaucoup d'enfants. Les générations sont présentes et on ne parviendra pas à sortir de la crise actuelle sans mobiliser plusieurs générations de façon pacifique, en ne lâchant rien, en étant déterminé, mais en refusant d'entrer dans le cycle de la violence".

Une vidéo a eu énormément de succès sur les réseaux sociaux chez nous en Belgique, c'est celle de Bouli Lanners, l'acteur, qui pousse un coup de gueule en disant : "Voilà, on a manifesté pacifiquement, mais si ça continue comme ça, on viendra dépaver la rue de la loi". L'appel à la violence est-il aujourd'hui décomplexé, peut-être plus qu'avant ?

"Oui, parce qu'il y a une difficulté dont nous sommes responsables, dont les élites sont responsables et dont les intellectuels sont responsables. Cette difficulté est la suivante : pendant très longtemps, on a décrit le système économique et politique comme étant un système inégalitaire, mais dont on pensait qu'on parviendrait à s'en sortir en redistribuant mieux, en luttant contre les inégalités, sans voir qu'en réalité ce système générait des discriminations et des exclusions profondes, sans voir que ce système est en fait — il faut le dire — profondément violent.

Nous sommes aujourd'hui entrés dans une civilisation qui est très différente de ce que nous avons connu. Au fond, auparavant l'équation était 'prospérité, inégalité '. Nous créons de la richesse, il fallait la redistribuer et les conflits sociaux ont joué un rôle important pour mieux redistribuer. C'est encore très insuffisant aujourd'hui, bien sûr, mais ce dans quoi nous sommes entrés est tout à fait différent.

Nous sommes entrés dans une économie mondialisée qui innove très vite, très puissamment, avec de la création de richesses très sélective, qui va en particulier vers les innovateurs, et je pense notamment à l'économie américaine. Mais en même temps, cette économie détruit. Elle détruit d'abord notre environnement, la biosphère. Elle détruit de façon irréversible. Elle détruit des formes de vie. Elle détruit des cultures.

Et donc, effectivement, il faut pouvoir — et nous avons en quelque sorte un devoir d'honnêteté par rapport à ça — nommer cette violence nouvelle. Ce que nous disent les manifestants, c'est que des mots sont nécessaires pour décrire différemment, pour désigner différemment les responsabilités et les crises. Mais précisément parce que le monde dans lequel nous entrons est violent, précisément pour cela il faut faire cesser d'urgence la spirale de la violence.

On n'organisera pas la transition climatique en cassant des vitres, en brûlant des voitures et en insultant des policiers ou des journalistes. Nous avons besoin de forces de l'ordre et nous avons besoin de les respecter. Nous avons besoin de journalistes qui nous informent régulièrement. Nous avons besoin de responsables politiques ; il faut les faire bouger, bien sûr. Il faut continuer à manifester sans relâche, évidemment. Le rapport de force est encore aujourd'hui trop défavorable".

Vous êtes donc d'accord avec l'argument qui dit que la violence n'est pas tellement dans la rue, mais que la violence est surtout du côté des élites ?

"Non, je dis ceci : le système économique et politique dans lequel nous sommes entrés contient effectivement une part importante de violence. Il détruit et il faut s'en rendre compte. Les élites, les responsables politiques doivent s'en rendre compte, mais pour autant, et pour cette raison même, les manifestants ne peuvent en aucune façon justifier des violences. Même la colère et même le désespoir ne les justifient pas. Nous avons au contraire besoin de renouer avec une forme de non-violence pour nous mettre à la hauteur des défis".

Est-ce qu'il n'y a pas aussi derrière cette violence une certaine fatigue de la démocratie et de ce qu'on pourrait appeler le consensus mou ? Est-ce qu'il n'y a pas aussi une forme de tentation de la dictature, que ce soit à droite ou à gauche d'ailleurs ?

"D'abord, il faut se souvenir que toutes les périodes de violence, notamment les périodes de fronde, et je pense en particulier à la France, ont été suivies de pouvoirs forts, voire absolutistes. Donc, je voudrais dire méfiance, soyons attentifs !

Mais effectivement, le défi est exactement celui que vous nommez. Soit nous organisons la transition écologique de façon démocratique, dans le respect des libertés et des droits ; c'est difficile parce que le changement à engager est radical. Il nous concerne tous. Nous devons reprendre et redéfinir nos comportements les plus quotidiens, les plus ordinaires, mais nous voulons le faire en nous appuyant sur la raison, sur la volonté, sur le débat.

Autrement dit, nous voulons demander à nos responsables politiques et à nous-mêmes, librement, d'aller vers un monde plus respectueux de l'environnement, un monde vivable. Sans quoi, si nous n'y arrivons pas, et là-dessus les responsables politiques ont un rôle essentiel à jouer, nous risquons d'aller vers ce qu'on pourrait appeler une forme d'état d'exception écologique, c'est-à-dire que nous irons vers la transition, mais la répartition des ressources rares se fera de façon autoritaire et probablement en rognant sur les libertés et les droits".

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