Claudie Haigneré: "Vu de l'espace, on prend conscience de la finitude des ressources de la Terre"

La Française Claudie Haigneré est au départ médecin rhumatologue, docteur en neurosciences. Elle a effectué un vol à bord de la station orbitale russe Mir, puis un autre à bord de la Station Spatiale Internationale. Elle a aussi été femme politique avec deux mandats dans le gouvernement Raffarin, elle est aujourd’hui ambassadrice de l’Agence spatiale européenne, et elle est depuis lundi docteur honoris causa de l’UCLouvain. Claudie Haigneré est à ce jour la seule femme française à être allée dans l'espace, confirme-t-elle, interrogée sur La première : "J’ai été sélectionnée en 1985 par l’Agence française, et ensuite les astronautes des différents pays européens ont été regroupés dans un corps d’astronautes européens. Dans ce corps d’astronautes européens, il y a une femme aujourd’hui, qui est une Européenne de nationalité italienne. C’est Samantha Cristoforetti. Et parmi ces jeunes astronautes de la sélection de l’Agence spatiale européenne, il y a Thomas Pesquet, qui vient de voler il y a un an et demi et qui en France a eu un impact considérable sur les jeunes et les moins jeunes pour sa mission dans la station. Il a cette capacité à faire partager la beauté, l’émotion, les questionnements qu’on peut avoir, cette perception d’un corps qui s’adapte à un environnement très particulier et ce regard par le hublot sur la planète. Il y a des tas de choses que les gens imaginent et ils nous demandent de les raconter en retour".

"Métiers qui semblent réservés aux hommes"

Le monde des astronautes est très masculin, poursuit-elle : "On est 10% de femmes astronautes, mais il n’y a que 10% de candidates qui postulent. On se retrouve donc dans ces schémas de métiers qui semblent, pour les femmes, réservés aux hommes, avec des clichés, des stéréotypes et une méconnaissance des parcours. Il faut donc absolument qu’on arrive à présenter ces métiers avec ce qu’ils représentent. Moi je n’ai jamais vécu de moments particulièrement difficiles parce que j’étais une femme par rapport à un homme. Bien sûr, on a des différences physiques et physiologiques, mais on travaille en équipage, chacun trouve sa place et, au contraire, on s’enrichit de la diversité. C’est cette attractivité, cette méconnaissance et peut-être cet accompagnement qui sont nécessaires pour faire entrer les jeunes femmes. Il n’y a pas que ces métiers de l’aéronautique, il y a aussi les métiers du digital aujourd’hui".

Selon elle, "il y a une forme de manque de confiance et d’autolimitation plus sensible chez les jeunes filles que chez les jeunes garçons. Déjà à l’âge de la fin de l’adolescence, on est un peu sensible aux contraintes que les autres vous mettent de l’extérieur et il faut trouver cette force en soi pour s’engager dans ce métier. C’est vrai que quand on a un rêve, un désir qui vous donne l’audace, c’est plus facile. À l’âge de 12 ans, j’ai eu la chance de voir le premier pas de l’homme sur la Lune en juillet 1969 — on va fêter les 50 ans cette année — et pour moi ça a été quelque chose qui m’a aidée à déclencher cette audace de pousser la porte et de tenter la sélection".

Un champ de vision de 2500 km

Voir la Terre depuis un hublot de station spatiale, cela aide à avoir une conscience écologique, témoigne Claudie Haigneré : "De la Station Spatiale Internationale, on a à peu près un champ de vision de 2500 km. On fait un tour de Terre en 90 minutes, donc ça défile, on voit passer cette planète bleue et blanche, se succéder les océans, les mers et, quand on est de nuit, les lumières des villes le long des continents. Donc, on est émerveillé par la beauté. C’est vrai qu’il y a des images absolument somptueuses et on se demande comment les choses peuvent être aussi belles. On en voit bien sûr la finitude, on voit la fine pellicule d’atmosphère, et tout autour, c’est un cosmos noir dans lequel il n’y a aucune forme de vie et aucune forme de support à cette planète. Donc, on prend effectivement conscience de la fragilité, de la vulnérabilité et de la finitude des ressources et de la planète elle-même. La conscience écologique est arrivée des premiers vols spatiaux des années 60, où on a vu la Terre à distance. C’est là qu’on a pris conscience de cette vulnérabilité. Aujourd’hui, avec des vols successifs et tous ces satellites d’observation de la Terre qui nous montrent, on voit des évolutions de la déforestation, on voit des traces de pollution, on voit ces catastrophes naturelles, des cyclones qui se déplacent, des zones de moussons, des zones orageuses".

Claudie Haigneré insiste : "On voit la progression de la déforestation en Amazonie. Après, ce sont plutôt des choses qui sont liées au changement climatique ou aux activités humaines, comme le rétrécissement de la mer d’Aral. Entre 1996 et 2001, on voit des différences. On a donc ce sentiment qu’on appelle chez les astronautes le 'overview effect'. On a la possibilité d’avoir une un regard très large, à la fois avec les aspects du vivant, avec les aspects de ce qui peut abîmer cette planète, et on tourne, on voit la vie. On a conscience que l’augmentation du niveau de l’eau ou la fonte de la banquise ont des conséquences parce qu’on voit qu’effectivement les populations sont en périphérie. Et puis il y a ce sentiment de beauté et d’émotion, où on est à la fois inquiet et à la fois on a envie de rester des heures au hublot. Et on le raconte, on le transmet. Des satellites nous ont montré des images tout à fait formidables de la Terre, mais c’est vrai que chacun a un peu en soi, dans sa tête, un rêve de ce qu’on peut voir par le hublot. Alors, quand on le raconte, ça a peut-être un impact complémentaire".

Les jeunes et le climat

A propos des milliers de jeunes Belges qui font l’école buissonnière pour manifester pour le climat, elle dit : "Je suis consciente qu’on a tous une responsabilité individuelle et collective par rapport à ces évolutions, et en particulier le changement climatique. Je conçois que la jeune génération se dise que ça fait longtemps qu’on leur en parle, qu’il y a des démonstrations, des évidences et qu’on n’avance pas, qu’on n’arrive pas à se mettre d’accord. Donc, qu’elle élève la voix et qu’elle essaie de faire passer ce message, je trouve ça naturel. Après, on peut apporter des solutions parce que les progrès de la science, les progrès de l’ingénierie, de la technologie vont justement nous permettre de faire une mutation énergétique. Et donc, il faut que ces jeunes continuent à apprendre et à se former. Il ne faut pas qu’ils fassent l’école buissonnière trop longtemps parce qu’il faut aussi qu’ils continuent cette éducation qui leur permettra d’avoir des clés. Mais qu’ils se fassent entendre, je trouve ça naturel".

Intelligence artificielle

Comment limiter le réchauffement climatique? "On est dans un monde incertain, un monde complexe, un monde intégré. S’il y avait une solution unique, tout le monde l’aurait déjà adoptée depuis longtemps. Donc, il faut maintenant prendre ces évidences scientifiques que les experts nous ont données, faire des scénarios, et on peut d’ailleurs être aidés par des formes d’intelligence artificielle qui aident dans l’analyse des scénarios et la collecte des données, et à partir de ça il faut prendre des décisions et qu’il y ait un portage politique de ces décisions et qu’elles soient vraiment mises en place. Les jeunes sont un peu impatients que ça aille plus vite dans la mise en place" explique Claudie Haigneré.

Village sur la Lune

Elle évoque le projet de village humain sur la Lune porté par l’Agence spatiale européenne :  "On ne va pas quitter la Terre pour la fuir. Ça ne fait absolument pas partie du programme des agences. On ne parle pas de colonisation. Par contre, on est dans l’exploration. Avec Apollo, entre 1969 et 1972, il y a eu 12 hommes sur la Lune. Puis ensuite on est passé aux stations spatiales en orbite. Ça fait 40 ans qu’on est en orbite basse. Donc, aujourd’hui, les agences commencent à mettre en place des programmes pour aller plus loin. Mars est un objectif, mais quand même encore lointain parce qu’il y a pas mal de difficultés. Et par contre, la Lune est accessible. Ça peut être un lieu de préparation des missions plus lointaines et c’est un lieu qui a un intérêt scientifique tout à fait évident de développements technologiques. On envisage d’y construire des habitats permanents. L’infrastructure va rester. Donc, il faut apprendre à vivre, à travailler, développer des supports de vie, avoir de l’énergie stockée, purifier l’eau, proposer du carburant. On va apprendre des tas de choses qui nous seront utiles sur Terre aussi".

"Aujourd’hui, il y a des sondes automatiques qui sont sur la Lune. Nos partenaires chinois ont une sonde sur la face cachée de la Lune depuis le début du mois de janvier. 2030 est tout à fait raisonnable pour se dire qu’il y a un retour d’équipage. Ensuite, le concept de faire village, promu par le directeur général de l’Agence spatiale européenne, c’est de se dire : 'pour une fois, essayons que notre humanité, dans toute sa diversité - agences institutionnelles, entreprises privées - pense ensemble la construction et l’expansion de l’humanité sur une surface qui n’est pas sur Terre'. C’est ça le concept du village. C’est cette idée de vivre ensemble et de le faire ensemble. C’est un espace vierge de frontières, de murs, d’appropriations de nations. Donc, on a quand même un très beau territoire d’expérimentation pour penser autrement la façon de vivre ensemble. Je trouve que c’est un concept qui me séduit, et peut-être que la jeunesse — et pas que la jeunesse — adhère à cette idée de penser un peu autrement le futur" conclut-elle.

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