Cinq ans après les attentats du 22 mars : Karen Northshield sort de l'enfer grâce à l'écriture

Il y a de ces événements qui marquent une vie. Comme un attentat. Et puis, il y a de ces rencontres qui ne s’oublient pas. Karen Northshield fait partie de celles-là. Cette jeune femme à la détermination de fer, au mental d’athlète, n’aurait jamais dû survivre à la bombe qui a explosé le 22 mars 2016 à l’aéroport de Bruxelles-National. Pourtant, 5 ans après, malgré les nombreuses séquelles, nous la retrouvons souriante et avec un projet qui la porte : un livre intitulé "Dans le souffle de la bombe".

Nous avions pris l’habitude de rendre visite à Karen chaque année au moment des commémorations. Longtemps, son environnement se résumait à une chambre d’hôpital. Mais pas cette année ! Non. Karen nous a donné rendez-vous au Centre de Traumatologie et de réadaptation (CTR) d’Erasme. Elle nous offre une visite guidée de ce lieu qu’elle connaît bien puisqu’elle y est restée deux ans et demi. Ici, elle connaît tout le monde et tout le monde la connaît. Forcément, avec son fort caractère et son histoire, il est difficile de l’oublier.

Relation de confiance

Quand elle est arrivée au CTR, Karen sortait d’une très longue hospitalisation : "Je ne pesais plus que 40 kg, j’avais perdu 20 kg de muscles de mon corps d’athlète. J’ai dû commencer par réapprendre à m’asseoir, à tenir une fourchette, à écrire", se souvient-elle. Puis progressivement, les exercices de kinésithérapie se sont enchaînés. "Jean-Luc Kpoze, mon kiné, devait m’aider à sortir de ma chaise et m’installer sur la table de soins. Dans un premier temps, on a travaillé la souplesse et la force au niveau de la jambe gauche et des bras".

Avant que la rééducation ne commence réellement, une relation de confiance a dû se créer entre Karen et son kiné. "Je me souviens de notre première rencontre. Au début, elle était un peu méfiante, mais je peux comprendre. Quand on passe un an à l’hôpital, on voit toutes ces blouses blanches qui arrivent, on ne sait jamais sur qui on tombe", analyse Jean-Luc Kpoze.

Une fois la confiance installée, le kiné et l’ancienne coach sportive enchaînent les séances quotidiennement. L’un comme l’autre aiment les défis. Et Karen est infatigable. "Souvent, quand on faisait une bonne séance, lorsque je commençais à ranger, elle me disait : 'Non, non, tu peux laisser, je vais encore m’entraîner un petit peu'", se rappelle le kiné.

Et à force de persévérance, un moment inespéré arrive. Karen est installée entre des barres parallèles. Elle a un talon sous son pied gauche pour compenser les 10 cm qu’elle a perdus dans l’attentat. Jean-Luc Kpoze l’encourage à se lancer. "J’ai fait un pas puis un deuxième. Et puis un troisième. Je n’y croyais plus, j’étais tellement heureuse ce jour-là ! Ça m’a donné de nouvelles perspectives et de l’espoir surtout". Quelques pas qui lui font entrevoir l’autonomie qu’elle peut récupérer.

La bombe à retardement

Après avoir soigné son corps, ce qui a longtemps mobilisé toutes ses forces, Karen a été rattrapée par ce qu’elle appelle "la bombe à retardement" ou le syndrome du choc post-traumatique. Il fallait donc commencer à soigner l’esprit. Pour cela, Karen a commencé à écrire. À répondre aux questions qu’on lui a souvent posées : "Où as-tu été chercher ta force ?", "Comment as-tu fait pour survivre ?".

Son livre est aussi un aide-mémoire : "C’est une sorte de vade-mecum pour me rappeler tout ce que j’ai traversé, toutes ces épreuves de montagnes russes psychologiques, physiques et émotionnelles", explique-t-elle.


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Karen voit dans l’écriture une forme de thérapie parce que le choix des mots a toute son importance, même quand il n’y en a pas pour décrire ce qu’elle a enduré : "Quand on est victime d’un attentat, quand on s’est fait exploser par une bombe et toutes les souffrances et la peine derrière, il n’y a tout simplement pas de mot. S’il y en avait un, ce serait sans doute celui-ci : l’enfer".

La jeune femme se veut aussi précise sur les termes utilisés pour la décrire. "Quand on me dit que je suis une miraculée ou une rescapée, je ne suis pas d’accord ! Si j’étais une miraculée, une rescapée, je n’aurais pas eu tout ce combat à livrer. Je n’aurais pas connu toutes ces épreuves. Par contre, je suis une battante. Derrière ce terme, il y a une autre action, une force. Tu te bats pour ta vie", affirme-t-elle en tapant du poing sur la table.

Un livre dédicacé au personnel soignant

Ce jour-là, au CTR, elle porte un lourd sac à dos. Dedans, plusieurs exemplaires de son livre. Dédicacé en anglais pour Jean-Luc Kpoze parce que c’était leur marché. Elle l'aide à perfectionner son anglais. Il l’aide à retrouver ses forces.

Dédicacé aussi pour le directeur médical, le Dr Kambiz Minnooe, qui souligne la capacité de Karen à rebondir : "Si elle n’avait pas cette capacité, elle ne serait pas là aujourd’hui. C’est innommable ce par quoi elle est passée et elle a montré une force hors du commun. Elle s’est reconstruite".

C’est ce message d’espoir que Karen veut porter, que son parcours puisse inspirer d’autres personnes en difficulté. Car comme le dit son éditeur, Dimitri Kennes : "Quand une vie bascule en quelques secondes, quand nos certitudes sont complètement ébranlées, comment réagir ? Karen nous montre qu’il faut mettre 99% de notre énergie au combat pour sauvegarder ce petit pourcent d’espoir".

5 ans après

L’attentat qui a brisé ses rêves est derrière elle. L'horizon se dégage enfin pour Karen. Même si les séquelles sont encore bien présentes, même si les rendez-vous médicaux se font encore sur base quotidienne, même si des opérations de reconstruction sont encore prévues. Même si elle regrette toujours autant l’attitude des autorités et des assurances.

Mais aujourd’hui, elle se dit qu’elle a encore un avenir. Si elle ne peut plus être coach sportive, le rêve de sa vie entamé quelques mois avant l’attentat, elle pourra sans doute mettre au service des autres sa force mentale. Via une autre forme de coaching.

Une rencontre inspirante.

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