Cherche infirmier et infirmières désespérément : les Cliniques universitaires Saint-Luc lancent le "challenge infirmier"

C’est un métier fortement éprouvé par la crise sanitaire, une profession de femmes et d’hommes au chevet du patient depuis 1 an. Ils sont souvent soumis à une double contrainte : être dans le soin, l’écoute, et la rentabilité, le rendement. Les infirmières et infirmiers manquent à l’appel en Belgique.

Les Cliniques universitaires Saint-Luc lancent donc un challenge, un défi infirmier, pour attirer l’attention sur la profession, et qui sait, susciter des vocations. Tous les infirmiers et infirmières de Belgique francophone sont invités à y participer, tout comme les étudiants. L’occasion de tester leurs connaissances, en répondant à 18 questions en ligne, des plus simples aux plus compliquées, dans un délai serré. Les 50 gagnants seront invités à se mesurer lors d’une finale qui se déroulera le 1er avril prochain. C’est la deuxième fois que l’institution lance ce "challenge". L’an dernier, il y avait eu 1300 participants.

Pénurie locale et nationale

A l’heure actuelle, cet hôpital universitaire dispose de 127 postes à pourvoir au Département infirmier, tous profils confondus (infirmiers et infirmières, mais aussi aides-soignants et soignantes…). La pénurie est bien plus large en Belgique : en août dernier, l’Association belge des praticiens de l’art infirmier annonçait que la situation s’était aggravée avec pas moins de 5000 postes vacants.

Mais le problème n’est pas neuf. En janvier 2020, le Centre fédéral d’expertise en soins de santés, le KCE, plaidait pour l’engagement urgent de davantage d’effectifs. Son enquête révélait que les infirmiers qui travaillent dans les hôpitaux belges s’occupent en moyenne de 9,4 patients, alors que l’on admet généralement, à l’échelon international, que la sécurité du patient n’est plus assurée au-delà de huit patients par infirmier.

Le fonds "blouses blanches" créé par le gouvernement fédéral pour améliorer le sort du personnel infirmier (67 millions prévus pour cette année et des 402 millions sur base annuelle) permettra de créer de nouveaux postes, mais pas en suffisance. Joëlle Durbecq, directrice du département infirmier des Cliniques universitaires Saint-Luc estime que "si tout le monde utilise ces montants pour en faire des jobs infirmiers, cela fait encore 5000 jobs qui vont nous manquer. Donc, au total, la Belgique manquerait de 10.000 jobs infirmiers pour remplir tous les postes qui sont ouverts maintenant. C’est vraiment beaucoup". Encore faut-il les trouver.

Les raisons de la pénurie

L’année 2019 a été une année charnière qui n’a rien arrangé à la pénurie. Car en 2016, le programme d’études a changé : le cursusl est passé de 3 à 4 ans pour les bacheliers, de 3 à 3 ans et demi pour les brevetés. Il y a donc eu une année "perdue" pour l’arrivée sur le marché du travail de personnel soignant. Mais ceci n’explique pas la pénurie. Il y a également le rythme de travail, la pénibilité des horaires en hôpital, et la charge administrative. Joëlle Durbecq, à la tête de l’équipe d’infirmières de Saint-Luc, estime que le Fonds blouses blanches permettra de donner du soutien aux infirmières : "Pour les mettre "au top de leur art", qu’elles puissent faire ce pour quoi elles sont formées. Il faut leur apporter du soutien en partie administratif, parce que de plus en plus, il faut documenter tout ce que nous faisons. C’est vécu comme une charge par les infirmières. C’est du personnel en plus, plus d’aides-soignantes pour s’occuper des soins de base du patient, et du personnel de soutien, ne fût-ce que informatique, parce que le métier s’est aujourd’hui fortement informatisé. Et quand vous avez un ordinateur qui ne fait pas ce que vous voulez, c’est très irritant."

Pour Alda Dala Vallee, vice-présidente de la Fédération nationale des infirmières de Belgique, le problème est plus large : "Les jeunes ne restent pas plus de 5, 6 ans dans leur fonction. Ils préfèrent faire du temps partiel et le reste, en temps partiel en agence d’intérim, pour mieux concilier vie familiale et vie professionnelle. On ne parvient pas à retenir dans les institutions le personnel très longtemps, à cause du sous-staffing, le personnel est plus vite épuisé. Cette pénurie était annoncée depuis 10 ans par les associations professionnelles."

Et pourtant, Sophie…

Sophie Pirson, elle, est encore pleine d’énergie et d’envie. Infirmière en oncologie et hématologie pédiatrique depuis septembre 2020, elle a participé au "Challenge infirmier" et est première des 50 finalistes. Elle attend la soirée finale du 1er avril avec impatience.

On serait dans l’immobilier et non dans l’humain, on pourrait dire Sophie, c’est "l’appartement témoin" pour donner envie d’embrasser la profession. Mais nous sommes dans l’humain, et Sophie n’enjolive pas : elle transmet sa passion : "Ce qui est chouette, c’est de travailler en équipe. C’est un métier dynamique. On a vraiment beaucoup de responsabilités, donc, un côté, ça peut être stressant pour certains."

Un truc moins chouette dans le métier ? "Ce qui est peut-être embêtant", dit-elle, "c’est peut-être parfois le rythme de vie, de travail, mais j’encourage vraiment tout le monde à faire des études d’infirmière".

Spécialisation pas valorisée

Elle est de celles et ceux qui ont encore pu obtenir leur bachelier en 3 ans. Mais elle a fait ensuite un an de spécialisation en oncologie. "Mais ils avaient retiré les primes l’année d’avant. Oui, j’ai fait ma spécialisation pour me former, mais je n’ai pas d’intérêt financier par rapport aux années précédentes".

Un point que dénonce Alda Dalla Vallee, la vice-présidente de la Fédération nationale des infirmières de Belgique : "Le système de classification des fonctions IF-IC, remis en place par l’ancienne ministre de la Santé MAggie De Block, est discriminatoire pour les infirmiers. Il faut reconnaître les formations. Il est contradictoire avec la loi belge sur les hôpitaux qui les oblige à avoir un pourcentage de titres de spécialisation particuliers IL faut également augmenter les barèmes de base : aujourd’hui, un bachelier obtient son diplôme en 4 ans. S’il fait encore une spécialisation, ses études lui prennent 5 ans. Mais au bout du compte, il sera payé comme un bachelier, alors qu’il a passé autant de temps qu’un étudiant en master."

Le faux espoir des applaudissements

"On avait cru et on avait espéré. Les inscriptions dans les écoles ont augmenté durant l’été. C’est un métier apparu comme essentiel, dans un premier mouvement. Mais force est de constater que dans les écoles, les inscriptions ont diminué. Est-ce le passage en 4 ans ? Est-ce le Covid ? C’est probablement un ensemble de choses. Et le métier ? Oui. Il nécessite énormément d’engagement, énormément d’investissement de soi. Aujourd’hui, oui, les infirmières, elles sont fatiguées d’un an de Covid. Et c’est l’image qu’on pourrait éventuellement donner. Se dire que c’est un métier épuisant. L’image que l’on peut donner à l’extérieur peut décourager certaines personnes à rentrer dans le métier. Après un an de pandémie, c’est difficile de montrer encore cette belle image des soins de santé.

"Il faut mettre en valeur ce métier qui reste un métier très beau. Le mieux, ce sont les patients qui peuvent en parler. Autrement, c’est un métier qui ouvre des portes, peu importe où vous travaillez, à l’hôpital, à domicile, vous avez une variété de postes disponibles. Il y a des responsabilités qu’on peut prendre."

Le dernier mot à la finaliste

Que dirait Sophie Pirson, notre finaliste du challenge, pour susciter les vocations ? "Si un étudiant à envie de faire infirmier, il doit s’écouter et peut-être pas s’arrêter à des premiers stages qui pourraient le refroidir. Si l’envie y est, je pense qu’il peut y arriver. Et s’il n’aime pas après, travailler en hospitalier, il y a tellement d’autres domaines dans lesquels il peut professer… C’est vraiment très vaste".

La jeune infirmière, elle se voit évoluer plus tard vers les soins palliatifs, et peut-être à domicile. Le turn-over des jeunes infirmiers et infirmières en hôpital se perpétuerait-il ? En attendant, elle transmet la passion de son métier, à l’hôpital et en dehors.

 

 

 

Pénurie de personnel dans les soins de santé: JT 06/03/2021

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