Charlie Hebdo: le risque d'une "dictature du politiquement correct"?

Cinq ans après les attentats de Charlie Hebdo, les nouveaux censeurs sont-ils sur les réseaux sociaux, gardiens d'un politiquement correct? C'est Riss, le rédacteur en chef actuel de Charlie Hebdo, qui pointe dans son éditorial de ce 7 janvier "ceux qui se croient les rois du monde derrière le clavier de leur ­smartphone". Pour en débattre sur le plateau de CQFD, deux invités: Nicolas Vadot, dessinateur de presse, et Laurence Rosier, professeure de linguistique à l'ULB.

Les rédac chef ont le trouillomètre à zéro

Pour Nicolas Vadot, si un attentat de l'ampleur de celui de Charlie Hebdo se reproduisait aujourd'hui, il ne ferait plus descendre des millions de gens dans la rue, "car la société est aujourd'hui beaucoup plus divisée, à cause des réseaux sociaux notamment et des bulles de filtre qu'ils créent", explique le caricaturiste du Vif/L'Express et de l'Echo. "Les rédacteurs en chef ont le trouillomètre à zéro", ajoute-t-il, "la presse écrite va mal et doit ratisser le plus large possible pour aller vers le plus petit commun multiple. Et à l'inverse de la publicité, le dessin de presse, qui veut montrer ce qui ne va pas, a un impact qui peut être financier".

Le dessinateur pointe ce qu'il appelle l'inculture des réseaux sociaux, "une culture de cour d'école où il faut avoir le plus de like ou de buzz possibles". "Que le premier crétin venu dise que le réchauffement climatique n'existe pas ou qu'un membre du Giec s'exprime à ce sujet, leur parole ont exactement le même poids et ça c'est un des gros problèmes implémentés par les réseaux sociaux mais aussi par une absence de retour à l'intime", poursuit Nicolas Vadot qui confie avoir quitté ces réseaux où, dit-il, quand on partage tout, on ne partage plus rien.

Redéfinir le politiquement correct

Laurence Rosier affirme ne pas avoir le même usage des réseaux sociaux. "Ceux-ci permettent aussi le partage d'information et le développement de réflexion, très souvent polémique certes, mais ayant permis à toute une série de paroles de se mettre en place, et pas uniquement celles des abrutis", explique la professeure de linguistique qui ajoute: "moi ce qui me fait peur, c'est le déferlement de haine qui ne connaît plus aucune limite sur les réseaux sociaux, plus que la question des nouveaux censeurs".

"Il faudrait redéfinir le politiquement correct", avance encore Laurence Rosier, pointant les carences d'une éthique langagière "qui devrait surtout être le modèle des hommes et femmes politiques publiques". "Le politiquement correct, dans le monde anglo-saxon, n'est pas là pour respecter les gens, mais au service d'une idéologie qui est celle du profit avant tout", répond Nicolas Vadot.

A force de ne vouloir froisser personne, on braque tout le monde

Le paradoxe de l'autocensure

L'été dernier, le New-York Times décidait de bannir les caricatures de presse de son édition internationale, suite à une polémique liée à un dessin jugé antisémite et propagée via les réseaux sociaux. Une autocensure alors vivement critiquée par les caricaturistes du monde entier. Dans ce cadre, les réseaux sociaux ont-il au final appuyé ou restreint la liberté d'expression? "Tant qu'il y aura des gens qui peuvent accéder à la parole et tiennent, via le net, des discours d'émancipation - on parle du féminisme web 2.0 - je continuerais à dire qu'il reste un côté très positif dans cette liberté d'expression", répond Laurence Rosier.

"On a tous de l'autocensure", commente Nicolas Vadot, "la liberté d'expression est cadrée par la loi [...] Par exemple, sur l'euthanasie, je suis favorable à la loi sur l'euthanasie mais si je suis face à quelqu'un qui est contre, je ne vais pas l'insulter". Du politiquement correct, donc? "Ça dépend pour quoi. Je veux respecter les croyances des autres mais je ne veux pas qu'on refuse de m'autoriser mes croyances à moi", conclut Nicolas Vadot.

CQFD, Ce Qui Fait Débat, un face à face sur une question d'actualité chaque jour à 18h20 sur La Première et à 20h35 sur La Trois. L'entièreté du débat ci-dessous.

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