Changer le mode de comptage des décès dus au coronavirus en Belgique ? "On ne fait pas baisser la fièvre en changeant de thermomètre"

Les maisons de retraite, oubliée des comptages, alourdissent aujourd'hui le nombre des décès en Belgique
Les maisons de retraite, oubliée des comptages, alourdissent aujourd'hui le nombre des décès en Belgique - © CHANDAN KHANNA - AFP

"On ne fait pas baisser la fièvre en changeant de thermomètre. Nous sommes aujourd’hui l'un des pays le plus affecté par le coronavirus dans le monde." C’est la réponse cinglante de Geoffrey Pleyers, sociologue, chercheur FNRS à l’UCLouvain à la proposition de Maggie de Block, la ministre de la Santé, de changer le mode de comptage des décès en Belgique.

Nous lui faisons remarquer que le comptage du nombre de décès appliqué, actuellement, en Belgique n’est peut-être pas le plus approprié car il reprend, dans les maisons de repos notamment, des personnes qui ne sont pas nécessairement mortes du coronavirus.

Mais Geoffrey Pleyers rétorque : "La manière de comptabiliser les décès est, à mon avis, en Belgique, la plus appropriée. Lorsque les médecins soupçonnent des décès liés au coronavirus, comme nous le faisons en Belgique, cela nous permet d’avoir une meilleure représentation de l’ampleur de la pandémie et donc d’évaluer les moyens à mettre en œuvre pour la contenir."

69% des décès surviennent dans les maisons de repos

Selon ce sociologue, la Belgique s’est focalisée, pendant trop longtemps, sur le taux d’occupation des hôpitaux et du nombre de lits occupés aux soins intensifs. Et elle a négligé les maisons de repos.

Il poursuit : "Nous ne leur avons pas donné les moyens de combattre correctement cette épidémie. 69% des décès, aujourd’hui, surviennent dans les maisons de repos. Les directeurs des maisons de repos se plaignent de devoir agir à l’aveugle. Il est indispensable de fournir très rapidement la possibilité de tester en masse et régulièrement les pensionnaires et le personnel si nous voulons avoir une meilleure image de l’évolution de l’épidémie.


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Et d'ajouter que "pendant plusieurs semaines, les maisons de repos étaient invisibles dans les chiffres et puis, soudain, les chiffres sont tombés d’un coup. Il y a un effet de rattrapage depuis deux semaines. Et les chiffres ont traduit la tragédie muette qui se passait dans les maisons de repos."

La Belgique a aujourd’hui le taux de décès le plus important du monde

Piétinement dans les décisions, impréparation… Cet expert a calculé que si le nombre de décès total en Belgique ne nous hisse pas en tête des classements mondiaux, nous sommes devenus, proportionnellement au nombre d’habitants, le premier pays au monde touché par l’épidémie devant l’Espagne, l’Italie et la France avec 419 décès par million d’habitants

"Mon propos est d’alerter sur la gravité de la situation et de pointer un hiatus entre deux indicateurs, le nombre élevé de décès liés au coronavirus dans notre pays et le taux d’occupation des unités de soins intensifs, détaille Geoffrey Pleyers. Contrairement à certaines régions d’Italie ou de France, nos hôpitaux n’ont pas été débordés et pourtant nous avons un nombre élevé de décès. Ce constat conduit à souligner l’insuffisance des indicateurs qui ont été jusqu’il y a peu les plus suivis et commentés "

"Besoin de coordination"

Pour cet expert, toutes les crises reflètent et amplifient les lacunes des systèmes de gouvernement d’un pays. "On le voit au niveau des inégalités de l’accès aux soins de santé aux Etats-Unis. En Belgique, nous avons pris conscience, depuis le 17 mars, de la nécessité d’un gouvernement centralisé. On a sept ou huit ministres de la santé. Nous avons besoin de coordination, comme nous le voyons au niveau des maisons de retraite, aujourd’hui, régionalisées."

Autre problème souligné par Geoffrey Pleyers : la Belgique a trop longtemps sous-estimé l’ampleur de la pandémie et s’y est très mal préparée à l’inverse d’autres pays.

"La Belgique n’a pas jaugé correctement l’ampleur de l’épidémie. Maggie De Block a fait des déclarations qui n’ont rien à envier à la ministre française de la Santé. En Allemagne, où la pandémie a été prise au sérieux dès le départ, il y a aujourd’hui dix fois moins de morts que chez nous. "

Dans ce contexte de rattrapage, Geoffrey Pleyers souligne que le travail quotidien des experts de la commission interfédérale sur le coronavirus est remarquable de rigueur et de pédagogie.

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