Nos terres dangereusement sous pression humaine et climatique, avertit le GIEC

Cette première semaine d’août, le GIEC (Groupe d’Experts intergouvernemental sur le Climat) a pu mettre une touche finale à un travail de longue haleine, commencé il y a plusieurs années : un rapport spécial sur le changement climatique, la désertification, la dégradation et la gestion durable des terres, la sécurité alimentaire et les flux de gaz à effet de serre dans les écosystèmes terrestres.

Initiée en 2016, la rédaction de ce rapport a pris fin en cet été 2019, au terme d’une session finale marathon et le 7 août, il a été adopté par les 195 pays membres du GIEC.

108 experts de 52 pays différents, dont une majorité de pays en développement — et c’est une première — ont participé à la rédaction de ce rapport, qui est présenté et révélé officiellement ce 8 août.


►►► Le rapport spécial du GIEC sur le changement climatique et l'usage des terres


Son message principal : nos terres sont terriblement sous pression humaine, le changement climatique peut accentuer cette pression; nos terres sont une partie de la solution pour combattre ce changement climatique, mais elles ne peuvent pas le faire toute seule...

Comme son nom l’indique (en long et en large), ce rapport aborde la question complexe des liens qui existent entre le changement climatique, engendré en grande partie par les émissions de gaz à effet de serre, et l’occupation des terres, donc principalement l’agriculture.


 

Petite piqûre de rappel sur l’évolution du climat de notre époque dominée par la société de consommation


 

C’est la première fois que le GIEC se penche aussi précisément sur l’impact du changement climatique sur la sécurité alimentaire : quoi de plus influencés par le climat que nos sols, et les plantes qui y poussent. Les végétaux sont directement dépendants de la zone climatique dans laquelle ils se développent : une modification de ce climat, et une augmentation des événements extrêmes, affectent donc profondément la flore, et particulièrement les espèces dédiées à la culture, sélectionnées et améliorées de la main de l’humain depuis des millénaires.

Le rapport commence par un constat alarmant : la température de l'air au-dessus des terres a augmenté presque deux fois plus que la température moyenne mondiale (qui inclut la température de l'air au-dessus des océans). Et autant ces terres sont affectées par le changement climatique, autant l'usage que l'humain fait de ces terres contribue au changement climatique : le secteur AFOLU — qui regroupe l'agriculture, la foresterie et les autres usages anthropiques des terres — ont contribué pour presque un quart des émissions de gaz à effet de serre (GES) de 2007 à 2016, et est le principal émetteur de méthane (CH4) et NO2 (peroxyde d'azote, venant principalement des fertilisants chimiques et fumiers). 

Une autre agriculture et une autre manière de manger

Même s’il est difficile d’isoler clairement l’effet du changement climatique sur les récoltes — celles-ci dépendant de nombreux autres facteurs, tels que la fertilisation chimique, l’utilisation d’herbicide ou encore l’irrigation —, on observe déjà un impact négatif sur les cultures de blé, maïs et riz dans certaines régions.

L’évolution du régime alimentaire dans certaines régions, où les habitants des pays en voie de développement mangent de plus en plus de viande, contribue également à une augmentation des gaz à effet de serre.

En se basant sur des données venant de diverses institutions et groupes d’experts (GIEC, ONU, IPBES), le document affirme que tous les aspects de la sécurité alimentaire, de l’accessibilité aux prix, sont potentiellement affectés par le changement climatique. En témoigne la sensibilité actuelle du marché des matières premières aux événements climatiques inattendus.


►►► L’humanité au défi de nourrir 10 milliards de personnes sans ravager la planète


Les pratiques agricoles peuvent être adaptées de diverses manières afin de limiter les dégâts (biotechnologies, pratiques agroforestières, adaptation écosystémique), mais le document soulève que de nombreuses contraintes — culturelles, institutionnelles, physiques et économiques — limitent l’application de ces adaptations. Un point particulier peut cependant avoir un impact significatif : le retour à une agriculture plus locale, tant du côté des institutions que des exploitations.

L'impact des changements d'occupation des terres

Le changement climatique ne va pas seulement affecter les plantes cultivées, mais aussi le reste de la végétation. Ainsi, le cycle du carbone peut s’en trouver profondément modifié, via un changement d’équilibre entre les puits et les sources de carbone. Typiquement, les forêts sont des puits de carbone, grâce à la photosynthèse. Une récente étude (controversée) a d’ailleurs suggéré que la plantation d’arbres pourrait nettement aider à la réduction de la quantité de CO2 présente dans l’atmosphère.  Et malheureusement, une des grandes activités humaines de changement d'occupation des terres est la déforestation, qui participe grandement aux émissions de CO2 : des modèles globaux estiment ainsi que cette activité a émis 5.2 (+/- 2.6) Gtonnes durant la période 2007-2016, soit une quinzaine de pourcents des émissions globales.

Ce changement d'occupation des terres affecte fortement, de manière positive ou négative, les climats globaux et régionaux, ainsi que la fréquence et l'intensité d'événements climatiques extrêmes : on entre donc dans une boucle où changement climatique et utilisation des terres s'autoalimentent, dans le bon ou le mauvais sens.

Dans l’autre sens, le réchauffement des régions proches des pôles crée une nouvelle source d’émission de carbone, avec le dégel du permafrost. Les modèles climatiques ont encore beaucoup de mal à intégrer ce facteur, faisant craindre un emballement de la crise climatique si les permafrosts devaient dégeler plus rapidement que prévu.

Actuellement,  il est estimé que les réponses naturelles aux changements environnementaux créés par l'humain ont créé un puits de carbone absorbant 29% des émissions totales de CO2, soit 11.2 Gtonnes de CO2 par an (période 2007-2016). Mais la persistance de ces puits est très incertaines au regard de l'instabilité climatique.

Un sol malade

La première victime du changement climatique reste le sol. Déjà malmené par une agriculture intensive qui le vide de ses nutriments et de sa biodiversité, de l’urbanisation croissante qui l’étouffe sous une chappe d’asphalte et de béton, il est menacé par une érosion et une aridification accrue. Selon des données de l’UNCCD (United Nations Convention to Combat Desertification), 45% des terres sur la planète sont arides, et les preuves autour de l’expansion des terres semi-aride s’accumulent.

L’ITPS (Intergovernmental Technical Panel on Soils) estime quant à lui que l’érosion emporte de 25 à 40 milliards de tonnes de terre végétale chaque année, impactant par là le rendement des cultures en affaiblissant le sol nourricier.

Le rapport spécial du GIEC sur le changement climatique, la désertification, la dégradation et la gestion durable des terres, la sécurité alimentaire et les flux de gaz à effet de serre sur les écosystèmes terrestres s’est donc penché intensément sur ces problématiques. Sans proposer de solutions nouvelles, il confirme qu'un changement sociétal, politique et économique est essentiel pour que l'Humanité puisse faire face aux menaces du changement climatique.

Un troisième rapport spécial dédié aux océans et à la cryosphère (banquise, glaciers, calottes polaires) sera adopté fin septembre à Monaco, au moment où l’ONU organisera un sommet sur le climat à New York. Espérons que l’éveil des consciences, qui prend peu à peu forme dans la société civile, émergera à temps du côté politique et économique.

Visionnez la conférence de presse de présentation du rapport :

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