Centenaire 14-18: après la guerre, comment réparer les vivants?

Le Première Guerre mondiale, première guerre mécanisée, provoquera des pertes inégalées dans l’histoire. Près de 10 millions de soldats et 9 millions de civils sont morts durant le conflit. Plus de 20 millions sont blessés. En Belgique, il y aura 39.000 morts et 44.700 blessés.

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Nombreux sont ceux qui reviennent du front mutilés : grands blessés, gazés, aveugles, amputés, "blessés de la face", comme on disait pudiquement à l’époque. On les appelle aussi les "gueules cassées". L’expression a été inventée par le colonel français Yves-Emile Picot, qui avait lui-même perdu un œil, une partie du front et la base du nez dans les combats. Avec quelques autres défigurés – la France en compte 15.000 au sortir de la guerre – il va se battre pour sa réintégration dans la société.

Pourquoi tant de blessés de la tête ?

11 à 14% des soldats blessés au front étaient touchés au visage. Durant cette guerre de position, les combattants sont enterrés dans les tranchées, face à face, et au moindre mouvement, c’est la tête qui est exposée aux tirs. Victimes de tirs de fusil, d’obus, de shrapnels, de lance flammes… Ils sont souvent laissés pour morts dans les tranchées. Parce que sans mâchoire, les blessés ne pouvaient plus crier. Certains ne seront récupérés par les brancardiers que plusieurs jours après être tombés. Au début de la guerre, les services médicaux sont complètement dépourvus. Jamais on n’avait eu à traiter de telles blessures. La chirurgie réparatrice va alors être amenée à faire d’énormes progrès.

"On essaye de faire des greffes, explique Christine Van Everbroeck, historienne au Musée de l’armée. Et au fil des années de guerre, on progresse dans la chirurgie réparatrice et donc on parvient parfois à greffer des morceaux de peau sur le visage pour combler les trous. Mais parfois ce n’est pas du tout possible. Alors, à ce moment-là, on porte des prothèses qui sont de véritables masques en plâtre."

Dans les cas les plus graves, les visages des victimes n’ont presque plus forme humaine. Leur vue glace le sang, on se détourne, on est dégoûté même. Comment dès lors reprendre une vie normale ? En France, il aura fallu attendre 1927 pour que soit créé, grâce à une tombola (la première du genre), un domaine qui leur sera réservé, dans le village de Moussy-le-Vieux, près de Paris. En Belgique, il leur faut mener le difficile combat de la reconnaissance d’invalide de guerre.

Christine Van Everbroeck poursuit : "Comme aujourd’hui, quand vous voulez toucher une pension, il vous faut monter un dossier et c’est le plus pénible pour les soldats. Expliquer où ils ont été blessés, pourquoi, au cours de quelle offensive, s’il y a des témoins de leur blessure, leur parcours dans les hôpitaux… Certains s’en sortent parce qu’ils sont éduqués. Mais pour les ouvriers ou les paysans, c’est nettement plus compliqué."

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Les gueules cassées, c’est aussi dans les têtes

Il y a les blessés de la face, mais il y a aussi des milliers d’hommes rentrés du front traumatisés. Parmi les survivants, beaucoup reviennent avec des séquelles psychologiques graves. Ils sont victimes de ce qu’on a appelé "l’obusite", en anglais le "shellshock". Quand l’obus ou la bombe explose, l’onde de choc est tellement violente que certains en deviennent sourds, aveugles ou muets. Certains pour toujours. D'autres font des cauchemars, développent des névroses. Ils ont peur en permanence. La simple vue d’un objet qui leur rappelle le front, comme un képi par exemple, peut provoquer des crises de panique. Certains se mettent à vomir, à se tordre. Leur corps est pris de tremblements incessants, à tel point qu’ils ne tiennent plus debout.

"Certains ont des crises et entre deux crises, ils parviennent à reprendre une vie commune, à reprendre le travail. Mais le moindre incident, le moindre stress, les plongent à nouveau dans une crise et les obligent à retourner pour quelques mois dans un asile psychiatrique. Ensuite, vous avez ceux qui ont complètement perdu la tête et ne peuvent plus du tout se réintégrer dans leurs familles et vont passer des années dans les asiles psychiatriques."

Parmi ces hommes, il en est qui seront internés à vie. A l’époque, la médecine est presque impuissante. On les traite par électrochocs, parfois par thérapie. Aujourd’hui on les appellerait des victimes de stress post-traumatique. En 1918, ce sont des hommes que la guerre a rendu fous.