Bruxelles: soupçons d'escroquerie dans le marché des manuscrits

Bruxelles: soupçons d'escroquerie dans le marché de l'art
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Le parquet a ouvert une instruction concernant la société Aristophil qui gère le musée des Lettres et des Manuscrits à Bruxelles et propose à des clients d'investir dans des manuscrits financièrement prometteurs. Le parquet soupçonne une escroquerie organisée. Aristophil dément en bloc.

La justice belge met à l’instruction un marchand d’art. Pas n’importe lequel : Aristophil. Cette société française spécialisée dans les livres anciens et les manuscrits connaît depuis sa création en 1990 une ascension fulgurante. Elle a pris pied à Bruxelles en 2005. Elle y a ouvert l’an dernier le musée des Lettres et des Manuscrits. Cette société reconnue, très en vue, fondée par l’emblématique Gérard Lhéritier, est au cœur d’une enquête diligentée par le juge d’instruction Michel Claise. Les enquêteurs étudient la possibilité d’une escroquerie organisée et de blanchiment d’argent. Ils ont mené une dizaine de perquisitions le 6 novembre, notamment au siège d’Aristophil et au Musée Galerie de la Reine. Des documents comptables, des ordinateurs ont été saisis. Personne n’a été interpellé à ce jour. Selon une source judiciaire, celle qui a tiré la sonnette d’alarme c’est la CETIF, la cellule de traitement des informations financières en clair l’organe belge anti-blanchiment.

"Tout cela n’a aucun début de justification" selon le conseiller juridique de la société, Jean-Jacques Daigre. Aristophil dément donc sur toute la ligne. Et de revenir sur une plainte déposée il y a plusieurs années contre une ancienne administratrice pour faux et détournements de fonds. Ce qui selon Jean-Jacques Daigre expliquerait les premiers devoirs d’enquête menés à Marseille, là où réside cette ex-représentante d’Aristophil Belgique. "Je ne vois pas de près ou de loin ajoute Jean-Jacques Daigre comment Aristophil aurait pu commettre une escroquerie. Quant au blanchiment (…) autant vous dire que tout cela me paraît totalement étranger à l’activité d’Aristophil."

Reste qu’une instruction est en cours chez nous. Elle vise le mode de fonctionnement de la société et selon notre source judiciaire, le système pyramidal sur lequel elle repose. En clair, la société proposerait des œuvres à ses clients en recherche d’investissement rentable. Et elle leur ferait miroiter de fabuleux bénéfices. Des bénéfices financés par de nouveaux investisseurs, ainsi de suite. 

Aristophil, elle, nie être un fond de placement et se présente comme un marchand d’art. "L’activité d’Aristophil n’est pas compliquée", souligne Jean-Jacques Daigre. Quand on évoque l’idée d’un fond d’investissement, d’un système pyramidal, qu’on fait une comparaison épouvantable avec la pyramide de Ponzi, ou le système de Madoff, ça n’a strictement rien à voir (…) Ce que fait Aristophil c’est découvrir dans le monde entier des lettres ou des manuscrits rares et les acheter sur ses fonds propres. Et ensuite évidemment, comme n’importe quel commerçant, Aristophil revend ces manuscrits".

Ce marchand sait assurément appâter le client. Sur son site internet, Aristophil fait l’apologie d’un marché en constante évolution : "Autour de 9,9% par an", selon un échantillon choisi par ses soins. Aristophil parle de "tendance solide". Mais Aristophil ne promettrait rien évidemment.

L’enjeu est important dans cette affaire :  si l’escroquerie est avérée, elle concernerait plus de 750 millions d’euros.

Aristophil, c’est une success story. 17 000 clients et un portefeuille bien garni : 30 millions d’euros rien que pour le marché belge. La société est de plus en plus la référence, elle se taille la part du lion sur le marché de l’art… presque un monopole ? Elle sait se faire respecter. Elle a une communication bien rodée et ne laisse passer aucune fausse note. Des critiques émergent tout de même peu à peu. Mais pour les dénicher sur le net par exemple, il vous faut patience et persévérance. Ces critiques émanent du cénacle des libraires, des experts. Ils s’inquiètent du manque de transparence du système Aristophil, de son ambiguïté, des promesses de profits qui n’en sont finalement pas.  "Quand on vend une collection d‘une soixantaine de pièces qui atteint des records, on oublie que le collectionneur en a trois cents dans son grenier qui ne valent rien. Donc il faut relativiser cet investissement", explique Claude Van Loock libraire et expert en manuscrits sur la place bruxelloise.

Aristophil a, quoi qu’il en soit, du  flair. Dernier coup d’éclat : l’acquisition dimanche de deux manuscrits de Napoléon 1er ; c’était lors d’une ventes aux enchères organisée à Fontainebleau. Coût : 562 500 euros. Quand on vous disait qu’Aristophil a l’art de se distinguer et de faire parler d’elle.

RTBF

Les suites

L'enquête se poursuit et progresse selon le parquet de Bruxelles. Elle est à présent entre les mains de la juge d’instruction Hensghem. Le juge Michel Claise, qui a conduit l’instruction depuis le début, s’est retiré. La toute puissante société Aristophil et ses nombreux avocats l’accusent de mener  une campagne à son encontre. Les pressions sont assez courantes dans le cas de dossiers financiers. Reste à déterminer si elles sont justifiées. Le juge, lui, a préféré faire un pas de côté pour, dit-il, que l’enquête continue sans perte de temps inutile.

L’enjeu est important dans cette affaire :  si l’escroquerie est avérée, elle concernerait plus de 750 millions d’euros.

R. Sadani

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