Bousculées par le coronavirus, les religions ne savent plus à quel saint se vouer

En Bulgarie, des croyants orthodoxes embrassent un crucifix les uns après les autres. En Israël, des écoles talmudiques accueillent leurs étudiants en violation des règles sanitaires. En Iran, un ayatollah appelle ses fidèles à venir à sa mosquée, qualifiée de "maison de guérison". Aux États-Unis, un pasteur évangélique prétend guérir les malades en soufflant sur eux par écran interposé. Et en Belgique, la police intervient dans un quartier ultra-orthodoxe juif pour mettre fin à des rassemblements de plusieurs dizaines de fidèles.

Ces exemples montrent à quel point certains religieux rejettent les connaissances scientifiques et les mesures prises par les gouvernements pour limiter la propagation du coronavirus. Ceux qui appellent ainsi à défier frontalement les lois des hommes et de la nature au nom de la toute-puissance divine sont souvent des leaders religieux fondamentalistes. Les dirigeants des religions instituées ont généralement compris qu’ils devaient faire preuve de responsabilité : ils ont appelé leurs fidèles à respecter les mesures de prudence, au nom de la préservation de la vie humaine. "Si nous, en tant que bons citoyens, nous respectons les règlements des autorités, cela contribuera à mettre fin à cette pandémie", a par exemple recommandé le pape François.

L’antagonisme entre science et foi

"Globalement, les représentants des cultes autorisés ont une attitude de conciliation et de négociation", remarque le professeur de l’ULB Jean-Philippe Schreiber, spécialiste des religions. "Les autorités religieuses visent à une coopération avec les acteurs institutionnels pour obtenir des dérogations. Elles font face au sein de leurs communautés à des fidèles qui considèrent que le respect de leurs pratiques religieuses l’emporte sur les considérations imposées par l’autorité civile."

Mais dans d’autres parties du monde, les fondamentalistes ont pris le dessus : "En Amérique du Sud, en Afrique, en Amérique du Nord, on a vu se développer un discours qui conteste la science. Certains disent : 'Cette pandémie, il n’y a que par la prière, que par l’observance de nos prescriptions religieuses que nous allons pouvoir l’enrayer'. Dans certains pays, les autorités politiques se sont appuyées là-dessus pour ne pas mener les politiques sanitaires nécessaires. On a vu ça au Brésil, où le président Bolsonaro a joué la carte des communautés protestantes évangéliques les plus radicales pour ne pas mener les politiques nécessaires, ce qui a conduit à la catastrophe que l’on sait. Aux États-Unis aussi, ce type de discours s’est fortement répandu. Il a quelques fois été appuyé par des représentants politiques, des gouverneurs, voire le président Trump lui-même. Cet antagonisme réveille les tensions entre science et foi, entre le discours religieux et le discours rationnel des scientifiques".

6 images
Des chrétiens orthodoxes ont maintenu leur tradition pour la fête de l’Epiphanie, le 19 janvier, en violation des règles sanitaires. Ici au Monténégro, des fidèles plongent repêcher un crucifix. © Savo PRELEVIC / AFP

En Belgique, la jauge des 15 remise en question

Les limitations à la célébration collective des cultes constituent une réelle difficulté pour les croyants. Chez les catholiques, assister à la messe et recevoir l’eucharistie restent des exigences qui ne peuvent être évitées que pour une "cause grave". Dans le judaïsme, la présence de dix hommes est requise lors de la prière. En Belgique, le Conseil d’Etat a estimé que l’interdiction totale des célébrations religieuses violait la liberté de culte. Depuis la mi-décembre 2020, le gouvernement a donc autorisé des services de culte en présence de maximum 15 personnes et dans un espace de 10m² par personne. Cette règle était déjà d’application pour les enterrements.

Elle est immédiatement considérée comme trop sévère par certaines paroisses qui avaient lancé avant Noël une pétition "pour la messe"; le texte dénonçait "un mépris de la foi qui fait vibrer le cœur d’un grand nombre de nos concitoyens". Le 20 janvier, les représentants de tous les cultes reconnus ont demandé de remplacer la jauge de 15 personnes par une norme proportionnelle à la superficie disponible (une personne par 10 m²). "Il n’est pas normal qu’une cathédrale soit limitée à 15 personnes", conteste le président du Consistoire central israélite, Philippe Markiewicz, qui précise qu’il existe aussi chez nous de grandes synagogues. "Il faudrait augmenter la limitation en fonction de la surface disponible, permettre à plus de gens d’être présents à des offices collectifs dans ce genre de bâtiment extrêmement grand en respectant naturellement les distances et le port du masque." Il existe également des bâtiments abritant plusieurs synagogues : la communauté juive demande de pouvoir utiliser les différentes salles de prière simultanément, avec des horaires d’entrée et de sortie décalés pour éviter les rassemblements.

Est-ce que la question du sens est réservée aux religions, ou peut-elle trouver des réponses dans d’autres formules, que ce soit la culture, la philosophie, la littérature?

"Il n’y a pas en Belgique de demande de dérogation totale des cultes, contrairement à ce qu’on a vu dans d’autres pays", note Jean-Philippe Schreiber. "Mais il y a cette justification d’un besoin impérieux que les fidèles ressentiraient de donner du sens à ce qui se passe et de s’appuyer sur la capacité qu’aurait la religion à apaiser les douleurs morales entraînées par la crise. Comme si, pour les non-croyants, ce besoin n’existait pas, alors qu’il ne peut pas être satisfait. Ceux qui ne croient pas ne peuvent pas aller au théâtre, au cinéma, au spectacle pour quelque peu amenuiser la douleur qu’ils peuvent ressentir. Est-ce que la question du sens est réservée aux religions, ou peut-elle trouver des réponses dans d’autres formules que la religion, que ce soit la culture, la philosophie, la littérature ? Il y a une difficulté pour certains à comprendre que la religion n’est qu’un registre parmi d’autres des ressources que l’être humain peut trouver pour apaiser sa difficulté à vivre dans certains contextes."

Les religions ne sont évidemment pas les seules à porter des revendications : tous les secteurs de la société aspirent à un assouplissement le plus rapide possible, de la culture aux indépendants, du monde sportif au secteur Horeca. Mais Jean-Philippe Schreiber souligne que les justifications diffèrent : "D’un côté, il y a des nécessités économiques, pour éviter des faillites et l’effondrement d’un secteur. Du côté des religions, on estime qu’il y a un besoin de sens qu’il faudrait satisfaire. Dans un contexte de crise morale, il serait urgent de rencontrer ce besoin. Ce sont des légitimités différentes."

La présence physique est nécessaire pour certaines personnes

"Ce n’est pas la même chose", objecte Philippe Markiewicz. "En remplacement des activités culturelles dans un théâtre ou à l’opéra, vous avez les retransmissions à la télévision, en vidéo. C’est difficilement comparable avec ce qui se passe dans une synagogue, dans une église ou une mosquée. Il y a des gens qui vont au culte tous les jours, ou au moins une fois par semaine. La présence physique est nécessaire pour ces personnes. Tout le monde est déprimé, affecté, déboussolé par ce qui se passe actuellement. Certains ont besoin du réconfort de la religion. Il faut aider les gens qui sont en difficulté. Il faut être unis pour essayer de trouver des solutions, de manière à sortir de cette crise le plus rapidement possible, et avec le moins de morts possible."

"Certaines communautés religieuses ont mis l’exercice de leur pratique religieuse avant une forme de solidarité citoyenne", déplore Jean-Philippe Schreiber. "Ça met en tension la liberté religieuse, derrière laquelle ces communautés se réfugient, et la nécessité d’un exercice différent des droits et libertés dans un contexte de crise comme on le connaît. Pour nous observateurs, ça réinterroge les limites de la liberté religieuse et des tensions avec d’autres formes de liberté."

Quand les ultra-orthodoxes se livrent aux émeutes

Parmi les fondamentalistes religieux, les ultra-orthodoxes juifs se sont particulièrement illustrés dans leur refus des contraintes. Israël, malgré sa campagne de vaccination éclair, continue de connaître des taux de contamination élevés. La responsabilité en est largement attribuée à l’indiscipline des haredim, les ultra-orthodoxes, qui organisent sans vergogne de grands rassemblements pour leurs prières, leurs fêtes et leur enseignement. Ils se livrent ces derniers jours à des affrontements directs avec les forces de l’ordre qui tentent de faire respecter les mesures gouvernementales. Dans certaines villes, on assiste depuis plusieurs nuits à des scènes d’émeutes : autobus incendié, policiers attaqués, rues bloquées…

6 images
Des manifestants juifs ultra-orthodoxes affrontent la police à Jérusalem, le 25 janvier. © AHMAD GHARABLI / AFP

A Anvers, la police a également dû intervenir à plusieurs reprises pour interrompre des fêtes de mariages, de bar-mitsva ou des célébrations qui rassemblaient plusieurs dizaines de personnes. Les autorités anversoises constatent que le taux de contamination au covid-19 est quatre fois plus élevé dans les quartiers ultra-orthodoxes juifs que dans le reste de la ville. "On assiste à une succession d’incidents dans certaines synagogues, alors que la situation épidémiologique dans ces quartiers est dramatique, s’inquiète le bourgmestre Bart De Wever. Dans les quartiers juifs, l’incidence est déjà bien supérieure à 1000. C’est vraiment l’incendie là-bas."

La loi est la même pour tout le monde, il n’y a pas d’exception, ni pour les juifs, ni pour les autres

"Vous avez des membres ultra-orthodoxes dans la communauté juive d’Anvers qui vivent en dehors de nos réalités", reconnaît le président du Consistoire central israélite. "Ces gens-là ne posent habituellement aucun problème. Mais ils ne se sont pas adaptés aux dispositions légales. Nous avons fait part de notre mécontentement de manière extrêmement claire. C’est là qu’il y a plusieurs synagogues dans le même bâtiment qu’ils souhaitaient toutes utiliser, et c’est dans des cas comme ça qu’il y a eu des interventions de la police. Mais il est clair que les festivités sont interdites. La loi est la même pour tout le monde, il n’y a pas d’exception, ni pour les juifs, ni pour les autres."

Pour une communauté qui a connu des rafles nazies durant la seconde Guerre mondiale, voir des policiers intervenir dans une synagogue réveille de mauvais souvenirs. De même, il peut être délicat pour les nationalistes flamands qui dirigent Anvers de donner pareille instruction à la police locale. "Évidemment, ça rappelle certaines choses, confirme Philippe Markiewicz. Mais le contexte n’est pas du tout le même. Quand la police nazie débarquait dans les synagogues, c’était dans le but d’exterminer les gens. Ici, on est là pour faire respecter la loi, et même pour les sauver. Il ne faut pas tout mélanger."

Un sentiment de stigmatisation

Pour objectiver la situation et prendre les mesures adéquates, la ville a voulu organiser le week-end passé un testing systématique dans les deux quartiers concernés. Mais les habitants ont rechigné à y participer. Il faut dire que le premier des trois jours de la campagne est tombé un samedi, jour de shabbat durant lequel les religieux ne sortent pas. Quelque 1600 personnes se sont présentées en trois jours, sur les 6500 habitants convoqués.

La campagne de test s'est prolongée dans l'espoir de convaincre plus d'habitants d'y participer. Le grand rabbin de la communauté orthodoxe d'Anvers Aaron Schiff a posé un geste en se faisant finalement lui-même tester mercredi. "La santé des gens arrivent en première place, cela se trouve aussi dans la bible", a-t-il dit. Mais dans la presse flamande, des juifs ultra-orthodoxes ont exprimé un sentiment de stigmatisation de leur communauté.

6 images
Les testeurs ont longtemps attendu les habitants des quartiers ultra-orthodoxes d’Anvers qui étaient tous invités à participer à la campagne. © BELGA / NICOLAS MAETERLINCK

"Ce n’est pas une question de stigmatisation, réfute Philippe Markiewicz. C’est une décision qui a été prise par les autorités locales. Et la Belgique n’est pas un pays antisémite. Les juifs y vivent bien, comme les croyants des autres cultes. Il ne faut pas, parce qu’il y a une mesure qui est prise, directement parler de stigmatisation." Le président du Consistoire déplore aussi la demande formulée par le Forum der Joodse Organisaties, qui avait suggéré de vacciner en priorité les membres de la communauté les plus fortement contaminés : "Il n’y a pas de raison de vacciner d’abord un juif et puis un chrétien. Ni le Forum, ni aucune autre institution juive n’a le droit de donner des ordres aux autorités à ce niveau-là. Le respect de la loi et de l’égalité entre les citoyens est la règle en Belgique".

Il y a suffisamment d’outils dans la jurisprudence musulmane pour pouvoir s’adapter, même pour les plus conservateurs

Du côté de la communauté musulmane, on ne relève pas le même degré de crispation autour des règles sanitaires, même parmi la frange la plus conservatrice. Le premier confinement, au printemps 2020, avait obligé les musulmans à modifier profondément leur façon de vivre le mois du ramadan, habituellement rythmé par les ruptures quotidiennes du jeûne, véritables fêtes familiales, amicales et de voisinage. Aucun incident majeur n’a été relevé.

"Cela vient contredire une certaine image d’un islam conservateur", remarque l’islamologue Michael Privot. "Il y a suffisamment d’outils dans la jurisprudence musulmane pour pouvoir s’adapter, même pour les plus conservateurs, et respecter les recommandations des autorités sanitaires. Il y a peu de problèmes. Les écarts par rapport aux règles relèvent plutôt de l’autonomie individuelle et des habitudes culturelles. Cela tient aussi aux grandes familles et au besoin d’être ensemble, mais ce n’est pas vraiment une question religieuse. Les imams peuvent dire ce qu’ils veulent, les gens feront ce dont ils ont envie…"

L’Exécutif des musulmans de Belgique a appelé à plusieurs reprises au respect des consignes gouvernementales : "L’EMB demande aux imams et aux responsables des mosquées de faire preuve de patience durant ces moments difficiles et de respecter minutieusement les décisions sanitaires, répétait l’exécutif le 12 décembre dernier. Il est aussi important que l’ensemble de la population musulmane comprenne et respecte scrupuleusement toutes les décisions émises par les autorités dans cette période critique pour préserver la santé publique".

6 images
Un imam de Gand diffuse son prêche en ligne, dans une mosquée vide. © DIRK WAEM / BELGA

Mosquées fermées

Les pays où l’islam est la religion officielle ont d’ailleurs également pris des décisions drastiques. L’Arabie saoudite a par exemple fortement limité les pèlerinages à La Mecque. "La Turquie a été impitoyable sur ce sujet-là, souligne Michael Privot. Les mosquées ont été fermées. Du côté du Maroc aussi, quand c’était nécessaire de confiner, les autorités ont confiné. On voit des campagnes de vaccination assez proactives au Maroc." Sur la vaccination, certains musulmans se posent une question : "Ils veulent s’assurer qu’il n’y a pas de dérivé de porc dans les vaccins. Il faut qu’il soit garanti hallal. Ce sont des conservateurs identitaires qui s’en inquiètent. Des avis de la jurisprudence musulmane disent que nécessité fait loi".

Une tolérance dans les cimetières

Le besoin de se réunir dans certaines circonstances a pourtant été plus fort que les recommandations. "Le lieu où on a le plus de problèmes, c’est lors des enterrements dans les cimetières, où s’impose aussi une limitation à 15 personnes, relève Michael Privot. On a eu des récits de cérémonies où il y avait 50-60 personnes. Un non-respect des réglementations de distanciation a été toléré dans les cimetières. Et on peut remercier les autorités d’avoir compris que, en ce moment, c’est compliqué et qu’il faut avoir une certaine flexibilité. Des cas ont été aussi mentionnés de mariages ou de circoncisions qui se sont déroulés dans les maisons. Les gens ont tendance à accueillir plus que ce qui était autorisé. Mais ça reste des cas particuliers. Beaucoup de personnes invitées refusent de venir, si elles sont plus âgées par exemple. Mais d’autres ne sont pas prudents : ils en ont marre de ne plus avoir de contact avec leur famille ou leurs proches."

L’islamologue note que les contraintes imposées aux mosquées ont permis un renouvellement de la pratique religieuse parmi certains croyants : "De manière un peu paradoxale, le confinement et l’interdiction des rassemblements ont plutôt libéré certains musulmans. Ils sont passés sur un espace virtuel. On a vu émerger des communautés musulmanes alternatives. On a vu des femmes créer des mosquées virtuelles et prendre la direction de prières virtuelles. Ça a plutôt ouvert des espaces de liberté pour les gens qui ne se retrouvaient pas dans les messages délivrés dans les lieux de prière traditionnels. Ils ont pu se créer leur alternative. C’est plutôt un aspect positif".

6 images
"Tout le monde est déprimé, affecté, déboussolé par ce qui se passe actuellement. Certains ont besoin du réconfort de la religion." © Vano Shlamov / AFP

Léger assouplissement pour les lieux de culte: JT 09/12/2020

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK