"Boulangère : femme du boulanger", quand le dictionnaire Larousse se la joue sexiste

Cet article a été publié le mercredi 12 février 2020 et mis à jour le 13 février 2020.

 

Depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux, des internautes s'indignent de certaines définitions présentes sur le Larousse en ligne. La version internet comporte des définitions inégalitaires dans les féminisations de certaines professions. À titre d'exemple, la boulangère est décrite comme la "femme du boulanger", la chancelière est "la femme du chancelier". Cette vision "femme de" dérange sur Internet, mais ce n'est pas tout. La différence entre les termes guerrier et guerrière aussi apparaît comme sexiste. 

Une féminisation parfois récente

Il fut un temps où ces définitions étaient les seules du dictionnaire, à l'heure où bon nombre de métiers n'étaient pas féminisés. Comme l'explique Anne Dister, chercheure en linguistique et professeure de linguistique française et générale à l’Université Saint-Louis : "Certaines définitions datent d'un temps passé et n'ont simplement pas été mise à jour dans la version du site internet. Lorsque l'on regarde dans la version papier, une mise à jour à eu lieu et cette ancienne définition est aussi conservée". Cette situation n'est pas propre au Larousse, elle revient parfois dans Le Petit Robert, selon Anne Dister : "Ces définitions sont un usage vieilli, elles sont propres à un contexte et une époque particuliers. Souvent ils ont été mis à jour mais une définition paraissant sexiste subsiste toujours au mot indiqué à la suite des sens actuels."


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Un exemple qui explique la situation est celui du mot "couturier/couturière". Comme cette linguiste le commente : "Durant tout un temps, une couturière était celle qui 'coud, exécute, est ouvrière d'une maison de couture' selon le dictionnaire. En revanche, un couturier pouvait être assimilé au côté prestigieux du terme par 'celui qui crée une maison de couture'. Il a fallu longtemps avant qu'une couturière puisse elle aussi être assimilée à ce côté 'prestigieux' et entrepreneurial."

Il existe d'autres exemples du même type, tel que "savant/savante". Marie Curie n'a pas disposé d'une féminisation de son titre dans le dictionnaire durant plusieurs dizaines d'années. La féminisation des noms n'est pas un combat entièrement gagné : le débat sur ce sujet à l'Académie française est résumé sur notre site Culture.

Anne Dister défend aussi une différence dans les féminisations : "Ajouter un -trice plutôt qu'un -e permet aussi de mieux différencier un nom féminin d'un nom masculin. Un côté esthétique à la prononciation familiarise aussi cette féminisation."

Un usage (dé)passé

C'est la version gratuite du dictionnaire disponible sur Internet qui est au cœur de la critique. Évidemment, cette version est incomplète dans les définitions qu'elle propose. Les versions papier comptent un nombre plus élevé de propositions pour le sens d'un même mot. Mais pourquoi dans certains cas sur la version internet, la seule proposition est un usage vieilli donnant une impression de sexisme ? 

"Les équipes éditoriales Larousse travaillent actuellement sur l'édition Larousse 2021", répond dans un premier temps l'attachée de presse des éditions Larousse. "Je vous propose de nous contacter lors de la sortie de nos prochains dictionnaires 2021 en mai 2020". Aucune autre explication n'est donnée concernant le motif qui pousse à afficher uniquement une définition à usage vieilli sur l'encyclopédie gratuite de Larousse. Alors que les versions papiers ne donnent pas la priorité à ces visions d'un temps passé, le site internet ne semble pas la priorité des éditions. 

Réaction de Larousse

Dans un communiqué de presse, les éditions Larousse ont finalement réagi plus longuement. Elles rejettent les accusations de sexisme. Les éditions affirment ne pas avoir fait d’erreur. Pour elles, le sens premier et les sens secondaire de chaque mot ont toujours été indiqués sur leur site web.

Carine Girac-Marinier, la directrice du département Dictionnaires des éditions Larousse explique : "L’entrée principale d’un mot, c’est le nom commun qui peut aussi bien être masculin que féminin. L’entrée principale est donc forcément 'boulanger' pour 'boulangère', 'boucher' pour 'bouchère'." 

C’est justement là que le bât blesse pour de nombreux internautes. Ne devrait-il pas y avoir directement toutes les définitions correspondant à l’entrée féminine d’un mot ? Prenons l’exemple de "boulangère" : ne devrait-il pas y avoir à la fois "Femme d’un boulanger, qui travaille à la boutique", le sens vieilli, et "Personne qui fabrique ou vend du pain", le sens le plus courant aujourd’hui ? Avant la polémique, ça n’était pas le cas. Aujourd’hui, le site Larousse.fr a effectué quelques modifications et les deux sens apparaissent directement. L’indignation sur les réseaux sociaux a-t-elle fait changer les choses ? "On a peut-être essayé d’améliorer les choses", dit Carine Girac-Marinier, qui précise : "Ne me faites pas dire ce qui n’est pas vrai, c’est-à-dire que les définitions n’y étaient pas." 

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