"Bouge ton boule salope" : même en confinement, pas de répit pour le harcèlement de rue

Avec le confinement et ses rues désertes, on pourrait se dire que le harcèlement de rue aurait disparu le temps de quelques semaines. Ou au moins diminué. La réalité est toute autre. 

Trois femmes ont accepté de témoigner devant notre caméra. Luna, Sophie et Sarah ont chacune subi du harcèlement dans l'espace public. Leur sentiment d'insécurité est encore pire depuis le début du confinement. 

Luna : "Je me suis sentie souillée"

Vu le contexte sanitaire, les sorties sont rares. Mais comme tout le monde, les femmes ont besoin de s'aérer, faire leurs courses ou aller courir. Des sorties qui ressemblent parfois à un cauchemar. 

Luna en a fait les frais en allant à la poste. "Une première camionnette sort d'un garage, et des hommes me sifflent. Longtemps. (...) Trois minutes plus tard, une autre camionnette s'arrête. L'homme me regarde dans son rétroviseur. Il commence à hurler, parler de mes formes, m'insulter".

Il m'a dit 'bouge ton boule salope, vas-y, continue à bouger ton boule comme ça.

Sur le moment, Luna ne parvient pas à réagir. Elle se sent humiliée. "Tu te sens souillée, car il s'agit de ton corps. Quand ils en parlent comme ça, c'est comme s'il leur appartenait. C'est comme si tu étais un bout de viande, comme si ton corps ne t'appartenait plus". 

La première réaction est pourtant de se remettre soi-même en question. "Je me suis dit : 'j'ai mis un slim, ça me moulait peut-être un peu trop le cul, c'est pour ça qu'il m'a parlé comme ça' Ce qui m'énerve, c'est qu'on se remet en question soi-même, on se culpabilise alors qu'on ne devrait pas". 

Sarah : "Je suis retournée étudier à la campagne tellement c'était insupportable"

Pour Sarah, ce genre d'expériences est devenu tellement récurrent que la situation est devenue insupportable. Etudiante à l'IHECS, au début du confinement, elle étudiait dans son kot en plein centre de Bruxelles. Le harcèlement devient tel qu'elle n'ose plus sortir, et décide de rentrer chez ses parents à la campagne.

Chaque fois que je sortais, j'avais peur

 "Chaque fois que je sortais pour faire mon sport, je subissais des regards lubriques, où on te dévisage de haut en bas, des réflexions, du genre ‘hé toi, t’es bonne’. On me dévisageait comme si j'étais nue dans la rue. Je me suis fait suivre aussi. Je me sentais complètement en insécurité". 

Le confinement et ses rues désertes ont rajouté une dimension supplémentaire à ce sentiment d'insécurité.

"Tu es toute seule dans la rue. Tu es une proie. Tu as la sensation que tu ne pourras pas être défendue" 

Sans le contrôle social habituel, les agresseurs se permettraient d'aller un cran plus loin. "Il y a un sentiment d'impunité croissant chez les auteurs et un sentiment d'insécurité grandissant chez les victimes" explique Laëtitia Genin, coordinatrice nationale de Vie féminine. "Durant le confinement strict, on ne pouvait pas interpeller quelqu'un pour demander de l'aide, on ne pouvait pas rentrer se réfugier dans un magasin. On se retrouvait donc seule dans cette situation d'agression". 

Sophie : "Ils nous interpellent avec des bruits, comme si on était des animaux"

Sophie, notre troisième témoin, a également la sensation que depuis le début du confinement, la situation empire. "Ce qui me choque, c'est que le harcèlement survient dès que je sors. Un jour, à Bruxelles, j'étais sortie pour faire mon jogging. Sur une course de 7 kilomètres, je me suis fait klaxonner trois fois et interpeller une fois. Au feu rouge, on voit les regards qui nous scannent complètement comme si on pouvait voir à travers nos vêtements". 

Pour la première fois, Sophie subit aussi ce genre de faits en pleine campagne. Le harcèlement n'est pas seulement urbain.

Elle n'a pas subi d'insultes, mais des comportements dénigrants. "Ils font des bruits 'tst tst tst' comme si on était des animaux. On se fait interpeller comme un petit chat au bord de la route". 

Du coup, ce qui devait être un moment de détente devient un moment de stress et d'angoisse. "Le jogging est le seul moment du confinement où on relâche la pression. Mais ce moment est complètement gâché. On en ressort juste énervée". 

Certains hommes utilisent même le contexte sanitaire pour mettre une pression supplémentaire sur les femmes. "Ils crachent, ils ne respectent pas la distance sociale" décrit Laëtitia Genin de Vie féminine. "Cela montre bien que ce n'est pas de la drague, c'est quelque chose qui consiste à établir un rapport de force, un rapport de terreur" ajoute Béa Ercolini, présidente de l'ASBL Touche pas à ma pote. 

Le déconfinement, autre moment à risque? 

Le déconfinement comporte aussi son lot de risques pour les femmes. "Le fait d'avoir été enfermé pendant plusieurs mois peut rendre certains hommes plus sauvages, plus dingues. Ce contexte de tension crée la sauvagerie" explique Béa Ercolini.  

En France, Marlène Schiappa, la secrétaire d'Etat chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes, a déclaré qu'elle redoutait une vague de violences sexuelles au déconfinement. Chez nous, les autorités et associations suivent la situation de près. Pour rappel, le numéro vert de SOS Viol est le 0800/98.100

98% des femmes subissent du harcèlement de rue

Selon une enquête réalisée en Belgique, 98% des femmes ont déjà subi du harcèlement de rue dans leur vie. Trois quarts d'entre elles en ont été victimes avant l'âge de 17 ans. 

Les auteurs de ces faits risquent jusqu'à 1000 euros d'amende et un an de prison. Mais ces comportements débouchent malheureusement rarement sur des plaintes. 

Des formations devraient débuter dans certaines zones de police, dont la zone Bruxelles-Nord, pour que les forces de l'ordre soient mieux formées à déceler ces formes de harcèlement sexiste du quotidien. 

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