Boualem Sansal: "Les gouvernements européens sont pieds et poings liés face à la montée de l'islamisme"

Boualem Sensal: "Les gouvernements européens sont pieds et poings liés face à la montée de l’islamisme"
Boualem Sensal: "Les gouvernements européens sont pieds et poings liés face à la montée de l’islamisme" - © Tous droits réservés

Sur le plateau de Matin et Jour Première ce mercredi, l’invité d’honneur de la Foire du Livre de Bruxelles, l’écrivain algérien Boualem Sansal. Connu pour ses critiques envers le pouvoir algérien et les religieux, il s’exprime sur la situation en Algérie, et la montée de l’islamisme.

Annoncée il y a quelques jours, la candidature de l’actuel président algérien Bouteflika pour un cinquième mandant fait grincer des dents chez certains. A 81 ans, affaibli par un AVC, l’homme d’État au pouvoir depuis 20 ans est un peu le symbole d’une Algérie politiquement stagnante. Et ça n’est pas prêt de changer, pour le romancier. « Je suis convaincu qu’on est parti sur cette voie pour encore très longtemps. Je pense même que les choses vont s’aggraver car l’économie algérienne se porte très mal, et dans quelques années les ressources vont beaucoup manquer. La dictature va donc se renforcer, et les islamistes de la même manière. »

Une population algérienne sous syndrome de Stockholm

Depuis son indépendance, l’Algérie n’a pas connu d’alternance politique, le FLN (Front de Libération nationale) ayant toujours gardé le pouvoir. Un pouvoir critiqué, mais qui obtient tout de même le soutien de la population. Boualem Sansal y voit une sorte de « syndrome de Stockholm » : « on finit par adhérer aux idées de ceux qui persécutent et prennent en otage. Il faut dire aussi que le pouvoir utilise des moyens démagogiques qui fonctionnent très bien : flatter le peuple, l’infantiliser, le materner, l’encadrer et le surveiller de manière permanente. Ça nous dispense de devoir agir par nous-même de manière responsable, libre, avec tous les risques que cela comporte. »

Dans son dernier roman, « Le train d’Erlingen », Boualem Sansal dénonce cette soumission à l’extrémisme religieux, qu’il observe aussi du côté occidental. « Les gouvernements européens sont pieds et poings liés face à la montée de l’islamisme. Car s’attaquer à l’islamisme, c’est quelque part s’attaquer à l’Islam et aux communautés musulmanes vivant dans ces pays. Ils ne peuvent le faire que de manière pédagogique et discrète. Donc la gestion de l’islamisme et de l’islam est très difficile, il faut inventer une ingénierie pour cela. »

Et de voir un futur où, d’ici 50 ans, des pays comme la Belgique ou la France pourraient être totalement islamisés. « Ce ne sont pas des propos chocs, c’est ce que j’observe. Dire que l’islamisme va dominer ne veut pas dire que tous les Français ou les Belges vont devenir musulmans. Il y a une minorité agissante, avec ceux qui se soumettent, qui l’accompagnent pour des raisons tactiques, parce qu’on commerce avec les pays arabes et que l’on ne veut pas choquer sa majesté le sultan d’Arabie Saoudite. C’est un processus qui s’installe, à différentes vitesses. On n’a pas vu régresser la chose ces trente dernières années, ça ne fait qu’augmenter. »

Et de différencier islam et islamisme, en reconnaissant qu’il est « difficile de placer le curseur ». « Le fond idéologique, c’est l’islam, c’est le Coran. Mais ils donnent des interprétations différentes aux injonctions, aux directives du Coran. L’islamiste va prendre cela au pied de la lettre, de manière littéraliste. Le musulman lambda essayera de réfléchir, en recherche d’autres interprétations. »

L’écrivain le reconnaît, les réactions face à son discours dans les banlieues algériennes peuvent être violentes… tandis que ceux qui soutiennent ses propos ont peur de le faire au grand jour. « Beaucoup de gens réagissent violemment, qui quittent la salle, me traitent de mécréant. Et puis d’autres vous écoutent et entrent en discussion. Et ceux qui sont d’accord, souvent viennent me le dire en aparté. On n’est que quelques-uns, quelques écrivains, à oser tenir ce discours à visage découvert. »

« Les jeunes des quartiers connaissant ma littérature sans l’avoir lue. L’information ne passe pas toujours pas des canaux clairs : les idées sont dans l’air. Ma réputation dans ces milieux est faite. »

Même s’ils ne sont plus que quelques écrivains à s’opposer publiquement au régime algérien, Boualem Sansal ne compte pas arrêter. « Un moment donné, il faut assumer sa liberté et rester sur sa ligne de crête, sinon on fait le dos rond et on rentre chez soi. »

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