Luxembourg: "l'affaire" Bommeleeër toujours non élucidée après 30 ans

L’ancien Premier ministre Jean-Claude Juncker a été entendu par le tribunal.
L’ancien Premier ministre Jean-Claude Juncker a été entendu par le tribunal. - © GEORGES GOBET - BELGAIMAGE

Le Luxembourg vit-il un procès comparable à celui des tueries du Brabant en Belgique? Par la longueur de l’enquête, la qualité de certains protagonistes et l’absence de résultats concrets après 30 ans, l’actuel procès sur le plastiquage de plusieurs bâtiments luxembourgeois dans les années 80 réveille une ancienne blessure dans notre mémoire collective. L’affaire du "Bommeleeër " serait-elle le pendant, voire la prolongation des activités criminelles des "tueurs fous"?

Dans ce procès qui n’aurait dû durer que quelques mois, l'affaire ne cesse de se compliquer. Demandes d’inculpations, témoignages de personnalités politiques et théorie du complot se combinent pour créer une atmosphère délétère qui alimente le doute et la suspicion.

Après 137 jours de procès, les séances ont repris mardi avec un dossier moins clair que jamais. La 9ème chambre criminelle du tribunal de Luxembourg revient sur la destruction par bombes de bâtiments publics luxembourgeois entre 1984 et 86, juste après les tueries du Brabant. Les attentats des Bommeleeër n’ont pas eu l’impact sanglant des tueries de Nivelles, Braine-l'Alleud, Overijse et Alost qui, en Belgique firent 28 victimes en 4 ans (1982 à 1985). Les plastiquages n’avaient fait "que" 5 blessés, mais certains veulent déceler dans cette succession d’attentats un lien que la Belgique devrait peut-être étudier.

Ce procès juge deux gendarmes d’une unité d’élite, Marc Scheer et Jos Wilmes ( 55 et 52 ans) dont les avocats entendent démontrer que l’enquête interminable (comme celle du Brabant) a négligé des pistes. Comme ce fut le cas en Belgique, plusieurs théories sont en présence, dont celle de la déstabilisation. Si en Belgique, la Sureté de l’Etat et des anciens gendarmes de la BSR, Madani Bouhouche (décédé en 2005) et Robert Beijer, avaient été, un temps associés au dossiers, au Luxembourg, on parle essentiellement de la BMG (Brigade Mobile de Gendarmerie). Le profil de cette brigade formant un groupe homogène, formé à l’usage des armes et qui, au moment des faits, souffrait d’un manque de reconnaissance intéresse les enquêteurs. La baisse de l'aura de la BMG aurait pu créer des rancœurs au sein de la brigade.

Un coupable à tout prix?

Les avocats de la défense avaient affirmé fin 2013 que les interrogatoires n’avaient pas été menés de manière légale, plaidant "une atteinte irrémédiable aux droits de la Défense". Les enquêtes auraient, toujours selon les avocats, été menées uniquement à charge. Ils accusent les enquêteurs de vouloir à tout prix trouver "un coupable" après 30 ans d’échec. Au point que l’avocat Me Lorang déclarait en octobre: "Qu'est-ce que nous foutons ici?"

Dernier point commun avec les tueries du Brabant: ni les polices nationales ni le FBI ou le BKA allemand n’ont pu démasquer les auteurs des attentats.

Des ministres et le frère du Grand-Duc

Mais le procès luxembourgeois suit son cours et, parmi les nombreux témoins, figurent Jacques Santer et Jean-Claude Juncker qui se succédèrent au poste de Premier ministre à l’époque des faits. Est aussi cité le prince Jean de Nassau, frère de l’actuel chef de l’Etat. En 2005, un témoin anonyme avait désigné Jean de Nassau comme la tête pensante des attentats.

Effets de manche ou retournements?

Le 28 janvier, procureur d'État, Georges Oswald avait considéré que les contradictions des témoins Marcel Weydert et Armand Schockweiler (respectivement membre et ex-officier de la brigade mobile) méritaient une inculpation. Ce n’est pas le cas pour l’instant.

Quant au témoignage de celui qui affirme avoir vu le prince Jean, frère du Grand-Duc, lors de l’attentat du Findel en novembre 1985, il est confronté à d’autres témoignages qui affirment, au contraire, que le frère du chef de l’Etat était, au moment des faits, à la chasse avec le fils de Valéry Giscard d’Estaing. Un débat sur lequel vient se greffer la décision du frère du Grand-Duc Henri, en 1986, de renoncer à son droit de succession au trône en cas de décès de son frère.

Le 24 février, la défense a dit souhaiter entendre le Grand-Duc Jean en personne sur les conditions exactes qui ont amené le Prince Jean, à renoncer au trône en 1986. Interrogé hier mardi sur le même sujet, Jean-Claude Juncker a indiqué que son prédécesseur Jacques Santer, Premier ministre à l'époque où le droit de succession a été réglé, serait plus à même de répondre à cette question.

En octobre, Pierre Reuland, ancien directeur de la police indiquait être d'avis que les attentats pourraient avoir été coordonnés et exécutés par une personnalité importante du pays.

Il est prévu que demain jeudi, le Prince Jean vienne répondre devant les juges de son éventuelle présence non loin du Findel. Tout ceci explique que le procès pourrait encore se poursuivre des semaines, voire des mois.

Souvenir des " Années de Plomb "

Les événements intervenus dans les années 70 et 80 correspondent à ce que l’on appelait alors, principalement en Allemagne, les Années de Plomb. Le temps de la "stratégie de la tension", dans un climat de violence dont certains pensaient et pensent encore que le but était de déstabiliser les démocraties occidentales.

La Rote Armee Fraktion (ou Bande à Bader) en Allemagne dans les années 70, les extrémistes italiens, puis, sous la forme d’une criminalité de droit commun en Belgique avec les tueries du Brabant et au Luxembourg avec la destructions d’immeubles symbolisant l’Etat.

Dans le cas de la Belgique, une des pistes envisagées avait été un complot de droite ayant d’éventuelles ramifications au plus haut niveau de la Gendarmerie. Théories qui n’ont jamais pu être prouvées.

C’est cette théorie de la déstabilisation qui sera plaidée par les avocats des deux gendarmes luxembourgeois de la BMG dans l‘affaire du Bommeleeër.

Jean-Claude Verset

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