Bikinis échancrés obligatoires, les sportives se rebiffent : "Les fédérations sont dépassées par l’évolution de la société"

Après les Norvégiennes, ce sont les beach handballeuses françaises qui se rebiffent, et refusent de porter le maillot échancré que la fédération leur impose. Et de leur côté, les gymnastes allemandes posent un véritable geste "politique" en s’affichant en combinaisons complètes, plutôt qu’en justaucorps. Est-ce que quelque chose serait en train de se changer sur la planète sports féminins ?

Béatrice Barbusse, autrice du livre "Du sexisme dans le sport", est sociologue, chercheuse enseignante à l’université de Créteil… et vice-présidente de la fédération française de handball. Elle voudrait le croire, mais préfère être prudente : "Ce qui ne change pas, c’est que depuis plus d’un siècle, ce sont les fédérations qui imposent leurs règles, et c’est un véritable instrument du contrôle des femmes, pas seulement à travers leurs vêtements, mais aussi leurs cheveux, qu’elles doivent porter longs, courts ou attachés."

Et si elle voit bien une évolution, celle-ci ne lui semble pas toujours aller dans le bon sens : "Ce contrôle, il y a un siècle, c’était pour raisons religieuses, il fallait porter des vêtements longs. Aujourd’hui, c’est pour raisons commerciales, et pour soi-disant attirer les sponsors qu’il faut que ce soit ultra-court et sexy. Le point commun, c’est qu’on ne laisse pas le choix aux femmes".

Le choix, ou plutôt la liberté de choix, c’est là tout l’enjeu. Car la sociologue en est consciente : certaines sportives jouent délibérément de cette hypersexualisation pour vendre leur image. "C’est leur liberté. Mais ce n’est pas la seule voie, on le constate avec des sportives comme Serena Williams ; quand on est ultra-performante, l’image se vend bien, qu’elle soit sexualisée ou pas".

Et finalement, que ce soit la performance qui soit le plus important, en sport, c’est plutôt rassurant. Mais ça doit encore être intégré par certaines fédérations, regrette Béatrice Barbusse. Celle de handball, dont elle fait partie des instances, a choisi de soutenir les joueuses françaises dans leur démarche de révolte.

La première manifestation de cette révolte, c’étaient donc les joueuses norvégiennes. Qui avaient déjà déposé une motion pour ne plus être obligées de jouer en bikini. Rejetée par la fédération internationale.

"Marre de montrer leurs fesses"

Puis il y a eu cet acte quasi politique des gymnastes allemandes : même si c’est là admis par leur fédération, le fait de concourir en maillots complets, "c’était un véritable acte de sororité (ndlr : solidarité entre femmes), une manifestation sororale, elles ont clairement voulu manifester contre l’exploitation du corps des femmes".

Et les beach handballeuses françaises ont suivi. "C’est vraiment une manifestation de colère. Ces femmes en ont marre de jouer en bikini, marre de montrer leurs fesses", tout ça "à cause de dirigeants sexistes".

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Il y a pourtant des beach volleyeuses ou handballeuses que ça ne gêne pas, selon leurs dires. "C’est ce que j’explique dans mon livre sur le sexisme dans le sport, il y a certaines femmes qui ont intériorisé qu’elles devaient montrer leur corps. On les a réduites au rôle de mère ou de séductrice, mais avant d’être une mère, on doit être une séductrice, et elles se conforment à cette image".

Scandaleux et insultant, même pour les hommes

Le hic, c’est qu’on n’entend pas vraiment toutes celles que ça gêne… et qui ne s’engagent pas dans la discipline, tout simplement parce qu’elles savent que ça implique de montrer leur corps. "Cette hypersexualisation de ces sports a quelque chose de scandaleux, et d’insultant même pour les hommes, assène Béatrice Barbusse : est-ce qu’ils sont vraiment incapables d’apprécier des performances sportives hormis si les tenues les émoustillent ? Si on me le demandait, je ne voudrais pas jouer dans cette tenue, et je n’aurais pas envie que ma fille le fasse".

Pour la sociologue, c’est une question d’éducation : il faudrait sensibiliser à ces ségrégations liées au genre dès l’enfance : "Je milite pour qu’il y ait des études et des cours sur ces questions de genre dès le plus jeune âge".

Béatrice Barbusse le reconnaît : dans certains sports, et dans certains pays, il y a eu des progrès : "En athlétisme, par exemple, on n’utilise plus du tout des images sexualisées pour promouvoir ces sports chez nous". Mais ce n’est toujours pas le cas pour les volleyeuses. Où la tenue longue est pourtant désormais admise.. pour raisons religieuses.

"Le débat en ce domaine est délicat : si on veut que dans ces pays-là la place de la femme évolue, le sport peut être un formidable vecteur d’émancipation. Même si elles sont couvertes de haut en bas, ces femmes qui pratiquent un sport dans des pays où on voudrait qu’elles restent chez elles sont transgressives. On pourrait utiliser la manière forte, et boycotter, mais au bout du compte, qu’est-ce qu’il y a de mieux pour ces femmes ?"

Le mieux pour ces sportives, et pour les athlètes en général, c’est ce qui devrait guider la réflexion dans les règles adoptées. Car évidemment, il faut des normes et des codes, "c’est ce qui fait le principe de la compétition sportive par rapport au loisir". Mais les premiers concernés, les sportifs, devraient avoir plus leur mot à dire : "Il y a un vrai combat démocratique pour intégrer les principaux concernés dans les décisions des fédérations, surtout au niveau international", estime Béatrice Barbusse

Et à ce niveau-là, la parole qui s’est libérée parmi les athlètes, et l’incroyable écho donné par les réseaux sociaux mais aussi les grands médias joue un rôle : "Le soutien apporté aux handballeuses montre que la fédération est dépassée par l’évolution de la société. Et pour ceux qui veulent faire bouger les choses, c’est beaucoup plus facile quand les sportifs s’expriment, car là on peut intervenir, et tenter de changer les règles du jeu".

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