Bientôt tous complotistes?

Bientôt tous complotistes ?
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32% des Français pensent que le virus du sida a été créé en laboratoire et testé sur la population africaine avant de se répandre dans le monde. 31% estiment que les groupes terroristes djihadistes sont en réalité manipulés par les services secrets occidentaux. 16% considèrent que l’Homme n’a jamais mis un pied sur la Lune. Ces chiffres donnent le tournis. Pourtant, ils sont issus d’une étude française de l’institut IFOP. D’après ces recherches, 8 Français sur 10 adhèrent au moins à une grande théorie du complot. Alors, sommes-nous tous complotistes ? Peut-on vraiment lutter contre ce phénomène ? Trois experts exposaient leur point de vue dans Débats Première.  

Au fil des années et des évolutions technologiques, les théories du complot ont évolué, mais selon l’ASBL Média Animation, les théories du complot ont toutes cinq points communs : elles s’opposent à une thèse officielle, elles manipulent l’actualité, elles reposent sur le postulat que "rien n’est le fruit du hasard", elles accumulent les arguments pour convaincre et ceux qui sont contraires sont tout simplement niés, et elles laissent penser que ceux qui n’y croient pas sont naïfs. Les théories sont nombreuses, si bien que Bruno Fay, journaliste et auteur de "Complocratie : enquête au sein du nouveau conspirationnisme", estime qu’aujourd’hui nous faisons face à un "conspirationnisme ordinaire et de masse" : "Ordinaire, parce que n’importe quel événement peut désormais être la source d’une théorie du complot, et de masse, parce que nous sommes tous un peu complotistes d’une certaine manière".

Comment l’expliquer ? Pour Marie Peltier, chercheuse et auteur de "L’ère du complotisme" les théories du complot naissent du sentiment de défiance du citoyen à l’égard de ce qui est perçu comme la parole officielle : celle des politiques et des médias. Et cette défiance vient elle-même des complots avérés qui ont été révélés au cours de l’Histoire et du problème de l’immédiateté de l’information selon Bruno Fay : "Les médias aujourd’hui n’arrivent plus à apporter les réponses aux questions que se posent les citoyens. Il en découle des 'angles morts de l’information'". Direction alors internet pour obtenir des réponses … et là les réponses apportées sont des théories très simples, très claires donc faciles à retenir ... et à répéter.

Impossibilité de légiférer sur la vérité

À l’heure où Emmanuel Macron propose une loi pour lutter contre les "fake news", les experts prônent davantage le dialogue. Légiférer ne ferait qu’accentuer le climat de rupture de confiance "si on est dans l’injonction, comme ce que propose le président français, on risque fort de renforcer le sentiment que l’on cache quelque chose. Il ne faut pas chercher à faire taire les critiques, il faut ouvrir le débat, et remettre de la complexité dans l’argumentaire", insiste Marie Plétier.

Patrick Verniers, président du Conseil supérieur de l’Éducation aux médias est du même avis : l’esprit critique naît dans le débat, dans l’interaction et la confrontation d’idées en partant de faits issus de la réalité.

"L’esprit critique est quelque chose qui se construit et ce n’est pas en étant tout seul dans son coin devant son écran que l’on va le développer. Le débat doit se passer dans des lieux collectifs", dit-il. Toute la complexité est évidemment de pouvoir mener un débat, puisque l’argument "joker" des complotistes est bien souvent que comme il n’y a pas de preuve qu’il n’y a pas de complot… c’est qu’il y a complot. C’est également "très complique de savoir de qui on parle, et avec qui", ajoute Bruno Fay, ce qui complique forcément la discussion et le dialogue prôné par ces spécialistes.

S’attaquer au fond… mais aussi à la forme

"Les théories du complot ne sont pas des discours farfelus qui racontent n’importe quoi ! Ce sont des discours construits !", insiste l’auteur de "l’ère du complotisme". Ces discours sont une réponse à des zones d’ombres, de doutes et ils les renforcent. Mais pour les contrer, c’est très compliqué, explique Patrick Verniers : "Quand on discute avec des complotistes, les arguments ne suffisent pas. Au-delà de l’argumentaire, ce qui caractérise les idées complotistes c’est aussi leur format : un format médiatique bien particulier, bien souvent audiovisuel".

Sur les plateformes de partage de vidéos, les extraits percutants explosent les records de vues, les photos accusatrices font le tour des réseaux sociaux, les articles sont bref et directs. Le langage est choisi avec soin et la musique est savamment mêlée aux images pour susciter l’inquiétude. "Ce sont des éléments qu’il faut savoir identifier, et non les rejeter en bloc. Il faut pouvoir confronter le discours complotiste à la fois sur le fond et sur la forme en expliquant aux gens ces techniques", explique le président du Conseil supérieur de l’Éducation aux médias.

Et ça, ça ne se fera pas avec une simple discussion insiste-t-il, c’est quelque chose qui s’installe avec le temps.