Bicentenaire de la mort de Napoléon

Entre ombre et lumière, les multiples visages de Bonaparte

© Getty / RTBF

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Il y a 200 ans, sur l’île hostile et perdue de Sainte-Hélène, au milieu de l’océan Atlantique, s’éteignait l’un des personnages les plus marquants de l’Histoire. Des plus controversés aussi, Napoléon Bonaparte. Hommes aux multiples facettes, Bonaparte fascine autant que Napoléon rebute et les voix dissonantes s’élèvent de plus en plus contre le "petit caporal" devenu Empereur.

Ordonnateur d’une France moderne et contemporaine pour les uns, despote cynique pour les autres, l'"Aigle" et ceux qui le portèrent au pouvoir, ont toujours eu pour ambition de remettre de l’ordre dans cette nation tourmentée sous l’Ancien Régime et plongée dans la désorganisation et l’instabilité après la Révolution de 1789. Une tâche titanesque que la reconstruction de l’Etat français, qui ne se fit pas sans mal.

Quinze ans d’une vertigineuse épopée. Quinze années au cours desquelles le Premier consul Bonaparte réorganise et centralise (certains diront confisque) les pouvoirs, assoit son autorité et celle de son gouvernement, se fait sacrer Empereur et réforme en profondeur les institutions politiques et sociales. Quinze années aussi au cours desquelles celui qui deviendra Napoleon 1er n’aura de cesse de faire la guerre pour asseoir la paix, sa paix. Une stratégie belliciste sur le plan extérieur qui empêchera Napoléon de réellement jouir de ses victoires sur le plan intérieur.

Plongée au cœur de la personnalité ambivalente de cet animal politique, mégalomane, brutal, stratège hors pair, sanguinaire, terriblement moderne et cruellement ambitieux. Portrait en clair-obscur (pour rejoindre le chapitre désiré, cliquez sur le livre correspondant).  

Le roi de la com'

"Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard", peinture de Jacques-Louis David, version de 1803. © Musée du Belvédère, à Vienne

Militaire, politique, se réclamant des sciences, l’Empereur était un génie de la com’. Véritable "chef du marketing" de son pouvoir et de son règne.

Évidemment, quand la presse est muselée et qu’on est directement derrière l’écriture des "bulletins de la grande armée", relatant les batailles, et de son "Mémorial de Sainte-Hélène" où il y raconte sa vie, c’est d’autant plus facile de se mettre en valeur… Derrière cette dernière phrase volontiers un peu piquante, il y a des faits.

Made in "Napo"

Durant l’exercice du pouvoir, Napoléon a lui-même forgé sa légende. Et a inventé, de son vivant, une véritable "marque". Bicorne à l’horizontale (un tel chapeau se portait à l’époque une pointe vers l’avant de la tête, l’autre à l’arrière), redingote, costume de chasseur à cheval, pincements d’oreille à tout bout de champs, son aspect abordable lors des campagnes, main sur le ventre, coupe de cheveux presque à la romaine, l’aigle, les abeilles… Un logo à lui tout seul !

Sa légende, il la met en scène. Il la fait savoir, il l’écrit, il la fait peindre. Roi de la com’, il va saluer les pestiférés de Jaffa, lors de la campagne de Syrie. Il est peint, triomphant et sûr de lui, sur un fougueux cheval cambré, lors du passage par l’armée du col du Grand-Saint-Bernard. Les artistes sont à sa botte, autant en profiter.

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Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa, d’Antoine-Jean-Gros, 1804 © Getty

Culte !

Il y a ses bustes, qu’on met partout. Il y a ses statues, comme celle trônant sur la colonne de la place Vendôme (colonne faite avec la fonte de l’acier des canons ennemis) ou celle placée au-dessus de la "colonne de la grande armée", à Boulogne. Il est sculpté en romain, couronne de lauriers sur la tête. Culte de la personnalité.

Roi de la mise en scène, il sait que c’est déjà l’image qui compte à l’époque. Son sacre, et le tableau qu’en a fait David, c’est ça. Le radeau "de la paix" au milieu du fleuve à Tilsit, où il tape sur l’épaule du tsar Alexandre en 1807, également. Et des mots aussi, qui frappent l’imagination et résonnent encore. "Le soleil d’Austerlitz", "Du haut de ces pyramides, 40 siècles nous contemplent", "Soldats, je suis content de vous !", "Ce n’est pas possible ; cela n’est pas français", le "Vol de l’Aigle de clocher en clocher"           

Il y en eut de plus "trash" aussi – et peu digne d’un homme de son rang, diront certains — comme "Vous êtes de la merde dans un bas de soie !", lancé à Talleyrand. Et pour les images, celles, dans toutes les mémoires, impressionnantes et terrifiantes comme l’Empereur regardant Moscou en flammes ou de la retraite de Russie n’étaient pas souhaitées, ceci étant dit.

Du haut de ces pyramides, 40 siècles nous contemplent

Pour le spectacle et la postérité, c’était donc le nec plus ultra. Quitte à enjoliver la réalité. Les pestiférés de Jaffa, certains disent qu’il y est passé les voir en coup de vent; le passage des Alpes était plutôt sur un mulet, emmitouflé et frigorifié, que sur un fringuant étalon en majesté… Et quant au sacre, on sait que sa mère, peinte en plein milieu de la toile, n’y était pas…

Il y eut aussi des faux pas, comme lors des 100 jours, où lors de la gigantesque "fête du Champ-de-Mai" (qui eut lieu… le 1er juin sur… le Champ-de-Mars (?!)), il apparut, tel un prince de la Renaissance, vêtu d’un manteau d’hermine brodé d’or, d’un drôle de bonnet et d’une tunique rouge… D’aucuns ont pouffé. Mais les rires se sont tus quand peu après il passa en revue les aigles dans son uniforme habituel.

Soit. Tel Jules César lors de la guerre des Gaules, on sait que c’est Napoléon lui-même qui dictait les "bulletins" à la suite des batailles. Comptes rendus de campagne et de combats, il aurait eu tendance à parfois un brin "réécrire l’histoire".

A enchérir sur un épisode, ou à minimiser un autre. Ainsi, parallèlement à la bataille d’Iéna (1806), il y en eut une autre. Celle d’Auerstaedt. Le maréchal Davout, avec environ 25.000 hommes, y affrontait le gros de l’armée Prussienne (66.000 hommes). Les Prussiens pensaient que c’était l’armée principale – celle-ci était à Iéna. A presque un contre trois, les Français gagnèrent brillamment. Un fait d’armes extraordinaire. Pourtant, le "petit caporal" aurait tendance à mettre beaucoup plus en avant SA bataille, Iéna (qui sera, néanmoins, elle aussi décisive).

Dans le même ordre d’idées, lors du clash opposant les Français et les Autrichiens de 1796, marquée par l’incroyable campagne d’Italie, le général Bonaparte damera clairement le pion à d’autres généraux victorieux. Et signera seul des traités de Paix (Leoben, Campo Formio). Des noms comme Augereau, Hoche ou Moreau sont ainsi presque rayés de l’histoire.

Du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas

On n’est jamais mieux servi que par soi-même. C’est aussi certainement ce que Napoléon s’est dit lors de son arrivée à Sainte-Hélène. Via la plume de Las Cases, il va coucher ses mémoires sur papier. Ce que l’on appellera "le Mémorial de Sainte-Hélène" rentrera bientôt dans la postérité. Mais il ne faut pas prendre tout ce qui y est écrit comme argent comptant. C’est la voix de l’Empereur déchu qui parle. Et qui distillera ses mots dans l’esprit des générations futures.

Le moyen d’être cru est de rendre la vérité incroyable

Une légende que Bonaparte lui-même a forgée. Et dont il impute les principales responsabilités de ses défaites… aux autres. Talleyrand, Fouché, sa famille, la plupart des maréchaux d’Empire (sauf les décédés, comme Lannes ou Berthier) et notamment Grouchy, qu’il accablera après Waterloo. Jusqu’au bout. A Sainte-Hélène, ce sera le gouverneur Hudson Lowe et de " l’oligarchie britannique " qu’il pointera du doigt. Jusque dans son testament. Il se pose en martyr. Dernier acte pour que la légende prenne corps.

L'ambitieux

L'Empereur Napoléon 1er en costume de sacre, François Gérard, 1805. © Musée du Louvre

Un homme d’Etat en avance sur son temps Napoléon ? Ses contemporains parlaient de lui comme d’un gouvernant "professionnel", qui exerce le pouvoir 24 heures par jour et qui attend la même chose de tous ceux qui servent l’Etat. Une posture rare à une époque où les petites vanités, les délices annexes et les vicissitudes du pouvoir peuvent à tout moment faire basculer les choses. Et cela Napoléon en était conscient, depuis son plus jeune âge, ou presque.

Pour ce travailleur compulsif qui se veut proche du peuple, la connaissance des choses, toutes les choses, est la clef de tout. Alliée au bon sens, à l’expérience, elle est garante d’un exercice du pouvoir efficace.

L’autre Prince

Loin de vouloir plaire à tout le monde, Napoléon n’en demeure cependant pas moins ambivalent. Monarque-révolutionnaire, égalitariste-élitiste, despote-démocrate, nombreux sont les moments de son existence qui s’entrechoquent, souvent dictés par un réalisme politique en avance sur son époque, ouvertement inspiré de la défense du "bien commun" telle que décrite par Machiavel dans Le Prince.

Conscient qu’il y avait beaucoup à apporter à cette nation épuisée et excédée par dix ans de Directoire et de luttes intestines, c’est à la faveur d’un coup d’Etat que Napoléon devient Premier consul en 1799. Dans cette "dictature de salut public à la romaine" les ambitions personnelles de Napoléon s’aiguisent. Car loin des régimes totalitaires de l’époque, la gestion consulaire, qui exclut presque totalement violence et brutalité, suscite l’adhésion d’une grande partie du peuple.

Hormis l’attentat de la rue Saint-Nicaise à Paris le 24 décembre 1800 qui fera une dizaine de morts mais auquel Napoléon échappera, les temps sont relativement sereins pour l’époque. Il est vrai que le commanditaire présumé de l’attentat, le duc d’Enghien, a été condamné à mort et aussitôt fusillé. Un signal fort et clair, tant pour ses détracteurs que pour Napoléon lui-même.

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Attentat de la rue Saint-Nicaise à Paris contre le 1er consul, le 3 nivôse au 9 (24 décembre 1800), aquarelle, estampe colorée, Musée National du château de Versailles, auteur inconnu, date inconnue. © Getty

Concentration des pouvoirs

Convaincu qu’il est le seul capable de gouverner cette France-là, soucieux de protéger les institutions de la République et profitant du moment de grâce dans lequel il se trouve Napoléon Bonaparte se fait élire consul à vie. Une manière selon lui de légitimer son pouvoir et de voir les choses sur le long terme. Une vision partagée par 45% des inscrits au plébiscite du Consulat visant à valider la Constitution de 1802 qui consacre la toute-puissance de Napoléon.

À partir de ce moment, la concentration des pouvoirs au sein de l’exécutif s’accélère. Parallèlement, son autorité intérieure continue de susciter l’adhésion. Napoléon fait le ménage autour de lui et apparaît de plus en plus comme incontournable et indispensable aux yeux d’une majorité des Français, qui lui reconnaissent la paternité du retour à l’ordre et à la paix.

Gouverner et non asservir

C’est finalement une autre tentative éventée de conjuration royaliste, celle attribuée à Cadoudal et Pichegru visant à assassiner le chef de l’Etat, qui poussera les pouvoirs constitués de l’époque à décréter l’hérédité et l’Empire. Ce sera chose faite le 18 mai 1804 lorsque le Sénat se rendra à Saint-Cloud afin de proclamer Napoléon Bonaparte Empereur des Français, Napoléon 1er est né. Le 2 décembre c’est au tour du pape Pie VII de sacrer Napoléon Empereur en la cathédrale Notre-Dame de Paris.

D’après les documents de l’époque, la proclamation d’une "monarchie nouvelle" était motivée par le fait que la dynastie des Bourbons, trop féodale, se serait exclue de la nation, laquelle refuse sa foi à celui qui ne lui a pas donné la sienne. La nouvelle souveraineté réside entièrement dans le peuple. Le prince, devenu magistrat, ne reçoit le pouvoir qu’en échange des services qu’il procure ; il est là pour gouverner la nation et non pour l’asservir à ses desseins personnels. En d’autres termes, le prince est pour le peuple et non le peuple pour le prince.

Quant à l’hérédité, elle éviterait les ambitions, les querelles de pouvoir et l’esprit de faction. La Pologne et son régime électif sont pris en exemple au sein du Tribunat, l’une des quatre assemblées constitutives où la question a été discutée, afin de montrer combien l’élection est néfaste à la puissance d’une nation. Ce pouvoir héréditaire est cependant loin d’être absolu. En échange, Napoléon devra accepter la mise en œuvre d’institutions garantes des libertés civiles, politiques et des lois universelles.

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Le Sacre de Napoléon Ier, par le peintre Jacques-Louis David (détail) © Getty

À sa manière

Le souhait est donc d’abolir le Consulat instauré suite au coup d’État de 1799 afin de le remplacer par une sorte de monarchie constitutionnelle garantissant "l’indépendance des grandes autorités, le vote libre et éclairé de l’impôt, la sûreté des propriétés, la liberté individuelle, celle de la presse, celle des élections, la responsabilité des ministres et l’inviolabilité des lois constitutionnelles".

Mais la première mouture présentée par le Sénat à Napoléon ne lui plaît guère. Elle sera remaniée afin de mieux cadrer avec les aspirations du futur Empereur. De nombreuses concessions seront effectuées concernant l’indépendance des corps constitués et du judiciaire ainsi que les libertés principales. Ainsi la liberté de la presse disparaîtra purement et simplement du document.

Une situation qui ne s’améliorera pas au cours des années. Les garanties exigées par les législateurs ne seront jamais vraiment respectées. L’Empereur républicain censé remplacer un pouvoir consulaire jugé dictatorial devint peu à peu un monarque absolu. Sa politique belliciste et expansionniste, loin de consolider les conquêtes de la République, entraînera de grandes défaites, lourdes de conséquences. Jusqu’à la Restauration et le retour des Bourbons dans le cadre d’une monarchie constitutionnelle.

Empereur plutôt que roi

Reste la question, en apparence secondaire, du pourquoi un Empire plutôt qu’une monarchie ? L’explication serait à trouver auprès de Napoléon lui-même et de ses proches. À l’instar de Rome et de Charlemagne, cette nouvelle France, de par ses annexions et son territoire s’apparente plus à un Empire. Le terme "empire" est à l’époque toujours utilisé pour parler de la France du point de vue territorial ou géographique. Le décret du 15 décembre 1792 stipule ainsi la peine de mort contre "quiconque tenterait de démembrer l’empire". Et puis être l'"Imperator", le "triomphateur" à la couronne de laurier, n’était pas pour déplaire à Napoléon.

Le "petit caporal", proche de ses soldats

Napoleon Bonaparte passant ses troupes en revue en 1811, gravure d'Augustin Burdet, © Getty

Contrairement aux monarques et aux princes du reste de l’Europe, contrairement même à ses maréchaux bardés de décorations et débordants d’apparats, Bonaparte/Napoléon était perçu comme quelqu’un aux goûts simples, appréciant la compagnie de ses soldats.

Doté d’une prodigieuse mémoire des noms, il leur paraissait proche. A la veille d’une bataille, il lui prenait ainsi parfois l’envie de tailler le bout de gras avec quelques grognards, ou de faire un tour, incognito, dans les bivouacs. Il pince alors les oreilles pour un oui ou pour un non (enfin avec lui, il valait quand même plus souvent que ce soit un oui). Artilleur de formation, il lui arrive même de placer les canons lui-même… Lors des longues marches, il apparaît régulièrement, au détour d’une route, saluant ses troupes.

Se montrer proche et abordable. Être sur le terrain. Avoir les mêmes goûts, simples, que le plus petit soldat. Du moins faire en sorte de le faire croire. Napoléon l’avait bien compris, c’est ce qui le différenciait aussi des autres rois, distants du simple "plouc", comme des champs de bataille. Son armée, ses soldats, son atout majeur. Et ces derniers lui resteront, jusqu’au bout, extrêmement fidèles. Croyants également dur comme fer en la "bonne étoile" de Bonaparte, du "petit tondu" – comme ils le surnommaient aussi. Sa présence de les réconforter. Et la gloire impériale de rejaillir sur eux.

A partir du Consulat (1801-1804), sa tenue privilégiée lors des campagnes sera sa célèbre redingote grise. Son bicorne, tout noir et tout simple, en feutre ou en peau de castor, mis à l’envers, permet de le reconnaître de loin.

J’ai fait mes plans avec les rêves de mes soldats endormis

S’il n’est pas dans sa redingote, il est vêtu de l’uniforme de colonel de chasseur à cheval. L’uniforme, vert à l’origine (il deviendra bleu avec le temps), est resté célèbre. Pourtant, il n’est pas celui porté par les hauts grades de l’Empire.

Sur son testament, Napoléon, terminant de bâtir sa légende en exil sur Sainte-Hélène, écrira : "Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé." Son corps reposant aux Invalides depuis 1840, accueilli par une foule innombrable, son vœu a été exaucé.

 

L'ogre sanguinaire

Des millions de soldats périrent au cours des nombreuses campagnes napoléoniennes. © EMMANUEL DUNAND / AFP

Que de sang versé ! C’est un des reproches souvent fait au Corse. L’Europe entière à feu et à sang, plongée dans les turpitudes de l'Ogre "ou encore de l'Antéchrist", sacrifiant la jeunesse du continent dans des batailles de plus en plus meurtrières pour sa propre gloire. Chez ses détracteurs, cette vision est tenace. Et de constater qu’il y a du vrai là-dedans.

Le cœur d’un homme d’Etat doit être dans la tête

Engagé dans une guerre sans fin contre les monarchies qui lui tiennent tête, les unes après les autres, n’étant pas homme de concession et n’arrivant pas à faire plier l’Angleterre, le cercle vicieux semble engloutir les troupes.

La froideur est la plus grande qualité d’un homme destiné à commander

D’autant que les armées ennemies ont appris, nous l’avons vu, à lui tenir tête. Voire à le contrer. Et au fur et à mesure des campagnes, les batailles vont devenir de plus en plus meurtrières.

De chiffres cumulés (variables selon les sources), on passe d’environ 4000 morts ou blessés à Lodi (1796), à 6000 à Aboukir (1799), à plus de 10.000 à Marengo (1800), 15.000 à Austerlitz (1805), 20.000 à Iéna (1806), plus de 75.000 à l’effroyable bataille d’Eylau (1807), presque le même nombre pour l’inutile bataille d’Essling (1809) et 70.000 à Wagram (1809), 75.000 à la Moskova (ou Borodino, en 1812), et entre 120.000 et 140.000 à l’énorme " bataille des Nations " de Leipzig (1813).


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Sans compter la guerre d’Espagne et l’effroyable retraite de Russie. La campagne de Belgique, la dernière, sera une des plus meurtrières, faisant environ 100.000 victimes sur trois jours (1815). Chiffres toujours plus croissants, affolants, délirants.

Chair à canon

Ainsi que le décrit Dominique de Villepin dans son livre La chute de Napoléon, l’Empereur se dirigera pas à pas vers l’abîme laissant derrière lui d’innombrables victimes.

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Carte figurative de M. Minard, datée de 1869. On peut y voir, en beige, le trajet de la Grande armée du fleuve Niémen (frontière russe) à Moscou et en noir le trajet de retour. Un millimètre équivaut à 10.000 hommes (taille réelle du graphique). En dessou © -

Napoléon dira ces mots terribles en 1813 à Metternich, l’ambassadeur d’Autriche : "Un homme comme moi se soucie peu de la vie ! Que me font, à moi, deux cent mille hommes !" A la fin de l’entrevue, peu avant le désastre de Leipzig, la discussion montre également le côté orgueilleux de l’Empereur : "Savez-vous ce qui arrivera ? Vous ne me ferez pas la guerre." Et Metternich de lui rétorquer cette phrase célèbre : "Si vous avez cette croyance, Sire, vous êtes perdu. J’en avais le pressentiment en venant ici. Maintenant que je m’en vais, j’en ai la certitude."

Que me font, à moi, deux cent mille hommes ?

Bonaparte se vantait de sa magnanimité. A l’égard de conspirateurs comme Maret, ou de Staps, le jeune Autrichien qui voulut le tuer à Schönbrunn – ce dernier sera tout de même exécuté. Dans les faits, il pouvait faire preuve de cruauté. Lors de l’expédition en Syrie (durant la campagne d’Egypte), il ordonne qu’on fusille ou qu’on décapite 4000 prisonniers à Jaffa. L’armée n’était pas assez nombreuse pour transporter les hommes, et en plus ça permet de marquer les esprits.

Brutalité

En Italie, des bourgs se révoltent ? Il préconise qu’on les brûle. Une émeute royaliste à Paris en 1795 ? Bonaparte, alors jeune officier, obéit à ses supérieurs et canonne sur la foule (300 morts). On le surnommera alors "le général vendémiaire".

Cependant d’aucuns disent qu’il ne cherche pas la destruction à tout prix. Napoléon veut juste s’imposer. Il ne deviendra jamais meurtrier de masse ou génocidaire, à l’instar de dictateurs du XXe siècle.

L’Empereur et l’armée pourront se montrer impitoyables en temps de guerre – autant dire souvent —. L’armée doit souvent subvenir à ses besoins sur le terrain, nous l’avons vu. Cortège de rapines, pillages, viols, incendies… sous prétexte de "libérer les peuples". Napoléon ne supportait cependant pas qu’on lui tourne le dos. Il se méfiera toujours de la foule, ce peuple qui peut être incontrôlable et pris par des passions qu’il craint plus que tout. Les soldats, c’est autre chose. Et surtout, ce sont quand même eux qui servent à combattre pour ses idées.

Aussi, hors campagnes, on ne peut pas dire qu’il fut d’une incroyable clémence dans la répression qui suivit l’attentat de la rue Saint-Nicaise (1800-1801) et l’assassinat du Duc d’Enghien, exécuté pour raisons politiques (1804). Il décidera après l’attaque (la première de l’Histoire, faite au moyen d’une bombe), de mettre ses ennemis "de l’intérieur" hors jeu.

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© AFP/BELGA

Conscription

La conscription, elle, fera de plus en plus d’appelés. Au départ sur base volontaire, elle se fera obligatoire, brutale. Et demandera des soldats de plus en plus jeunes. Ceux qu’on a appelés les "Marie-Louise" (du nom de l’Impératrice), lors de la campagne de France (1814) seront des adolescents. 120.000 conscrits. Dans nos régions aussi, le peuple est sur les dents : "Au départ, il y eut plutôt un engouement de rentrer dans les rangs de l’armée. Un emploi assuré, une possibilité de gloire, un idéal révolutionnaire aussi…, explique Michel Lefebvre, président de l’asbl Les amis de Ligny. Puis, à partir de la guerre d’Espagne, on était encore moins sûr de revenir." Le vent semble tourner pour l’Empire, et les campagnes se dépeuplent.

On évalue les pertes militaires des guerres napoléoniennes à entre 2,5 millions et 3,5 millions de soldats (Français et alliés). Les pertes civiles quant à elles, sont évaluées à environ entre un petit million et trois millions de personnes. À noter que les morts sont principalement décédés durant les campagnes de maladies (et de froid, comme en Russie) que dans des combats.

Le réformateur (1ere partie)

La signature de Napoléon sur un document du 19e. © AFP

Dès son arrivée au pouvoir, Napoléon entend bien effectuer un remaniement en profondeur du paysage judiciaire. Un système jugé désordonné, partial et non satisfaisant par une grande partie des Français. En cause des juridictions mal définies, des magistrats élus, souvent incompétents ou partiaux politiquement. Comme pour l’organisation administrative, cette réforme doit se faire dans le sens de la centralisation.

C’est chose faite avec la loi du 18 mars 1800 qui réorganise les institutions judiciaires. Une structure pyramidale voit le jour, avec au sommet la toute-puissante autorité du chef de l’Etat. C’est en effet lui qui nomme les juges, ceux-ci sont inamovibles, payés par l’Etat et regroupés dans un corps, "l’ordre judiciaire". À l’instar des enseignants pour l’enseignement, c’est au travers des juges et non des tribunaux que l’Etat contrôlera cette justice nouvelle dont l’ensemble des lois seront réunies dans le Code pénal en 1810.

Il suffira d’un Code

Pour faciliter l’application et l’acceptation de cette justice nouvelle, Napoléon compte s’appuyer sur la paix civile, une paix uniforme et régie par des lois identiques pour tous. Ce sera le Code civil, pourfendeur de privilèges et ciment de la nation.

Car avant la Révolution, beaucoup d’aspects de la vie en société étaient régis par des lois différentes suivant les régions. Dès 1799, Napoléon charge donc Cambacérès et quatre des meilleurs juristes de l’époque de reprendre le travail amorcé quelques années plus tôt. Cette commission rédigera un ensemble de textes de loi censés déterminer le statut des personnes, le statut des biens et le statut des relations entre les personnes. Des textes sur base desquels les relations sociales au sein d’une même famille ou d’une même ville pourront être gérées et organisées.

Promulgué en 1804, le Code civil est rédigé dans une seule langue, le français. Volontairement simple, chaque citoyen doit pouvoir lire et comprendre les 36 lois et 2281 articles qu’il contient. Des lois qui imposent l’égalité des citoyens devant la loi, la disparition de fait de la féodalité, l’avènement des libertés personnelles des hommes et la laïcité de la société. La religion catholique devient une religion comme une autre. Quant aux informations sur la naissance, le mariage ou le divorce et la mort des citoyens, ce sera dorénavant l’État et non plus par l’Église catholique qui en aura la gestion. À propos de la domination du père ou du mari dans la famille, elle est renforcée. Et les femmes, comme les enfants, perdent une partie des droits et libertés accordés sous la Révolution.

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Frontispice du tome I/9 du livre Recueil des lois composant le Code civil avec les discours des orateurs du gouvernement. Publication au fur et à mesure des travaux, avant la numérotation des articles. © Getty

Concernant le divorce, autorisé par la Révolution en vertu de la loi du 20 septembre 1792, le Code civil va tempérer certains excès liés à cet acte nouveau, inconnu sous l’Ancien Régime où le mariage est un sacrement que nul ne peut rompre et dépendant de l’Eglise.

Ce que rien n’effacera, ce qui vivra éternellement, c’est mon Code Civil

Sous Napoléon, le mariage demeure un acte civil et le divorce autorisé, mais seulement pour faute de l’un des deux époux ou par consentement mutuel. C’est ce denier motif qui sera retenu pour le divorce de Napoléon et de sa première épouse, l’impératrice Joséphine de Beauharnais.

L’œuvre du Code civil est complétée par l’adoption d’un code procédure civile en 1806, d’un Code de commerce en 1807, d’un code d’instruction criminelle en 1808 et d’un Code pénal en 1810. En 1807 le Code civil prend le nom de Code Napoléon.

Jusqu’à la fin de sa vie Napoléon n’aura de cesse de proclamer : "Ma vraie gloire, ce n’est pas d’avoir gagné quarante batailles; Waterloo effacera le souvenir de tant de victoires. Ce que rien n’effacera, ce qui vivra éternellement, c’est mon Code Civil."

L’Histoire lui donnera raison puisque 200 ans après sa rédaction, ce "Code civil des Français", bien que modifié au fil du temps, est toujours en usage chez nos voisins. Clair et concis, il a également inspiré une septantaine de pays à travers le monde, dont le nôtre.

Napoléon et les femmes

Napoleon et Josephine, peinture d'Harold Hume Piffard, © Getty

À l’échelle de l’Histoire, la condition de la femme a de tout temps été largement inférieure à celle des hommes. Il suffit de jeter un coup d’œil dans notre propre rétroviseur pour se rendre compte combien l’émancipation de la femme est récente. Pourtant Napoléon Bonaparte fait régulièrement l’objet de vives critiques à ce sujet. En cause, une Révolution dont le principe d’égalité laissait augurer une amélioration et un changement de statut radical. Il n’en sera rien.

Si la Révolution reconnaît à la femme la personnalité civile, le droit de vote et autres droits politiques ou civils lui sont interdits. Sous l’Empire, le Code civil assimile la femme à un être mineur, placé sous la tutelle de son mari ou de son père tant qu’elle n’accède pas au rang d’épouse.

Le père, dépositaire de tous les droits

Car la femme est avant tout une épouse, une mère qui se doit de charmer son entourage. La procréation est un devoir, auquel elle ne peut déroger sous peine de divorce. Quant aux enfants, si elle les met au monde, c’est le père qui est dépositaire de tous les droits à leur égard.

En théorie, les femmes sont relativement protégées des excès de leur mari. Le divorce est autorisé et automatique en cas de violences, ou lorsque le mari entache son comportement de faits de mœurs. Car dans les faits, la définition des faits de mœurs diffère pour l’homme et la femme. Tout adultère féminin vaut divorce, les hommes ayant quant à eux le droit de papillonner tant que cela n’a pas lieu à leur domicile.

Une dépendance d’autant plus accentuée que les métiers féminins sont rares et très mal considérés. Seules quelques femmes issues des classes aisées peuvent espérer une émancipation (toute relative) de par leur esprit et leurs talents.

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Bonaparte, Kleber, Eugene De Beauharnais lors de la campagne d’Egypte. © Getty

Mais à y regarder de plus près ce fameux code napoléonien rassemble des règles préexistantes, notamment issues du droit romain ou de la Coutume de Paris. Et s’il reflète les idées nouvelles de l’époque, comme les libertés individuelles  et l’affirmation de l’égalité entre tous les Français, il a été rédigé par des représentants de la bourgeoisie, exclusivement masculins, qui organisent la nouvelle société en fonction de leur position sociale et de deux notions, celle de minorité et celle de majorité.

Une distinction essentielle qui a pour conséquence de réglementer très précisément la sphère privée avec pour conséquence des droits très difficiles à exercer dans les faits par les femmes de l’époque, la majorité n’étant pas une condition suffisante tant les structures et les institutions de l’Etat sont inadaptées voire inaccessibles aux femmes. L’éducation et le monde du travail en sont deux exemples criants, la mixité n’étant qu’une chimère.

Adieu, femme, tourment, bonheur, espérance et âme de ma vie, que j’aime, que je crains

Dans sa sphère privée pourtant, Napoléon se montra respectueux envers les femmes de sa vie. Un comportement loin d’être la norme à l’époque. Amoureux transi de sa première épouse Joséphine de Beauharnais, qui ne le lui rendit guère, jamais il ne laissera la vengeance ou la frustration prendre le dessus. Au contraire, tout au long de leur mariage il demeurera un mari attentionné et un beau-père aimant pour la descendance issue du premier mariage de sa dulcinée (enfants pour qui il était "oncle bibiche"), comme en témoignent les nombreuses lettres envoyées à son épouse, et souvent restées sans réponse comme l’écrit Bonaparte lui-même dans un courrier envoyé à son épouse le 30 mars 1796.

" Je n’ai pas passé un jour sans t’écrire; je n’ai pas passé une nuit sans te serrer entre mes bras; je n’ai pas pris une tasse de thé sans maudire la gloire et l’ambition qui me tiennent éloigné de l’âme de ma vie. Au milieu des affaires, à la tête des troupes, en parcourant les camps, mon adorable Joséphine est seule dans mon cœur, occupe mon esprit, absorbe ma pensée. Si je m’éloigne de toi avec la vitesse du torrent du Rhône, c’est pour te revoir plus vite. Si, au milieu de la nuit, je me lève pour travailler encore, c’est que cela peut avancer de quelques jours l’arrivée de ma douce amie, et cependant, dans ta lettre du 23, du 26 ventôse, tu me traites de vous [souligné deux fois]. Vous toi-même. Ah ! mauvaise ! Comment as-tu pu écrire cette lettre ? Qu’elle est froide ! Et puis du 23 au 26 restent quatre jours ; qu’as-tu fait, puisque tu n’as pas écrit à ton mari ?… Ah ! Mon amie, ce vous et ces quatre jours me font regretter mon antique indifférence. Malheur à celui qui en serait la cause ! Puisse-t-il, pour peine et pour supplice, éprouver ce que la conviction et l’évidence qui servit ton ami, me feraient éprouver ! L’enfer n’a pas de supplice, ni les furies de serpent ! Vous ! Vous ! Ah ! Que sera-ce dans quinze jours ? Mon âme est triste; mon cœur est esclave, et mon imagination m’effraie… Tu m’aimais moins, tu seras consolée. Un jour tu ne m’aimeras plus; dis-moi-le, je saurai au moins mériter le malheur… Adieu, femme, tourment, bonheur, espérance et âme de ma vie, que j’aime, que je crains, qui m’inspire des sentiments tendres qui m’appellent à la nature, à des mouvements tempestueux aussi volcaniques que le tonnerre. Je ne te demande ni amour éternel ni fidélité, mais seulement… vérité, franchise sans bornes. Le jour que tu me diras : je t’aime moins, serai ou le dernier de mon amour ou le dernier de ma vie. Si mon cœur était assez vil pour aimer sans retour, je le hacherais avec les dents. Joséphine ! Joséphine ! Souviens-toi de ce que je t’ai dit quelquefois : la nature m’a fait l’âme forte et décidée ; elle t’a bâtie de dentelle et de gaze. As-tu cessé de m’aimer ! ! Pardon, âme de ma vie, mon âme est tendre sur de vastes combinaisons. Mon cœur, entièrement occupé par toi, a des craintes qui me rendent malheureux. Je suis ennuyé de ne pas t’appeler par ton nom. J’attends que tu me l’écrives.
Adieu ! Ah ! Si tu m’aimes moins, tu ne m’aurais jamais aimé. Je serais alors bien à plaindre.

PS. : La guerre, cette année, n’est plus reconnaissable. J’ai fait donner de la viande, du pain, des fourrages; ma cavalerie armée marchera bientôt  mes soldats me montrent une confiance qui ne s’exprime pas : toi seule me chagrines, toi seule, le plaisir et le tourment de ma vie. Un baiser à tes enfants, dont tu ne parles pas. Pardi ! Cela allongerait tes lettres de la moitié; les visiteurs, à dix heures du matin, n’auraient pas le plaisir de te voir.
Femme ! ! !
"

Quant aux autres femmes de sa vie, sa seconde épouse Marie-Louise d’Autriche, sa mère Letizia, ses sœurs et sa belle-sœur Hortense, toutes occupèrent une place importante dans la carrière de Napoleon qui demeura proche d’elles. Restent les maîtresses, de passage pour la plupart, hormis la comtesse polonaise Marie Walewska avec qui il partagea une idylle sincère.

Le réformateur (deuxième partie)

Enfant tirant un wagonnet dans un boyau minier, Gravure du 19e © Getty

Si la place accordée dans le Code civil à la condition de la femme est source de débats enjoués celle accordée à la condition des enfants semble moins problématique. Et pour cause, Napoléon 1er, sensibilisé aux conditions épouvantables de travail des enfants dans les mines, demande au Comte Jean-Baptiste de Nompère de Champagny, ministre et secrétaire du gouvernement de signer en 1813 un décret sur le travail à la mine excluant l’embauche des enfants de moins de dix ans. En cela Napoléon s’inspire de ses ennemis Anglais, chez qui le travail des enfants de moins de six ans à la mine est interdit depuis 1801.

Une petite (r) évolution dans une société habituée à exploiter les enfants. Que ce soit à la ferme où à la ville, il n’était pas rare que les rejetons s’activent afin d’aider leurs parents dans les tâches quotidiennes dès leur plus jeune âge. Les plus malchanceux, souvent parmi les plus besogneux, se retrouvaient à travailler dans la mine, recherchés en raison de leur petite taille, un atout indéniable pour se faufiler dans les galeries et autres boyaux étriqués.

Légion d’honneur liégeoise

C’est ainsi qu’ils se retrouvaient 12 heures par jour, six jours sur sept, parfois plus, à pousser des wagonnets remplis de houille, tout cela pour un salaire de misère. Tel était le quotidien de ces petits " Français " exploités jusqu’à l’épuisement, jusqu’à en crever. Une condition bien connue dans les départements belges, rattachés à la France depuis 1795 et où 70.000 personnes réparties sur 600 houillères s’épuisaient pour fournir 30% du charbon présent sur le marché français. C’est d’ailleurs à Liège qu’un houilleur de 12 ans et son papa furent récompensés par Napoléon après avoir sauvé près de 100 autres mineurs suite à une inondation des galeries. Le père, le mineur Hubert Goffin, reçu la légion d’honneur tandis que le fils, Mathieu, pu étudier au Lycée de Liège, aux frais de l’État et ne retourna plus jamais dans la mine.

Mais la chute de l’Empereur ne permettra pas vraiment au décret de s’appliquer et les enfants de cinq six ans continueront à travailler dans les exploitations minières françaises. Il faudra attendre 1841 pour que l’âge légal du travail dans les manufactures (définies comme des ateliers groupant au moins vingt ouvriers) soit fixé à huit ans. Une mesure encore une fois peu suivie par les patrons réticents à torpiller l’essor économico-industriel afin de préserver la jeunesse, véritable main-d’œuvre pas chère, docile et facilement renouvelable.

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Hubert Goffin et son fils dans la mine, gravure de Léonard Jehotte. © Getty

Education et enseignement

Si l’importance de l’œuvre militaire de Napoléon est indéniable, ses talents d’administrateur et de bâtisseur d’un Etat moderne méritent eux aussi de s’y attarder. Là où la Révolution avait en grande partie échoué, le Premier consul Bonaparte a érigé une œuvre civile sans précédent. De 1800 à 1804, une série de réformes sont lancées, de l’administration aux finances en passant par la justice, celles-ci donnent naissance entre autres à la Banque de France, au Conseil d’Etat, à la légion d’honneur, au Code civil, etc.

Mais ces institutions ne sont rien sans les hommes qui les dirigent et qui les dirigeront, Napoléon Bonaparte en est conscient. Après son arrivée au pouvoir, Napoléon avait découvert qu’il n’y avait pas assez de personnel compétent pour administrer son empire. En cause, l’état de l’éducation française qui est loin de ce qu’il aurait dû être. Partout en France les écoles suscitent la critique, quand elles ne sont pas simplement inexistantes. Une réforme s’impose.

… leur inspirer des sentiments de patriotisme et de morale

D’autant qu’une étude de 1801 menée par le ministre de l’Intérieur Chaptal souligne le manque de professionnalisme des enseignants et le manque d’assiduité et de discipline des élèves. Inadmissible pour Napoléon, lui, ce boulimique de connaissances, lui, ce travailleur obstiné qui devait aux livres une grande partie de son savoir et fervent partisan de la méritocratie.


Très vite, la dissémination de l’éducation s’affiche comme une priorité pour le nouveau Régime, surtout au niveau secondaire. Celui-ci est censé dispenser l’éducation de base pour les futurs dirigeants de la nation, de même que pour les membres de l’administration et de l’armée, d’où le plus grand intérêt de la part de Napoléon.

Besoin d’aide

Le 11 juin 1801, Napoléon écrit à son ministre de l’Intérieur afin de partager son analyse de la situation : " L’éducation devrait se diviser en deux grandes sections : la première, des enfants ayant moins de douze ans ; la deuxième, de jeunes gens au-dessus de cet âge. La première section recevrait une éducation commune ; elle serait divisée en classes composées de 25 élèves, lesquelles se nommeraient première, seconde, troisième et, s’il y avait lieu, quatrième classe. On apprendrait dans la première à lire, à écrire, à chiffrer, et les premiers éléments de la grammaire ; dans la seconde, les quatre règles, l’orthographe et les principes de la langue latine ; dans la troisième, les fractions, les parties plus élevées de l’arithmétique, celles des divers objets d’instruction pour lesquels le cours d’une année est insuffisant, le dessin, la danse et les armes. On distribuerait, de plus, entre les trois classes, pour exercer la mémoire des élèves, des leçons d’histoire naturelle et de géographie à leur portée, des fables françaises et latines, les premiers éléments de l’histoire ancienne et un recueil d’actions de vertu et d’héroïsme propre à leur inspirer des sentiments de patriotisme et de morale. "
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L’école, gravure d’Olivier Perrin, 1808. © Getty

Moins d’un an plus tard, le nouveau système éducatif voit le jour à travers le décret du 1er mai 1802 actant notamment la naissance de 30 lycées, établissements scolaires qui offraient des chances d’éducation au-delà des écoles secondaires. Financées et contrôlés par l’État, des bourses permettaient aux fils de militaires, de membres du gouvernement, mais aussi aux meilleurs élèves des écoles secondaires d’y accéder. Le tout saupoudré d’un patriotisme à toute épreuve.

Le peuple est le même partout. Quand on dore ses fers, il ne hait pas la servitude

Le but était double, d’une part former l’élite de demain, celle qui dirigera le pays et les affaires militaires. D’autre part offrir aux enfants des classes inférieures la possibilité d’accéder à une condition supérieure, tuant dans l’œuf par la même occasion toute velléité révolutionnaire.

Concrètement, des écoles primaires sont créées dans chaque commune et gérées par les pouvoir locaux. Les écoles secondaires sont quant à elles contrôlées par le gouvernement. Dans chaque ville importante, sont créés des lycées dont les enseignants sont nommés par le gouvernement central. Des écoles Techniques, d’administration publique et des écoles militaires, sont également créées et elles aussi placées sous le contrôle de l’État.

Mais cette première réforme de l’éducation coince encore sur plusieurs points, la dissémination du savoir s’accommode mal de la dispersion des formations et de leur hétérogénéité. De plus, les contraintes financières avaient limité le nombre de lycées, et la compétition avec les écoles privées avait limité les inscriptions. Devenu Empereur, Napoléon imagine alors un système éducatif plus centralisé.
 

Le célibat des enseignants

Dans un nouveau courrier au ministre Chaptal datant de 1807 il écrit : " De toutes nos institutions, l’éducation publique est la plus importante. Tout dépend d’elle, le présent et le futur. Il est essentiel que les idées morales et politiques de la génération présente, ne soient plus dépendantes des nouvelles du jour ou des circonstances du moment. Par-dessus tout nous devons assurer l’unité : nous devons pouvoir modeler une génération entière dans un même moule ".

Ainsi naît " l’Université impériale " créée par la loi du 10 mai 1806 et réellement mise en place par le décret du 17 mars 1808. Cependant cette " université " n’a pas vocation à être un établissement supérieur, mais bien plutôt " un corps chargé exclusivement de l’enseignement et de l’éducation publics dans tout l’Empire ". Sous sa coupe, les écoles privées, sont placées sous contrôle de l’Etat et soumises à diverses taxes et obligations limitant leur pouvoir de concurrence ; les enseignants deviennent un corps public, et l’accès à la profession est lui aussi régi par l’Université impériale et soumis à l’obtention de diplômes. Convaincu que c’est par les enseignants et non par les établissements que s’exercera le contrôle de l’État sur l’enseignement, Napoléon avait même envisagé d’astreindre au célibat les enseignants en début de carrière.

Le temps des innovations

Le temps du pouvoir napoléonien a, on le sait, été plutôt court. Une quinzaine d’années. Mais l’homme, énergique, a favorisé des innovations. Toujours d’actualité, celles-ci furent parfois une petite révolution pour l’époque…

Tout d’abord au point de vue politique et économique. Imposer un blocus continental et faire la guerre à l’Angleterre, c’est une chose. Mais il a fallu s’adapter…

Ainsi, le commerce de la canne à sucre, venant des Antilles, pouvait être entravé par les bateaux britanniques. Pénurie de sucre du côté impérial. Pour contrer cela, la culture de la betterave est la solution. Et les champs de nos contrées d’accueillir, en ce début du XIXe siècle, des betteraves sucrières et l’industrie qui va avec.

Pareil pour le charbon et la métallurgie. La révolution industrielle est encore balbutiante côté continental, mais il faut maintenant produire de ce côté-ci de la Manche. Et en masse – armes, métaux…- Et l’industrie métallurgique et minière, notamment en Wallonie de débuter un impressionnant développement…

Un Empire, centralisé à l’extrême comme celui-là, fonctionne aussi sur l’ordre. En ce compris dans la gestion du territoire aussi. Napoléon imposera la numérotation des rues. Cela se révèle d’un grand avantage, notamment dans la collecte des taxes…

Et pour la surveillance, rien de tel qu’une police efficace. Elle connaîtra un développement considérable. Police secrète de Fouché, bulletins de Police… Une véritable toile d’araignée dans le domaine du renseignement. Parmi les personnalités célèbres, on y retrouvera Vidocq, qui opéra sous l’Empire.

L’imagination gouverne le monde

L’armée tient, elle, la place prépondérante. Sans victoires, sans gloire, pas d’Empire, nous l’avons vu. Pour cela, une carte maîtresse de Bonaparte est la vitesse dans le mouvement des troupes. Il faut donc de bonnes routes (le réseau, notamment en France, sera amélioré), et le moins de perte de temps possible en chemin. Une invention va voir le jour : la boîte de conserve. Grâce au procédé inventé par Nicolas Appert, la nourriture peut donc être conservée et consommée quand on le souhaite, notamment utile dans la marine.

Le stratège

© Tous droits réservés

Bonaparte bouleversera l’"art de la guerre ". Fin stratège, il surprendra l’adversaire et bénéficiera même d’une période d’" invincibilité " sur les champs de bataille. En chamboulant les codes et en innovant, il fera entrer la guerre dans une ère presque industrielle (préfigurant les boucheries du XXe siècle). Mais qu’a-t-il donc pu bien mijoter de nouveau ?

Le souffle du canon

Tout d’abord, le grand truc de Bonaparte, c’est l’artillerie. Et ça, depuis le début de sa formation, à Brienne. Il considérera toujours les canons comme des armes redoutables et décisives.

Rapide comme un torrent

Le général va se doter d’une autre arme qui fera sa légende : les pieds de ses soldats. Une armée extrêmement mobile, qui surprend l’ennemi par sa rapidité. En marche, dès les premières campagnes ! Et le stratège va les faire se déplacer. Très vite. A une moyenne de 30 kilomètres par jour, pouvant aller jusqu’à 50 (voire plus) lors de marches forcées.

Pour arriver à une telle mobilité, il n’y a pas 36 solutions. Alléger au plus le paquetage du soldat et limiter l’accessoire. A l’époque, les armées se déplaçaient avec une intendance (charpentiers, maréchaux-ferrants, infirmiers et autres corporations, évidemment, mais aussi cuisiniers et tout un tas de chariots de vivres et de boissons). Elles se mouvaient même avec femmes, enfants voire toute une clique d’artistes et de notables – comme ce fût le cas lors de la campagne de Russie. (mais ceci est une autre histoire)-. Bonaparte décide d’aller à l’essentiel. L’armée se nourrira sur le pays. Les paysans seront mis à contribution, qu’ils le veuillent ou non. Les boîtes de conserve font aussi leur apparition. Et les sacs en peau de vache sur le dos des soldats. On divise aussi l’armée en différents corps, permettant de manœuvrer plus facilement. Pas le temps de traînailler quand il s’agit de surprendre là où l’on ne nous attend pas.

Coups de poker

Une rapidité et une audace qui contribueront à gagner de glorieuses batailles telles Austerlitz, Iéna, Friedland ou encore Marengo (avec une inattendue traversée des Alpes au menu de la troupe) .

Le surnombre

En préparation de l’affrontement, il y aura sa stratégie, extrêmement payante, de " division des troupes ennemies ". L’objectif prioritaire pour Bonaparte est d’être toujours en surnombre par rapport à l’adversaire.

Il profite pour cela des interstices entre armées ennemies, qui existent parfois. Les ennemis sont souvent des coalitions de pays, et leurs armées se déplacent de façon indépendante. C’est ainsi que lors de la première campagne d’Italie, en 1796, en attaquant successivement les différents bataillons du Piémont et d’Autriche (pourtant beaucoup plus nombreux s’ils étaient réunis) et en empêchant qu’ils se rejoignent, le général Bonaparte vola de succès en succès.

La force d’une armée, comme la quantité de mouvement en mécanique, s’évalue par la masse multipliée par la vitesse

Une science du champ de bataille, aussi. Connaître l’ennemi, ses forces et ses failles. Analyser le terrain. A l’aide de cartes et d’opérations de reconnaissance. Et d’espions, parfois.

Lors du choc, l’objectif est souvent de percer le dispositif ennemi, pour s’engouffrer dans la brèche, le désarçonner et avoir un impact décisif. Pour cela, le faire bouger, feinter – comme avant Austerlitz, où il fit croire qu’il était en position de faiblesse —.

Tactique et matière grise

Napoléon, au début de sa carrière plutôt à la tête de ses troupes (comme au pont d’Arcole, en 1796), au fur et à mesure davantage en arrière, armé d’une longue-vue, est doué d’un sens de l’anticipation hors du commun. Mais aussi de maréchaux expérimentés, efficaces et dociles, qui comprennent parfaitement ses ordres, et de troupes prêtes à tout. Les manœuvres se font donc souvent dans une bonne communication et permettent de mettre l’adversaire en échec.

Capable de modifier sa stratégie en cours même d’affrontement, il dira : Le grand art, c’est de changer pendant la bataille. Malheur au général qui arrive au combat avec un système.”

Il excellera encore dans le domaine lors de l’impétueuse " campagne de France " en 1814, quand, acculé, en totale infériorité numérique et entouré de nombreux soldats inexpérimentés – les " Marie-Louise "-, il remporta d’éclatantes batailles, brillant tacticien manœuvrant et divisant les armées ennemies avec brio. Chose vaine, cependant.

Napoléon innove. En Egypte, lors de la bataille des Pyramides, il place ses bataillons d’infanterie en carrés. Une technique redoutable. Les Mamelouks, leurs sabres et leurs chameaux sont décimés.

Finie, la "guerre en dentelles"

Enfin, et c’est ce qui fit de ces " guerres napoléoniennes " des conflits entrant dans une nouvelle ère : le jusqu’au-boutisme. Napoléon va, au cours de cette période, changer la manière de remporter une bataille. Il ne faudra plus simplement garder le champ de bataille en sa possession pour être déclaré vainqueur, mais anéantir l’adversaire. Napoléon va chercher constamment la victoire " décisive ", celle qui fera que l’ennemi rende les armes et se mette à plat devant lui. Il faut donc des poursuites, et continuer, coûte que coûte. Quitte à prendre d’énormes risques, comme lorsqu’il s’enfoncera toujours plus loin dans les steppes russes…

L'esclavagiste

Vente d'esclaves par Pierre-Jacques Benoît. © Getty

Parmi les ombres au tableau napoléonien, celle du rétablissement de l’esclavage en 1802 est sans aucun doute l’une des plus sombres. Un rétablissement sans état d’âme pour ses détracteurs, qui a laissé s’instaurer un régime colonial plus ségrégationniste encore que celui établi sous la monarchie et aboli par la Révolution. "Napoléon a agi comme il l’a fait en toutes choses : sans affect, et sans morale", accuse l’ancien Premier ministre français Jean-Marc Ayrault. "Cette décision n’est pas un accident de parcours mais s’inscrit dans sa pratique du pouvoir et dans son ambition impériale", a encore ajouté celui qui est devenu président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage.

Une position tranchée que ne partage pas tout à fait Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon et auteur de nombreux ouvrages sur le " Petit caporal ". S’il est indéniable que Bonaparte, en tant que Premier consul a rétabli l’esclavage, il convient selon Thierry Lentz de préciser que, dans un premier temps, la loi du 20 mai 1802 (30 floréal an X) a d’abord maintenu l’esclavage dans les colonies où il n’avait pas été aboli en 1794, c’est-à-dire les îles occupées par les Anglais (la Martinique et ses dépendances).

Pareil dans les possessions françaises de l’océan Indien où l’abolition n’a jamais été appliquée. Beau joueur, le directeur de la Fondation Bonaparte reconnaît dans son ouvrage "Tout pour Napoléon" que les napoléoniens usent et abusent de cette vision limitée des choses pour rejeter les responsabilités sur les régimes précédents, incapables de faire appliquer la loi.


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Et de reconnaître que Bonaparte, dans un second temps, donna aux généraux envoyés restaurer la domination française dans les autres colonies (Guadeloupe, Guyane, Saint-Domingue…) l’autorisation écrite et secrète de rétablir l’esclavage partout, lorsqu’ils le jugeraient opportun. Des actes légalisés a posteriori par des arrêtés consulaires. Tout cela sans oublier le rétablissement de l’édit royal de 1685 ou " Code noir ", dans lequel une existence légale, quelques droits mais surtout des obligations étaient accordés aux esclaves, diminuant drastiquement la condition passée et à venir des " Noirs affranchis ".

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Battle for Palm Tree Hill, symbole de l’indépendance d’Haïti, par le peintre polonais Janvier Suchodolski en 1845. © Muzeum Wojska Polskiego

Nous ne devons pas retirer la liberté à des hommes à qui nous l’avons donnée

Pourtant, au moment de prendre le pouvoir en 1799, celui qui allait devenir Premier consul et puis Empereur n’avait aucune intention de restaurer l’esclavage. Mais s’il n’était pas un idéologue raciste, Napoléon n’était pas non plus un humaniste abolitionniste. C’était un homme d’Etat de son temps, pragmatique et aux prises avec une situation économique et géopolitique compliquée pour ne pas dire explosive.

Pendant trois ans, Napoléon résiste donc aux pressions récurrentes et insistantes de ceux qui l’entourent et qui souhaiteraient tant voir revenir le temps béni des colonies. Celui-là même qui, sous l’Ancien Régime, représentait entre un cinquième et un dixième du revenu national. Une position inconfortable, car l’heure des comptes a sonné. Ceux qui l’ont soutenu et appuyé dans son grand dessein attendent un retour d’ascenseur.

Cependant, le futur Empereur ne l’entend pas de cette oreille, pas encore. " Nous ne devons pas retirer la liberté à des hommes à qui nous l’avons donnée", n’a-t-il de cesse de clamer, y compris dans les colonies. Le 25 décembre 1799, le Consulat déclare aux habitants de Saint-Domingue " que les principes sacrés de la liberté et l’égalité des Noirs n’éprouveront jamais parmi vous d’atteinte ni de modification."

Restaurer l’emprise française

Malgré cette promesse, c’est à Saint-Domingue que tout bascule. Les troubles qui y éclatent font douter Bonaparte. La sécession puis la proclamation d’indépendance par le général Jean-Dominique Toussaint achèvent de convaincre Napoléon qu’il serait plus aisé de restaurer l’emprise française et de relancer l’économie sur des territoires où la liberté des ex-insurgés ou présumés comme tels serait limitée.

Une vision pragmatique, dénuée d’humanisme et qui s’inscrit dans la politique coloniale américaine du Premier consul qui rêvait de faire du golfe du Mexique "une mer française". Un rêve américain censé s’appuyer sur La Louisiane, un rêve américain qui une fois encore butera contre l’écueil Saint Domingue.

La vente de la Louisiane et la fin du rêve américain

Avec la vente de la Louisiane, c'est le rêve américain de Napoléon qui s'achève. © Getty

Grand conquérant, Napoléon Bonaparte a toujours rêvé d’Amérique, y compris lors de son exil sur l’île de Sainte-Hélène. Malheureusement, lorsqu’il accède au pouvoir en 1799, cela fait 36 ans que Louis XV a cédé les possessions françaises sur le nouveau continent aux Espagnols suite au Traité de Paris qui met fin à la guerre des Sept ans. Un territoire immense cette " Louisiane " version 18e, allant du Golfe du Mexique au Canada et représentant environ 22,3% des Etats-Unis actuels, plus de deux millions de kilomètres carrés.

Qu’à cela ne tienne, le Premier Consul est bien décidé à tout faire pour récupérer cette partie d’Amérique car il demeure convaincu qu’elle sera la terre du futur. Fort de ses victoires militaires, Bonaparte compte bien achever le travail de sape commencé en 1795 après la victoire de la France sur la Première coalition dont faisait partie l’Espagne.

L’Espagne, elle, vit un déclin politique de plus en plus marqué. Soumise à la France, bousculée dans ses colonies d’Amérique elle ne s’est jamais vraiment investie dans cet immense territoire qu’est la Louisiane. Ni politiquement, ni financièrement. Sur place, les créoles, dont la langue s’était construite à partir du français, restent fortement attachés à la France et n’ont jamais accepté les nouveaux maîtres espagnols.

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La Louisiane au moment de sa vente par la France couvrait une superficie de plus de deux millions de kilomètres carrés. © Wikimedia COmmos / Frank Bod

Un accord est donc secrètement conclu avec le monarque espagnol, Charles IV. La France récupérera la " Louisiane " contre la création en Italie d’un Royaume d’Etrurie qui dépendrait directement de l’Espagne. C’est le traité de San Ildefonso, daté du 1er octobre 1800. En outre, l’Espagne s’engage à déclarer la guerre au Royaume du Portugal et à mettre à disposition de Napoléon sa flotte royale pour la guerre contre les Anglais.

Mais passée l’euphorie des premiers mois de pouvoir, Napoléon doit revoir ses ambitions à la baisse. Très vite, il comprend que la situation européenne ne lui permettra pas de lutter sur plusieurs fronts. Anglais et Américains ont vent de l’accord secret non encore concrétisé. L’Amérique, elle, est un territoire en pleine mutation, restaurer l’autorité française en Louisiane risque de se révéler compliqué. D’autant qu’en 1802, la première tentative de rétablir l’autorité française dans cette partie du monde est un cuisant échec.

La campagne contre la colonie sécessionniste de Saint-Domingue se révèle être un calvaire pour les 35.000 soldats envoyés sur place sous les ordres du général Leclerc, beau-frère de Bonaparte. Aux prises avec la fièvre jaune, une grande partie du corps expéditionnaire y trouve la mort, tout comme le général Leclerc lui-même.

C’est alors qu’entre en lice le président américain Thomas Jefferson. Convaincu que ce retour des Français risquerait de déstabiliser la région et allait à l’encontre de l’accord de paix conclu entre les deux pays, il charge le politicien francophile new-yorkais Livingston, récemment nommé ministre pour la France de proposer d’acquérir le territoire en échange de l’effacement de la dette française à l’égard des États-Unis.

Ce sera chose faite le 20 décembre 1803. En échange de 15 millions de dollars (environ 300 millions de dollars actuels), la jeune République fédérée des Etats-Unis d’Amérique double la superficie de son territoire. Si la somme demandée semble dérisoire au vu de l’étendue du territoire, elle n’en demeurait pas moins énorme pour des Américains en manque de liquidités puisqu’elle représentait environ 150% du PIB des États-Unis de l’époque. Soucieux de ne pas louper cette chance unique, les Américains souscrivirent un prêt auprès de la banque anglaise Barings, avec un taux d’intérêt de 6%. D’autant que de nouvelles guerres s’annoncent en Europe.

L'aveuglé

Campagne de France, 1814, par Ernest Meissonier © Musée d'Orsay

Le génie de la stratégie. Un surdoué militaire. C’est la réputation de l’Empereur. Mais force est de constater qu’après un apogée tactique et stratégique lors du Directoire, du Consulat et au début de l’Empire, à partir de 1807-1808, Napoléon semble perdre sa bonne étoile… De là à dire un peu de sa lucidité, il n’y a qu’un pas…

Erreurs politiques et stratégiques

Que nous franchissons allègrement. Tout d’abord la campagne d’Espagne. Napoléon s’est toujours justifié, on l’a vu, de ne jamais attaquer. Il se défend. Point. Dans le cas de l’Espagne, on peut en douter. Profitant d’une bisbrouille dans la monarchie ibérique, l’objectif était quand même, sous couvert de protéger le peuple et de le libérer de l’archaïsme, de conquérir de nouveaux territoires. Et tant qu’à faire, de placer sur le trône son frère Joseph.

Mais la sauce ne prend pas, et l’Espagne se soulève. Une guerre sanglante, interminable. Napoléon viendra bien, en personne, calmer les esprits en 1808, dans une campagne militaire froide, pluvieuse et harassante, mais la rébellion repartira de plus belle. En guérilla meurtrière (contre quoi, les Français, plus habiles sur champ de bataille, seront souvent démunis). Une plaie béante, une saignée dans l’Empire qui continuera jusqu’au bout.

Un de ses torts, sans doute, est d’avoir sous-estimé l’importance de l’Eglise dans la péninsule. Il pensait la mettre au pas facilement, mais par l’entremise de ses prêtres et de la population, s’est défendue avec acharnement. Un autre a été de négliger voire de mépriser la famille royale, qui comptait plus qu’il ne le pensait aux yeux du peuple.

C’est alors qu’arriva la première grande défaite de ses armées : Baylen. Les troupes ont perdu. Et ont capitulé, de surcroît ! Coup de tonnerre dans les monarchies européennes : Napoléon n’est pas invincible. Comme toujours, l’Empereur va rejeter la faute sur ses généraux et maréchaux (dans ce cas-ci : le général Dupont).

L’Espagne est en feu et l’Autriche va bien vite réarmer. En 1809, la Grande Armée prend la direction de Vienne pour mater les Habsbourg. La campagne sera victorieuse. Mais à quel prix ! Elles sont loin les victoires décisives flamboyantes, les Austerlitz, Iéna et autres Friedland. Les batailles d’Essling et de Wagram sont des boucheries sans nom. L’ennemi résiste. C’est qu’il a terriblement appris. Appris de ses erreurs passées. Il peut maintenant contrecarrer les stratégies impériales et s’oppose beaucoup plus intelligemment.

Son " génie " politique n’aurait-il pas non plus été défaillant sur la grande entreprise de son règne, le Blocus continental ? La tâche était titanesque : pour rendre exsangue l’économie anglaise et ainsi pousser Londres à faire la paix, sans se risquer à un débarquement militaire (après la défaite de Trafalgar, la maîtrise des mers est définitivement britannique), Napoléon veut leur interdire de commercer avec le continent.

Contrer la " perfide Albion ", son obsession. Mais pour cela, il faut des moyens gigantesques. Il faut contrôler les ports, exiger des pays alliés qu’ils se privent du commerce avec l’Angleterre. Cela nuit aussi aux économies continentales, comme en Hollande, par exemple, gouvernée par son frère Louis. Si Napoléon a déjà maille à partir avec son propre frère – qui commerce en douce —, que faut-il faire avec Saint-Pétersbourg, qui, malgré le traité de Tilsit, continue d’ouvrir les ports russes aux Anglais ?

La stratégie du Blocus demande une vigilance extrême et c’est pour rappeler le principe qu’il va se jeter dans le piège dantesque de la campagne de Russie. Une armée composée de différentes nationalités intégrées à l’Empire, entre 600 et 800.000 hommes, tout ça pour faire peur à son " ami " le tsar Alexandre. Il sera contraint à s’avancer toujours plus loin dans ces steppes immenses, recherchant une bataille décisive. Ce sera Moscou en feu, puis une retraite cauchemardesque sous des températures polaires. La grande armée est décimée, en guenilles et gelée, terrassée par le " général hiver " et les assauts cosaques.

Stratégie défaillante aussi lors de la campagne suivante, en Allemagne. Des batailles remportées (Bautzen, Lutzen), mais un manque criant de cavalerie qui empêche la poursuite des ennemis. A Leipzig, il se laissera aussi surprendre par les armées alliées, son armée piégée dans une ville aux rues étroites, adossée à une rivière et ne disposant que d’un seul pont pour la retraite. Des bataillons de soldats des territoires alliés – comme les Saxons, les Bavarois…- se sentent eux, méprisés depuis longtemps par le pouvoir Français. Et saisissent l’occasion pour se retourner contre leur " suzerain ".


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Et que dire de Waterloo, qui était loin d’être un chef-d’œuvre de génie militaire ? Les Français se sont fait surprendre par l’efficace défense anglaise de Wellington. Les ordres de l’Empereur, mal envoyés et peu clairs, ne sont pas compris comme il le faut (notamment par Grouchy). Et Napoléon à Waterloo, sans doute trop sûr de lui – Il a péché " par excès de confiance " analyse ainsi l’éditorialiste Laurent Joffrin, a mal manœuvré. Il eut tendance à jeter imprudemment ses forces sur l’ennemi sans grande stratégie, sans beaucoup de finesse. Cela ne lui a pas réussi.

Le catholique tolérant

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Né catholique, pieusement élevé par sa mère, Napoléon a reçu une éducation chrétienne. Passé par divers établissements religieux, le petit Corse a sans doute été un homme de Foi. Une Foi sans doute personnalisée, aiguisée au fil du temps. Raison pour laquelle sans doute, l’intransigeant Napoléon politique cohabitait avec le tolérant Bonaparte religieux.

Une tolérance présente tout au long de son règne. Ainsi, point de persécution sous l’Empire. Et même au plus fort des crispations avec le Vatican, Napoléon ne remit jamais en cause le fondement spirituel de l’Église catholique car pour lui la Société ne pouvait exister sans religion, une religion d’utilité publique capable de faire accepter leur condition aux plus démunis et entretenir leur besoin de merveilleux.

L’athée est un meilleur sujet que le fanatique : l’un obéit, l’autre tue

Pour Bonaparte : "La plus horrible de toutes les tyrannies est celle qui oblige les 18/20e d’une nation à embrasser une religion contraire à leurs croyances… Le fanatisme est toujours produit par la persécution. L’athée est un meilleur sujet que le fanatique : l’un obéit, l’autre tue".

Au début du 19e, le judaïsme en France est peu organisé, comme l’islam et le protestantisme. C’est Napoléon Bonaparte qui, en 1808, structurera les institutions des cultes minoritaires et leur évitera les persécutions de l’Eglise en échange de leur acceptation des règles posées par l’Empire.

Un rapport à la religion nourri par sa campagne d’Egypte où il reconnaîtra à Mahomet la grandeur d’avoir fondé une religion exempte d’enfer. Un enfer qui s’oppose à un paradis, tous deux symboles d’un manichéisme religieux.

Malheureusement son détachement par rapport à la Curie de Rome, bien plus que ses défaites militaires, sera fatal à l’Empereur. Réformateur moderne d’une société rétrograde, Napoléon 1er se heurte à une Eglise conservatrice, jalouse de son pouvoir et fidèle à l’Ancien Régime.

Dès son accession au pouvoir, le Premier consul comprend que mettre un terme au chaos religieux de l’État est une priorité. L’homme d’ordre veut rétablir au plus vite l’unité des chrétiens, persuadé que la religion catholique lui serait politiquement utile. Juridiquement, il réforme la constitution civile du clergé par un décret autorisant la liberté des cultes. Une liberté synonyme de dispersion et de déliquescence, les prêtres adaptent la liturgie jusqu’à la dénaturer.

Difficile dans ces conditions pour Bonaparte d’instaurer une paix durable. Il demande alors au Pape d’organiser, de fédérer les catholiques de France. En 1801, un premier concordat est signé avec le Pape. Mais alors que Bonaparte espérait en profiter pour mettre sous cloche l’Eglise de Rome, c’est elle qui reprend en main l’ensemble du clergé français, indépendant depuis 1682 ; remplace les évêques (et les curés nommés par les évêques) ; pour finalement créer une sorte d’Etat dans l’Etat dont le véritable chef est désormais le Pape.

S’ensuivra une lutte d’influence au cours de laquelle Napoléon n’aura de cesse de tenter de subordonner l’Eglise à l’Etat. Le couronnement de décembre 1804 à Notre-Dame en est l’un des exemples les plus flagrants. Impossible pour le Pape, malgré son âge, de refuser le sacre à Napoléon.

Vous êtes le Roi de Rome, j’en suis l’Empereur

Conscient de la pièce dans laquelle il joue, Pie VII, se rend à Paris bien décidé à ne rien concéder de plus à l’impérialisme napoléonien. De son côté Napoléon, bien décidé à soumettre le Vatican, laisse entendre au Pape qu’il pourrait être retenu à Paris. Mais le coup de bluff ne fonctionne pas. L’habile Pie VII a laissé à Rome une lettre d’abdication, de sorte qu’en cas de captivité, il ne redevienne plus qu’un vieillard nommé Barnabé Chiaramonti.

Mais Napoléon compte bien s’emparer de Rome et imposer les lois de l’Empire à toute l’Italie. " Vous êtes le Roi de Rome, j’en suis l’Empereur " écrira-t-il dans une lettre de 1808. Un an plus tard, après avoir été emprisonné et les Etats Pontificaux rattachés à l’Empire français, le Pape rend publique la bulle d’excommunication de Napoléon : " Pie VII, pape, à l’Empereur des Français : Par l’autorité du Dieu tout-puissant, des saints apôtres Pierre et Paul, et par la nôtre, nous déclarons que vous et tous vos coopérateurs, d’après l’attentat que vous venez de commettre (la réunion des Etats du pape à l’empire français), avez encouru l’excommunication dans laquelle (selon la forme de nos bulles apostoliques, qui, dans des occasions semblables, s’affichent dans les lieux accoutumés de cette ville) nous déclarons être tombés tous ceux qui, depuis la dernière invasion violente de cette ville, qui eut lieu le 2 février de l’année dernière, ont commis, soit dans Rome, soit dans l’Etat ecclésiastique, les attentats contre lesquels nous avons réclamé dans le grand nombre des protestations faites par nos secrétaires d’Etat, qui ont été successivement remplacés, mais encore dans nos deux allocutions consistoriales, des 14 mars et 11 juillet 1808…".

Ce qui est fait, est fait !

En apprenant son excommunication, Napoléon s’emporte et s’écrie : " C’est un fou, il faut l’enfermer ". Aussitôt dit, aussitôt fait, ou presque. Et même si officiellement l’Empereur se montrera très agacé par l’enlèvement du Pape par ses troupes et son emprisonnement dans une citadelle à Savone, il s’exclamera : "Ce qui est fait, est fait !". Napoléon compte bien mettre à profit la situation pour mater ce souverain pontife réfractaire et obstiné. Mais rien n’y fait. Malgré les trois ans passés en captivité à Savone, Pie VII ne lâche rien.

Napoléon décide alors de le transférer à Fontainebleau, histoire de lui forcer la main. Un nouveau Concordat est signé, et même si Pie VII se rétracte peu après, Napoléon, très affecté par sa Bérézina, laisse repartir le Pape à Rome, après cinq années d’exil. Nous sommes en mars 1814 et Napoléon s’apprête à son tour à partir en exil, le premier sur l’île d’Elbe. Lors de son deuxième exil, celui à Sainte-Hélène, Napoléon bénéficiera de quelques largesses de la part de ses geôliers anglais. Largesses octroyées à la demande… de Pie VII, un Pape dénué de rancune.

L'esthète et le pilleur

Bonaparte en Égypte par Jean-Léon Gérôme, 1867 © Tous droits réservésWikicommons

1797. Le général Bonaparte est de retour à Paris après une triomphale campagne d’Italie. Les ambitions du fougueux militaire commencent à inquiéter… Le Directoire, à la tête de la France, y voit un danger potentiel. Eloigner ce " Bonaparte " des intrigues de la capitale pour un temps ne serait pas une mauvaise affaire… Napoléon n’est pas dupe, mais sur conseils de certains, tel Talleyrand, décide d’accepter une expédition militaire en Egypte. Le pouvoir pour lui n’est pas encore assez mûr pour le cueillir. Il le sait.

L’objectif " officiel " du Directoire – cinq " directeurs " gouvernant la France- est d’entraver le commerce anglais (" Albion " avec laquelle la France est en guerre) sur la route des Indes. L’Egypte, c’est l’Empire ottoman, mais elle est tenue par les Mamelouks. Bref, l’occasion pour certains aussi d’aller apporter les idées de la Révolution et des Lumières de ce côté-là de la Méditerranée…

L’Egyptologie

Et Napoléon de décider, habilement, de ne pas tout concentrer sur l’aspect militaire. Outre les soldats, il partira avec une flopée de scientifiques. 167 savants, artistes et ingénieurs. Des noms comme Monge (maths), Berthollet (chimie), Vivant Denon (histoire de l’art), des physiciens, botanistes et autres dessinateurs. Ceux-ci vont s’en donner à cœur joie. Les ingénieurs font des plans pour un futur canal de Suez, d’autres font des fouilles, des relevés…

Dans leurs bagages au retour de la vallée du Nil, les Français ont emporté une lourde pierre. Trouvés dans la ville de Rosette, ses mystérieux hiéroglyphes seront bientôt déchiffrés par un dénommé Champollion…

La mode est à cette toute fin du XVIIIe siècle justement à la redécouverte de l’Egypte antique. L’expédition napoléonienne va amplifier sérieusement le mouvement. A leur retour, des publications comme celles de Vivant Denon rencontreront un grand succès, et " l’égyptomanie " deviendra un véritable phénomène de société… Qui persiste encore et toujours à l’heure actuelle.

Ajoutons à l’égyptologie l’attrait pour la Rome antique. Quelques années plus tard, assis sur le trône de Naples, Joachim et Caroline Murat (la sœur de Napoléon) vont s’intéresser à un site proche de leur capitale. Pompéi va alors ressortir de terre…

Le pilleur d’œuvres d’art

Dans ce domaine, on ne peut pas tout mettre sur le dos de l’illustre Corse. Les révolutionnaires se débrouillaient déjà très bien sans lui. Mais il ne fut pas en reste, loin de là.

Il faut savoir qu’au début des conquêtes révolutionnaires, c’était plutôt musclé. Tout ce qui rappelait l’Ancien Régime devait être détruit. Dans le domaine des arts, comme les œuvres et les commandes étaient destinées quasi exclusivement à la noblesse ou au clergé, on imagine bien le carnage. Ça n’a heureusement pas duré très longtemps avant que des voix ne s’élèvent, comme celle de Condorcet : il vaut mieux préserver les beaux-arts et qu’ils servent à la pédagogie, comme vestiges de la " tyrannie " passée. Mais c’est à Paris que les œuvres d’art doivent être envoyées. C’est quand même la vitrine du monde. De plus, les autochtones conquis ne comprennent rien.

Arrive Bonaparte. Pour lui, les arts, pour le dire platement, ce n’est pas trop sa tasse de thé. " […] Il ne concevait pas qu’on pût s’enthousiasmer d’un tableau ou d’une statue attendu, disait-il, que tous étaient des copies de la nature et qu’il n’y avait pas grand mérite à copier ou à imiter. […] " écrira Chaptal, ministre de l’Intérieur sous le Consulat.

Le général s’intéresse bien davantage à ses conquêtes. Et à sa gloire. L’art, dans ce cas, peut servir. Notamment pour compléter les collections dans ce qui va bientôt s’appeler le " Musée Napoléon " (Le Louvre). Il pratiquera la spoliation, certes, mais avec plus de tact, plus de discernement. Celles-ci figurent aussi dans les traités de reddition des puissances vaincues. Dès la première campagne d’Italie, en 1796, il va se reposer pour cette tache sur l’œil avisé de savants, tels Gaspard Monge (fondateur de l’école polytechnique) ou Dominique-Vivant Denon (conservateur du Louvre à partir de 1802). Et des personnes de cette trempe vont s’en donner à cœur joie. Le Vatican est dévalisé – Le Laocoon, les bustes des Brutus…-, Milan, Florence, Venise – les célèbres chevaux et le lion de la basilique Saint-Marc sont emportés —, Bologne… A Lorette, la statue de la Madone fait partie des valises françaises. Cela choquera nombre d’Italiens.

Sous le consulat et l’Empire, Napoléon remet le couvert. On passe à Vienne, au Belvédère, subtiliser 250 peintures. On passe en Prusse, rafler des statues précieuses et les chevaux trônant sur la porte de Brandebourg de Berlin.

Des intellectuels d’outre-Rhin, dont Schiller et Goethe (pourtant favorable à la France) vont peu à peu s’indigner. " L’âme allemande " en prend pour son grade, et va bientôt se réveiller…

Michel Lefebvre, dans un passionnant dossier du 53e bulletin des amis de Ligny, explique que ces œuvres arrivaient en grande pompe à Paris. Cortèges, scènes de liesse populaire et rassemblements considérables faisaient battre le cœur de la capitale. " […] C’était pour la France que vous enfantiez vos chefs-d’œuvre. Enfin donc, ils ont retrouvé leur destination. Réjouissez-vous, morts fameux ! […] " s’exclamait aux artistes étrangers défunts le ministre de l’Intérieur du Directoire en 1798.

Des voix françaises aussi vont s’élever. Et on assistera à quelques restitutions. Des tableaux de Rubens reviennent à Bruxelles. D’autres œuvres à Rome et en Allemagne… Napoléon n’a jamais formellement exposé sa pensée sur les spoliations, selon le spécialiste. Il laissait faire plutôt. Talleyrand dira qu’il " avait le sentiment du grand mais non celui du beau ".

Plus tard, à Sainte-Hélène, l’exilé stipulera que le Louvre ne contient que " des objets légitimement acquis, ou par de l’argent, ou par des conditions de traités de paix connus de tout le monde […] " selon le Mémorial signé Las Cases.

La bâtisseur

Arc De Triomphe, Paris, France © Tous droits réservés

Le XIXe naissant augurait de grands espoirs. Bonaparte était perçu un comme un homme d’État " moderne ", s’intéressant aux nouveautés techniques et au confort de ces concitoyens. Plus tard, sous les fastes impériaux, ce sera un certain gigantisme (pour ne pas dire une folie des grandeurs) qui l’emportera.

Tout d’abord à Paris. Le Corse, au pouvoir, voulait que la capitale de son Empire soit le centre du monde. Belle, prospère et rayonnante. Des projets n’ont cependant pas eu le temps de voir le jour, tel le gigantesque palais du roi de Rome (à l’emplacement de ce qui est aujourd’hui le palais Chaillot). D’autres ont été commencés sous son règne, comme l’arc de triomphe de l’Etoile, l’église de la Madeleine -prévu à l’origine pour être un temple à la gloire de la Grande Armée-, le palais Brongniart -future Bourse de Paris-, le palais d’Orsay… 

D’autres réalisations aboutirent prestement, sous le Consulat ou l’Empire. On pense au percement de la rue de Rivoli, à l’arc de triomphe du Carrousel, à trois ponts sur la Seine – pont des Arts (premier pont en fer français), d’Austerlitz et d’Iéna-, à la colonne Vendôme, à l’aménagement du cimetière du Père-Lachaise, au jardin des Plantes. Pour contenter le peuple et amener plus d’hygiène dans Paris, il faut aussi de l’eau plus facilement accessible et de meilleure qualité que celles de la Seine polluée.

Il ordonne la construction de canaux dans Paris. Le canal de l’Ourcq, de Saint-Martin et de Saint-Denis ainsi que le bassin de la Villette sont créés. Ils permettront d’alimenter de très nombreuses nouvelles fontaines, parfois impressionnantes comme celle " de l’éléphant ", à la Bastille.

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Bassin de la Villette, créé sous l’Empire à Paris. © Tous droits réservés

Ce que je cherche avant tout, c’est la grandeur : ce qui est grand est toujours beau

Hors capitale impériale, on doit à Napoléon la place Bellecour de Lyon, le grand " pont de pierre " sur la Garonne à Bordeaux, la fondation de la ville de La Roche-sur-Yon (Vendée), la place de la Paix à Milan, digue de Cherbourg, ou encore des canaux comme Mons-Condé ou Nantes-Brest.

Les routes sont aussi considérablement améliorées. Les succès de la Grande Armée reposant sur la vitesse de déplacement, cela était primordial.

D’autres grands projets furent dans les cartons durant sa période au pouvoir. Des plans ont été réalisés pour le canal de Suez, et… Un tunnel sous la Manche, en 1801 (!).

Entre diplomatie et perfidie

Napoleon, entre diplomatie et coercition. © Getty

Le coup d’Etat du 18 brumaire an VIII (soit le 9 novembre 1799) métamorphose le général Bonaparte en Consul. Pour le jeune officier (il a 30 ans), c’est la fin de la Révolution. Dix ans d’un grand chambardement pour la France et ses conquêtes. Une révolution qui affole les monarchies européennes, terrorisées à l’idée que leurs peuples les bousculent.

Bonaparte promet de ne pas renier les idées des Lumières et révolutionnaires et de prendre le pays en main. Le pacifier, le réformer, et rassurer les puissances voisine. Bref, stabiliser.

Révolution, clap de fin

Avant cela néanmoins, il faut montrer ses muscles. Le pays et ses élites sont encore en ébullition, et il ne faudrait pas qu’un autre coup d’État vienne souffler sur le château de cartes que le jeune Corse a façonné. Il va très rapidement montrer " qui est le chef ", lors d’une campagne éclair en Italie pour (re-) prendre le pouvoir au nom de la France et de la Liberté. Campagne rondement menée et pleinement victorieuse (1800). De quoi scotcher ses détracteurs pour un petit temps…

Vers un nouvel ordre européen…

Maintenant on peut envisager la paix. Avec l’Eglise, via le Concordat (1801). Avec l’Angleterre (!), l’ennemi héréditaire, via la Paix d’Amiens (1802). Mais aussi en France même, où des troubles secouaient toujours l’ouest royaliste. Des complots sont également éventés.

Talleyrand aux Affaires étrangères, Fouché à la Police, Cambacérès au Code civil… dans les années (fastes) du consulat, le nouveau régime prend les choses en main. Et les esprits des uns et des autres se calment.

Dans la Cour des Grands

Période de courte durée. En mai 1803, la tête du gouvernement anglais change, les avis britanniques aussi et c’est parti pour la guerre de la troisième coalition. S’ensuivront quatre autres – sans compter la guerre d’Espagne-. A tour de rôle, les différents belligérants (Angleterre, Autriche, Prusse, Russie…) rentrent dans la danse, s’accordant ou pas pour attaquer. La France s’y opposera, seule ou avec ses contrées alliées. Quand toutes les nations seront enfin réunies contre lui (il y en avait généralement au moins une qui manquait), à savoir lors des deux dernières coalitions, ce sera l’hallali, d’une implacable rapidité, pour le drapeau tricolore.

En grande pompe

Sortir de l’impasse, continuellement. Ce sera le leitmotiv de Bonaparte à partir de la rupture de la Paix d’Amiens. D’abord battre l’ennemi, s’imposer, se faire respecter, encore et toujours. Ensuite entrer dans la danse des monarchies européennes. Être semblable aux autres Princes. Ou mieux, " l’Empereur des Rois " selon le titre d’un des tomes de la biographie signée Max Gallo.

Alors le pouvoir prendra les atours d’une Cour. Napoléon se fait couronner Empereur (fin 1804). Il lui faut une assise temporelle, une dynastie. Sa fratrie, il la place sur les différents trônes conquis les uns après les autres. Louis en Hollande, Jérôme en Westphalie, Joseph en Espagne, Caroline (via Murat) à Naples… Il crée une nouvelle noblesse, une noblesse d’Empire. Apparats et fastes. Les maréchaux sont propulsés " ducs ". Les bals et célébrations sont fastueux.

Mais Napoléon sent qu’il ne sera jamais légitime aux yeux des autres puissances. Pour elles, il ne sera toujours qu’un parvenu ayant gravi – quatre à quatre — les échelons. Il n’a pas leurs histoires, leurs lignages. Pour les autres monarchies, il en voudra toujours plus, et sera constamment une menace pour l’équilibre des puissances européennes.

Défensive

Napoléon se justifiera toujours de ses entrées en guerre en disant qu’il ne fait que se défendre ; que l’Angleterre trouble constamment le jeu et pousse les autres au conflit ; qu’il ne veut que " la paix ".

Pour l’avoir cette paix, ce " repos des peuples ", selon lui, il faut que " la perfide Albion " soit exsangue. Le blocus est la seule solution – sur les mers, Londres reste leader —. Une politique économique qui va le pousser à une vigilance constante. Se montrer inflexible, et mater ou menacer ceux qui, malgré les accords, ne joueraient pas le jeu. Comme le Portugal, la Suède ou la Russie…

Cette dernière le poussera à rentrer dans une aventure cauchemardesque. " C’est le froid qui m’a vaincu et ruiné " dira-t-il à l’Autrichien Metternich à Dresde en 1813.

Jusqu’en 1814, il s’efforcera à se légitimer aux yeux des autres puissances. Allant jusqu’à prendre pour épouse la fille de l’Empereur d’Autriche François II, Marie-Louise. En mêlant son sang à celui des Habsbourg, il pense que Vienne n’osera plus rien contre lui. En vain. " Je sais que j’ai fait une énorme faute. Quand j’ai épousé l’archiduchesse d’Autriche, je pensais pouvoir vivifier le passé en l’unifiant aux temps nouveaux, les préjugés des anciens Goths aux lumières du siècle actuel. Je me suis trompé, et je sens aujourd’hui toute l’étendue de mon erreur. Elle peut me coûter mon trône, mais j’ensevelirai le monde sous ses ruines " tempêtera-t-il, toujours à Metternich.

La paix est un mot vide de sens ; c’est une paix glorieuse qu’il nous faut

Acculé, Napoléon n’acceptera pas les propositions de paix, selon lui déshonorantes pour la France. Pour sa défense, il dira que les alliés savaient très bien qu’ils proposaient des choses inacceptables.

Le temps des menaces

A la suite de sa première abdication et de son retour de l’île d’Elbe (1815), l’aigle volera à nouveau. 100 jours. Lors de ces événements, come-back fulgurant stupéfiant le monde, ce monde en train de danser au Congrès de Vienne, il reviendra à ses anciennes amours… Révolutionnaires.

Plus question de jouer les monarques pour tenter d’amadouer les couronnes, il reprend le flambeau de la Révolution et, Marseillaise en tête, espère réveiller l’opinion. Il se débarrasse de ses attributs et de ses flonflons monarchiques et se fait le chantre d’un nouvel état aux allures libérales.

Mais c’est trop tard… Toute l’Europe est à nouveau liguée contre lui. Et la fin de l’épopée est proche…

Un " Machiavel " français ?

L’historien franco-suisse Henri Guillemin, également extraordinaire conteur télévisuel, est loin d’être un défenseur de Bonaparte. L’homme a étudié nombre de personnalités historiques et littéraires (Robespierre, Zola, Hugo, Jeanne d’Arc, Dreyfus, Pétain…). Volontiers polémiste et pamphlétaire, il confie cependant avoir trouvé toujours quelques aspects touchants dans chacune de ces personnalités. Excepté une. Devinez laquelle ? Guillemin compare volontiers l’empereur à une pieuvre et à un vampire. Un homme qui, telle une pieuvre, a un appétit insatiable de pouvoir et de conquêtes. Un vampire qui n’a de cesse de vider l’autre de son sang (au propre comme au figuré). Un " chacal " aux allures de mafieux qui n’a toujours pensé qu’à sa propre gloire et à sa propre richesse.

(Pour les amateurs, accrochez-vous quand même, c’est plus de 7 heures… mais c’est passionnant et donne une vision loin d’être académique sur le personnage, lien youtube cliquable ici).

A certains moments de sa fulgurante carrière et épopée, Napoléon a pu se montrer froid, calculateur, voire machiavélique. Un sacré chantage avec le Pape Pie VII pour le sacre impérial, puis quand il le fit prisonnier suite à l’annexion des états pontificaux et à son excommunication. " Commediante ! Tragediante ! " (" Comédien ! Tragédien ! ") s’exclamera le souverain pontife à propos de Napoléon, lorsqu’il était prisonnier à Fontainebleau.

On gouverne mieux les hommes par leurs vices que par leurs vertus

Bref, il se sert parfois des autres comme des pions. Même si l’autre est le Pape. Même si l’autre est son épouse. L’impératrice Joséphine, malgré l’amour qu’il a pour elle, il en divorcera. Car il ne pouvait plus espérer d’elle une descendance. La transmission, ce sera une de ses grandes obsessions. Il concevra Napoléon II, le Roi de Rome, avec sa nouvelle épouse, Marie-Louise d’Autriche.

Il jouera aussi sur la division de ses maréchaux qu’il abreuve de titres et de richesses. Il veut constamment être au centre des choses, comme un soleil. Et pour gouverner, il faut parfois miser sur les bas instincts.

Bonaparte jouera le secret… Que dire de son départ d’Egypte en 1799 ? A la sauvette, sans prévenir, via une proclamation, il déguerpit et repart en France tenter sa chance. Laissant l’armée – enfin ce qu’il en reste —, qu’il mettra dans les mains de Kléber, en proie aux Anglais. Huit mois plus tard, l’expédition est terminée. Kléber a été assassiné, les Français ont capitulé. L’expédition d’Egypte est un échec. Mais loin des côtes égyptiennes, en France, Bonaparte pérorera. Il se montrera en triomphateur. Le coup d’Etat de Brumaire, qui le fera consul, est alors à portée de sabre.

Vision d’un Napoléon un peu moins chevaleresque. Un Bonaparte plus manipulateur que dans l’hagiographie du personnage.

Mais au bout du compte, en juillet 1815, c’est lui qui se montrera bien naïf lors de sa reddition aux Anglais. Là, ce sont eux qui le manipuleront, en lui faisant croire à un avenir confortable, de bourgeois, au milieu de la campagne britannique. Ils iront jusqu’à mettre en scène une population en liesse à l’idée de l’accueillir, sur les quais. Alors que dans le même temps, le HMS Northumberland, le vaisseau anglais, s’apprête à faire route avec le prisonnier vers Sainte-Hélène, geôle du bout du monde.

Le visionnaire

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Fulgurant, Bonaparte tranche, et voulait une Europe… à son image. A l’image d’une France des sciences et de la Raison, bousculant les codes des anciennes familles régnantes. A l’image d’une espèce de " printemps des peuples " à la lueur des Lumières. On le présente souvent comme un précurseur de l’Europe. Prévoyant un système monétaire unique, le Code civil et les réformes menées tambour battant en France essaimer un peu partout. Mais n’oublions pas que sa vision se place toujours sous une égide française. Une " Europe " unie, certes, mais avec la France en grande maîtresse de cérémonie. Et sous ses ordres.

Pour cela, il fera le ménage. Le ménage dans cet " ancien monde ", presque féodal aux yeux de la France " moderne ". Des décisions qui mettent à bas des siècles d’histoire, comme la suppression du Saint-Empire Romain Germanique, celle de la République de Venise (et donc des Doges), de la République de Raguse (actuelle Dubrovnik), la mise à mal de l’Ordre de Malte… Napoléon, comparé à un météore, bouscule tout. A l’instar de Charlemagne, dont il place ses traces sur les siennes, il se fait sacrer empereur par le pape.

Seulement, les autres monarchies, mais aussi bien des populations, se sentant méprisées et juste bonnes à payer le trésor français, ne le suivront pas. Trop brutal, certainement.

En France, la fascination continue de s’opérer, après que des personnalités comme Clemenceau ou autre de Gaulle ont été aussi taraudées par l’homme au bicorne. Dominique de Villepin dans " La chute de Napoléon ", écrit : " Tout se conjugue, l’originalité de la mise en scène, la force du geste, le souffle de l’esprit […] Rêve d’une France plus grande que les Français, pionnière d’une histoire transfigurée par la magie de son ambition, porte-étendard de trois idéaux collectifs : droits de l’homme, Etat-nation, esprit de conquête, émancipation des peuples et des patries ". C’est aussi pour cela qu’il continue à faire couler autant d’encre.

Visionnaire, il avait aussi prédit à Sainte-Hélène l’avènement prochain de deux grandes puissances, encore au berceau : les Etats-Unis et la Russie. Victor Hugo l’avait écrit : " Waterloo, c’est le gong du dix-neuvième siècle ". Après le passage au pouvoir de Napoléon, le monde ne sera plus comme avant.

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