Béton, digues, égouts : et si l’aménagement du territoire ne laissait pas assez de place à l’eau ?

Dérèglement climatique, barrages, alertes de crue… De nombreuses questions sont soulevées depuis les terribles inondations de la semaine dernière. L’aménagement du territoire reste quant à lui plus discret. Pourtant, il fait bel et bien partie des pièces du puzzle. Et, en Wallonie, nous sommes encore loin d’être de bons élèves.

Commençons par quelques notions géographiques. "La base en géographie physique, c’est que les rivières ont un lit mineur et un lit majeur", rappelle Isabelle Thomas, professeur de géographie à l’UCLouvain. Le lit mineur, c’est l’espace occupé par la rivière en temps normal. Quant au lit majeur, il désigne l’espace occupé par la rivière lorsqu’elle déborde dans la plaine d’inondations.

Or, nos villes sont souvent historiquement construites autour du lit d’un cours d’eau. "Les villes sont là où elles sont, souvent dans les vallées, parce que le transport y était facilité ou parce qu’il y avait des activités économiques qui nécessitaient de l’eau. Ça fait partie de la géographie humaine de base."

Mais depuis lors, les villes se sont étendues comme des taches d’huile

Nos bourgades sont donc là où elles sont pour de multiples raisons. Nous avons hérité de ce passé. "Mais depuis lors, les villes se sont étendues comme des taches d’huile."

Effectivement, notre pays, vu d’en haut, ressemble à un grand village. Si vous êtes déjà monté à bord d’un avion, vous l’aurez sans doute remarqué. "Sur une carte satellite, vous pouvez pratiquement tracer la frontière entre la Belgique et les Pays-Bas. Vous n’avez pas besoin de légende", confirme François Schreuer, conseiller communal de la Ville de Liège.

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Vue aérienne de Huy en 2019 © Belga

Notre aménagement du territoire est donc épars. "En Belgique, on a urbanisé à tout va. On a fait des lotissements un peu partout…" Même là où il est interdit de construire. Dans les zones inondables, par exemple. En d’autres termes, sur ce fameux lit majeur des rivières évoqué plus haut. "Et c’est même revendiqué ouvertement par certains bourgmestres", continue l’élu.

Il y a quelques jours, en effet, la DH rappelait certaines déclarations du bourgmestre d’Aywaille, Thierry Carpentier, datant du mois de mars. A Sudpresse, le mayeur admettait en effet délivrer des permis de bâtir dans les zones rouges. D’après l’élu, la cartographie des zones inondables tiendrait compte "d’incidents ponctuels comme un tuyau bouché pour déclarer une zone inondable alors qu’il suffit de régler le problème pour que la zone ne soit plus jamais inondée."

On ramène les rivières à 15/20 m de large alors qu’elles en prenaient 50 traditionnellement

S’il s’agit évidemment d’un danger pour les habitants en cas d’inondations, construire sur des zones inondables réduit également l’espace naturellement utilisé par la rivière pour gérer une crue. "Les plaines alluviales, les zones humides, servent de régulateur à la vitesse de l’eau. Or, aujourd’hui, on réduit les espaces alloués à la rivière. On ramène les rivières à 15/20 m de large alors qu’elles en prenaient 50 traditionnellement", explique François Schreuer. Et en réduisant l’espace dédié à la rivière, l’eau devient ingérable en aval.

"On se retrouve alors avec des flots terribles." Parce que qui dit urbanisation, dit artificialisation des sols. Et surtout, dit béton. Un matériau qui favorise le ruissellement des eaux, et non pas son absorption.

Maîtriser l’eau à tout prix

Outre l’urbanisation aux abords de l’eau, il y a les constructions destinées à endiguer les flots et à retenir les crues. Parce que bien souvent, dans les villes bordées par un cours d’eau, le réflexe a été de dompter la rivière. Leur lit est donc souvent artificialisé, que ce soit à l’aide de digues ou encore de pompes.

C’est le cas dans plusieurs villes, dont Liège. "En 1926, quand la ville de Liège a connu une crue terrible, tout le monde a voulu maîtriser la rivière", explique François Schreuer. "On a alors mis en place ce fameux plan démergement, qui a donné lieu à la création de l’AIDE (Association intercommunale pour le démergement et l’épuration des communes de la province de Liège).

On n’est pourtant pas passé loin du débordement dans les quartiers du centre

"Ce plan a permis à Liège de ne pas être inondé pendant un siècle. Encore cette semaine, il a fonctionné. On n’est pourtant pas passé loin du débordement dans les quartiers du centre. Mais je pense que ça ne fonctionnera peut-être plus la prochaine fois. Et que déjà cette fois-ci, cette approche a connu des limites."

À nouveau, ces constructions participent à une logique de canalisation. Bien qu’elles retiennent l’eau, les digues accélèrent le flux des rivières en cas d’inondations. Et le flux se répercute alors en aval. Mais Liège n’est qu’un exemple parmi d’autres.

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Liège © Belga

Devenir modeste face à la rivière

Bien entendu, l’idée n’est pas de renoncer à toute méthode technique face aux cours d’eau. Mais selon François Schreuer, l’idéal serait de conjuguer ces formules avec une approche de "modestie face à la rivière". L’objectif recherché : redonner de la place à l’eau.

Cette logique est notamment d’application aux Pays-Bas. "Après des crues dévastatrices, ils ont libéré des centaines d’hectares en bords des rivières pour leur permettre de prendre leurs aises quand elles étaient trop chargées. Je pense qu’on doit faire la même chose ici."


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A l’instar des Pays-Bas, l’élu préconise donc de libérer de l’espace pour les rivières. Et de recréer des zones inondables, destinées à accompagner la régulation du cours d’eau. "Cela ne veut pas dire qu’on n’utiliserait plus ces espaces, mais plutôt qu’on y penserait des usages compatibles avec le fait que la rivière pourrait déborder et occuper ces espaces de temps à autre. On pourrait penser à des zones économiques par exemple, à des espaces portuaires."

"Mon propos n’est en aucune façon de dire qu’on aurait évité les inondations. Il y a déjà eu des pluies exceptionnelles qui menaient à des crues", précise François Schreuer. "Mais probablement que l’ampleur de ces crues aurait pu être réduite et sans doute aussi moins dévastatrices si on avait adopté une politique moins irresponsable sur le plan du territoire."

Les pratiques agricoles

L’aménagement du territoire a donc un rôle à jouer lors d’inondations. C’est vrai pour les villes, mais aussi au niveau de l’agriculture. Certes, les espaces verts sont des tampons naturels en cas d’inondations. Mais pourtant, faute d’aménagement, les terres agricoles peuvent elles aussi favoriser le ruissellement des eaux.

"L’agrandissement des parcelles, l’utilisation de certaines cultures dans des terrains pentus, etc." Toutes ces pratiques favorisent l’écoulement des eaux et l’appauvrissement des sols. A l’inverse, "le parcellaire plus traditionnel, avec des vergers, beaucoup de haies, favorise l’entrée de l’eau dans le sol et va ralentir l’écoulement vers les vallées", précise François Schreuer.


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Cette approche, le conseiller communal de la Ville de Liège n’est pas le seul à la préconiser. C’est aussi le cas d’Henri Jardez, guide nature des Cercles des naturalistes de Belgique. "Début des années 90, on était déjà acteurs pour restaurer des haies en zone agricole", se souvient-il. "C’est ironique" lorsque l’on sait qu’aujourd’hui, la Région wallonne a pour ambition de planter 4000 km de haies.

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© Belga

L’égouttage

Mais ce qui intéresse surtout ce biochimiste de formation, c’est ce qui se cache aux sous-sols. Plus effacés, les égouts jouent eux aussi un rôle important dans la gestion des inondations. Et si Henri Jardez insiste sur ce point, c’est qu’il connaît bien le réseau d’égouttage wallon. Car dans les années 90, c’est lui qui en rédigeait les plans.

A l’époque, une directive européenne portant sur l’assainissement des eaux vient d’être édictée. Pour 2015, toutes les agglomérations de plus de 2000 équivalents habitants devront être collectées et épurées. Parce que les égouts ne représentent pas qu’un moyen d’évacuer les eaux usées ou les eaux de ruissellement. Ils servent aussi à transporter les eaux usées jusqu’aux stations d’épuration.


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Dans le contexte des années 90, le défi est de taille. En Belgique, nos égouts étaient littéralement en état de sous-développement. "Dans la première commune où j’ai fait le plan d’égouttage, je n’avais aucune carte à disposition. Je n’avais comme ressource qu’une personne qui était la mémoire vivante des plans d’égouttage", se remémore-t-il. Et puis, "les budgets étaient astronomiques" et pour une grande partie, à la solde des communes. Autant dire que ce qui ne se voit pas n’était pas dans leurs priorités.

Aujourd’hui, "nous répondons globalement bien à la directive", explique Jean-Luc Lejeune, directeur technique à la SPGE, la société publique de gestion des eaux, créée en 2000 justement pour répondre à la directive. Mais cela n’a pas été simple, "on a été condamné une première fois mais au moment de la condamnation on était en ordre. Il y a eu une deuxième procédure mais elle s’est terminée avant condamnation, parce qu’on s’était encore mis en ordre."

L’entretien des égouts est très disparate d’une commune à l’autre

Pourtant, l’état du réseau reste "relativement vétuste, et le taux de renouvellement des égouts reste relativement faible, inférieur à la moyenne européenne", admet Jean-Luc Lejeune. Et ce n’est pas faute d’essayer de booster les investissements.

Depuis 2003, la SPGE finance en effet les communes en matière d’égouttage. "Cela a permis de réduire par deux les moyens financiers que les communes devaient allouer à l’investissement." Par contre, en matière d’entretien, elles restent responsables. "L’entretien des égouts est donc très disparate d’une commune à l’autre."

Or, les canalisations n’accueillent pas que les eaux usées. Les eaux de ruissellement pénètrent également dans les égouts. "Epuration et inondations sont donc intimement liées", revendique Henri Jardez. Jean-Luc Lejeune le reconnaît. "Dans le cas de pluies moyennes, la réhabilitation des égouts peut effectivement servir à augmenter la capacité d’écoulement. Parce qu’il est vrai que les canalisations plus anciennes sont plus petites que celles que l’on met actuellement."

Si l’on améliorait la qualité du réseau, on améliorerait les masses d’eau

Mais le directeur technique de la SPGE insiste sur l’importance de l’amélioration du transport des eaux usées vers les stations d’épuration. "Nos stations d’épuration sont sous-chargées par rapport à ce qu’elles devraient recevoir", ajoute-t-il.

"Parce qu’il y a des déversements d’eaux usées dans les déversoirs d’orage, parce qu’il y a un mélange avec les eaux fluviales, parce qu’on a une mauvaise qualité du réseau… Et donc, les eaux usées se perdent dans le sol par exemple. Si l’on améliorait la qualité du réseau, on améliorerait les masses d’eau."

Mais sans participation communale, la réhabilitation n’est pas possible pour le SPGE. Le problème reste le même :"il y a des communes qui n’ont jamais fait appel à nous pour investir 1€ dans leur réseau d’égouttage."

La fatalité a parfois bon dos

L’aménagement du territoire ne s’arrête pas qu’à la bétonisation, aux digues, à l’agriculture ou encore à la question des égouts. Le terrain est vaste et multidisciplinaire. Et bien sûr, ce n’est pas non plus une recette miracle contre les inondations centennales que nous venons de vivre. "Mais on ne peut pas mettre sur la fatalité la catastrophe qui vient de se passer. Parce qu’évidemment c’était exceptionnel comme crue, mais s’il y avait eu des installations plus performantes et adaptées, ça aurait freiné la catastrophe", déplore Henri Jardez.

Mieux vaut donc prévenir que guérir. Et en matière de prévention des crues, l’aménagement du territoire a bel et bien un rôle à jouer. Tâchons, donc, d’en tirer des enseignements.

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