Bernard De Vos : "la sécurité est de faire en sorte que les enfants de Daech puissent grandir dans de bonnes conditions"

Quel avenir pour les enfants de Daech ? Pour y répondre le Délégué général aux droits de Bernard De Vos a publié hier, notamment sur le site de la RTBF, une lettre ouverte pour dénoncer la situation des enfants belges qui sont actuellement présents en Syrie.

Pourquoi ouvertement interpeller le Premier ministre actuel et les informateurs du roi ?

"Parce que la situation dure très longtemps. On a eu une période électorale assez longue, avec les élections communales, puis les élections fédérales et régionales, et tout ça a fait que les décisions étaient difficiles à prendre, semblerait-il. Cette question n’est pas très populaire, elle est angoissante et ça fait craindre une certaine insécurité. Il faut donc aujourd’hui se dire que la situation est telle dans les camps au nord-est de la Syrie qu’il ne faut plus attendre. On ne peut pas attendre un nouveau gouvernement pour prendre des décisions courageuses et pour faire en sorte que ces enfants puissent revenir en Belgique", précise Bernard De Vos.

Combien d’enfants et dans quelle situation se trouvent-ils à l’heure où l’on parle ?

"L’OCAM parle de 150-160 enfants belges qui ont été à un moment dans les territoires en guerre. Aujourd’hui, il y a une trentaine d’enfants qui sont localisés dans des camps, les camps de Al-Hol ou de Al-Roj, qui sont des camps dans lesquels les conditions de vie sont extrêmement difficiles. Dans le camp de Al-Hol, qui est un camp qui a été construit pour accueillir entre 7000 et 10.000 personnes, il y a actuellement 78.000 personnes. On peut donc imaginer les conditions sanitaires, les conditions de sécurité, toutes les conditions qui sont horribles dans ce camp, et des enfants".

La commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Dunja Mijatović, a exhorté les États membres à prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer le rapatriement urgent de leurs mineurs ressortissants du camp de Al-Hol. Où en est-on et quel est le paysage européen par rapport à cette problématique ?

Pour Bernard De Vos, "en Belgique, on n’est nulle part. Certains pays ont effectivement déjà fait ce travail de rapatriement ; je pense à la France, qui a ramené récemment des enfants orphelins, je pense au Kazakhstan, qui a non seulement ramené des enfants mais des femmes et des combattants, je pense au Kirghizstan, je pense au Japon, qui a récemment ramené des ressortissants, je pense au Kosovo, qui a aussi ramené tous ses ressortissants. La Belgique est donc vraiment à la traîne par rapport à ce sujet et toutes les organisations internationales le pointent et le demandent aux États concernés. Le Comité des droits de l’enfant, qui a fait ses recommandations au début de l’année à la Belgique, a bien exhorté lui aussi la Belgique à ramener les enfants, et dans la mesure du possible, les mères".

Que dire d’une société qui a peur de ses enfants ?

"C’est vraiment très inquiétant, parce qu’il faut quand même savoir aussi que la grosse majorité des enfants concernés ont moins de six ans, et beaucoup ont même moins de deux ans. On pourrait en avoir peur si on les laisse effectivement encore mariner dans un contexte terriblement défavorable à leur éducation. On peut imaginer les conditions de vie : sans alimentation, sans soins de santé, en contact permanent avec de la violence et de l’agressivité. Ils auront toujours le droit de revendiquer leur nationalité belge, donc si on les laisse et qu’on attend qu’ils reviennent à 15 ou 20 ans par leurs propres moyens, croyez-moi qu’en termes de sécurité on peut effectivement s’inquiéter. Il suffit d’imaginer : les conditions de vie sont dantesques, sont démentes, c’est un enfer que vivent ces enfants, 24 heures sur 24 sans aucun soutien, sans aucune aide, sans aucun appui de leur pays. On peut effectivement imaginer que ces enfants, s’ils devaient rester là-bas et s’ils devaient grandir dans des conditions pareilles, auraient sans doute un ressentiment énorme à l’égard de leur pays, qui les a laissés dans une situation en toute connaissance de cause. C’est ça qui est important, c’est qu’on connaît la situation, elle est suffisamment documentée, tout le monde sait exactement ce qui se passe. On n’est plus à une ère lointaine où on ne connaît pas les informations. Les informations, on les a. On connaît le nom des enfants, on sait ceux qui ont perdu leurs parents, on connaît le nom des orphelins. Et même pour les orphelins, on n’arrive pas à faire quelque chose. C’est proprement scandaleux !".

Cinq enfants ont été remis hier aux autorités norvégiennes et voici le communiqué des autorités norvégiennes : l’objectif est de sortir ces enfants d’un environnement extrémiste pour les transférer vers un milieu sain où ils seront rééduqués, vont bénéficier d’une réinsertion dans leur société d’origine.

Est-on capable de faire ça chez nous, en Belgique ?

"Oui, on est tout à fait capable. Ce qui est fou dans l’histoire, c’est que vous connaissez la politique belge, les questions d’accueil de ces enfants sont communautarisées, et autant la communauté flamande que la communauté francophone, la communauté française, est tout à fait apte à former du personnel depuis des années et des mois pour faire en sorte que ces enfants puissent être acceptés dans les meilleures conditions. Une aide psychologique est prévue. On peut imaginer que ces enfants subiront des chocs post-traumatiques et tout est prévu pour les prendre en charge. Il n’y a aucun problème. La magistrature, les magistrats sont organisés pour accueillir ces enfants. Je rappelle donc qu’il s’agit actuellement d’une trentaine d’enfants qui sont localisés. 30 enfants, ce n’est honnêtement quand même pas grand-chose par rapport à un pays qui peut se vanter d’être extrêmement riche et industrialisé, avec des moyens d’accueil tout à fait suffisants. J’ai évoqué une série de pays, dont le Kosovo, qui a ramené tous leurs ressortissants et ce ne sont pas des pays qui sont bien plus à l’aise que nous au niveau économique et qui n’ont pas l’infrastructure dont on peut bénéficier aujourd’hui".

Il y a un autre débat qui se pose, pour la France par exemple : les seuls enfants qui sont susceptibles d’être rapatriés en Europe sont les orphelins ou si la mère donne l’accord de les abandonner. Paris s’oppose au retour des hommes et des épouses, qui sont considérés comme des combattants.

Peut-on séparer les enfants en bas âge — deux ans, six ans — de leur mère ?

"Extrêmement mauvais pari que la France est en train de faire. On imagine que ces enfants ont deux, trois, quatre ou cinq ans, qu’ils vivent 24 heures sur 24 avec leur mère, et on les coupe tout à coup d’un lien privilégié qui est leur seule sécurité actuellement. On les ramène dans un milieu pratiquement inconnu, car la grosse majorité des enfants sont nés sur place. On se dit donc que quand ils grandiront, il faudra quand même un jour leur expliquer qu’on a laissé leur mère dans des situations dantesques et insupportables. Donc, c’est non seulement contraire à tous nos engagements internationaux — la Convention internationale des droits de l’enfant dit bien que le milieu d’éducation prioritaire est la famille, les parents, etc. — mais on sait et on imagine aussi le ressentiment qu’auront ces adolescents grandissants en imaginant que leur mère est restée dans un enfer impossible parce que le pays n’a pas été foutu de les ramener en même temps qu’eux".

Que fait-on alors des mères ?

"Ces mères rentrent et sont évidemment traduites en justice, et la justice doit trancher sur le fait qu’elles ont ou elles n’ont pas commis d’actes délinquants et d’actes délictueux sur place et les condamner en conséquence. Il faut quand même savoir que deux des mères qui demandent depuis très longtemps que leurs enfants soient rapatriés avec elles sont, elles, condamnées à quatre et cinq ans par contumace. Elles ne demandent qu’une seule chose, c’est rentrer en Belgique, effectuer leur peine de prison à laquelle elles ont été condamnées, en sachant donc bien que leur enfant ne leur sera pas confié. Pareil pour les grands-parents et les familles qui s’inquiètent. Ces familles savent qu’elles n’auront pas automatiquement la garde de leur enfant en fonction des situations. Cette question familiale est donc très importante, mais elle ne doit pas faire craindre quoi que ce soit à la Belgique. La vraie crainte est de laisser ces enfants là-bas ou de ramener les enfants sans leur mère. Imaginez, comme vous le disiez vous-même, le ressentiment énorme qui peut surgir de la part de ces enfants quand ils deviendront adolescents".

Un discours pas audible pour une partie de la population ?

"Il y a un travail d’information et de sensibilisation qui doit être fait. Je regrette effectivement que du côté francophone la question soit moins sur le grill que du côté flamand, et je vous remercie d’ailleurs pour votre invitation ce matin. C’est vraiment très important de sensibiliser, d’expliquer, d’être pédagogue, de faire un travail pédagogique pour expliquer aux gens que l’insécurité est justement de laisser ces enfants et ces mères dans les conditions actuelles. La sécurité est de faire en sorte que ces enfants puissent grandir dans de bonnes conditions, puissent être éduqués dans de bonnes conditions, faire en sorte que ces mères soient respectées indépendamment de ce qu’elles ont pu faire et qu’elles soient évidemment condamnées si nécessaire, mais qu’elles puissent avoir une possibilité de réinsertion".

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