Belgique: les opposants au pouvoir turc sont-ils sur liste noire?

Plus de 1200 belgo-turcs seraient fichés sur une liste noire qui les empêcherait de remettre les pieds sur le sol turc. Pour quelle raison? Leurs prises de position contre le gouvernement turc et plus particulièrement contre le président Recep Tayyip Erdogan serait en cause.

Des pressions pour réduire au silence

Parvenir à confirmer l'existence de cette liste est difficile mais les pressions pour réduire au silence les opposants semblent bien réelles. En prenant contact avec plusieurs belgo-turcs critiques vis-à-vis de la politique d'Ankara, les témoignages sont troublants. Sous couvert d'anonymat, plusieurs personnes nous racontent les pressions, les menaces subies.

"J'ai dû changer de numéro de téléphone et rester enfermé chez moi pendant presque deux mois, nous confie- t-on. Tout ce qui se passe en Turquie a des conséquences ici, je me sens épié par des gens que je côtoie tous les jours. Pas d'agression physique, mais des menaces verbales, surtout sur les réseaux sociaux." Un autre belgo-turc nous confirme ce climat très pesant pour tous ceux qui osent s'opposer publiquement à la politique du président Erdogan. "J'ai perdu mon travail à cause de cela, aujourd'hui je n'ai plus rien"

Etre ouvertement critique suffit

Sertaç Aktan a accepté de nous répondre. C'est un journaliste turc en poste en Belgique depuis 2007. Il travaillait pour l'agence de presse nationale mais a lui aussi été licencié, pour ses prises de positions sur Facebook et Twitter pense-t-il. "Je suis actif sur les médias sociaux. J'ai ouvertement critiqué la politique du gouvernement. J'ai dit qu'il y avait une meilleure façon de faire les choses. Mais je n'ai pas la preuve que j'ai perdu mon travail à cause de cela."

Ce journaliste qui travaille désormais pour des médias internationaux ajoute: "Je ne sais pas si une telle liste existe effectivement, c'est bien pour cela qu'on appelle cela une liste noire puisqu'on ne sait pas si elle existe ou pas, mais s'il y en a une, les conditions pour y figurer sont tellement basses, être ouvertement critique suffit, que mon nom est certainement dessus"

La Turquie, un des pays les plus répressifs

L'ambassade de Turquie à Bruxelles dément l'existence d'un inventaire des opposants. Son porte-parole, Veysel Filiz se veut très persuasif, aucune liste de ce type n'existe selon lui. Quant à savoir si un appel des autorités à rapporter les critiques existe, il répond " Absolument pas. Il n'y a pas de procédure de ce type. En Turquie l'état de droit est en vigueur et dans ce cadre, les instances juridiques , étatiques, entrent dans le cadre du respect des valeurs fondamentales européennes concernant la liberté de la presse, la liberté d'opinion, etc."

C'est occulter qu' aujourd'hui, plus d'un millier de personnes sont poursuivies en Turquie pour insultes au président. Quant à la liberté de la presse, avec une 151ième place sur 180, la Turquie figure parmi les états les plus répressifs du classement de Reporters sans Frontières.

Vincent Eiffling est chercheur au Centre d'études des crises et des conflits internationaux à l'UCL. Il précise que le pouvoir d'Ankara, accusé de dérives autoritaires pourrait très bien utiliser d'autres voies pour établir cette fameuse liste. "Si c'est le cas, il faut aller chercher dans la base la plus active des militants de l'AKP, le parti d'Erdogan, c'est un moyen de passer par des canaux officieux pour récolter des informations auprès de ceux qui sont opposés à sa politique, de les identifier, de les cibler".

En Belgique, les partisans de l'AKP sont largement majoritaires. Lors des dernières élections législatives, le parti du président Erdogan a récolté 69 % des votes des turcs en Belgique. De quoi encourager un climat d'extrême méfiance au sein même de la communauté turque de Belgique, où rares sont ceux qui osent encore s'exprimer publiquement.

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