Banques alimentaires, épiceries sociales, restaurants solidaires : comment le coronavirus fragilise l'aide aux plus démunis

Banques alimentaires, épiceries sociales, restaurants solidaires:  comment le coronavirus fragilise l’aide aux plus démunis
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Banques alimentaires, épiceries sociales, restaurants solidaires: comment le coronavirus fragilise l’aide aux plus démunis - © BENOIT DOPPAGNE - BELGA

"Pour les personnes démunies, le coronavirus est une double peine." Samuel Haquin, coordinateur d’un centre social actif depuis 45 ans à Molenbeek, n’y a pas par quatre chemins. Toutes les activités de son asbl Snijboontje-La Porte Verte sont touchées. "Chacune l’est en fonction de son activité, détaille-t-il. Finis les cours d’alphabétisation, plus d’école des devoirs non plus, permanences des services sociaux uniquement par téléphone, le centre de colis alimentaires est maintenu mais le restaurant social, aligné sur les règles de l’HoReCa, lui, est fermé."

La solution ? La mise en place d’un système de distribution de repas à emporter, où les personnes peuvent venir deux fois par semaine et recevoir trois menus différents "pour éviter de devoir venir tous les jours et prendre des risques inutilement", précise Samuel. "Le public du restaurant est plutôt âgé et vulnérable, c’est donc une population à risque face au coronavirus."

Ici, le service est maintenu tant bien que mal, mais l’aide alimentaire a diminué de 30%. "Les gens ont fait des provisions et ils ont peur de sortir. Ils vivent sur leurs réserves. Mais mon hypothèse est que dans une semaine ou deux, ils n’auront plus de stocks et reviendront chercher des colis et plateaux-repas", explique Samuel Haquin.

Reste une question, en ces temps où les secteurs de la grande distribution et de l’industrie agroalimentaire sont soumis à une grosse pression : y a-t-il assez de matières premières ? Pour l’instant, oui. "Je dis bien, pour l’instant. 80% de ce que nous recevons provient du Fonds Européen d’Aides aux Démunis. Ça, ça se poursuit. Hier, nous avons encore reçu deux tonnes de farine, par exemple. Et puis, nous sommes bien desservis en fruits et légumes, certains marchés étant interdits, nous recevons des quantités de la part de certains producteurs. Mais on sait que c’est temporaire", alerte notre interlocuteur.

Un défi logistique…

Pour d’autres, c’est plus compliqué. La Croix-Rouge dispose d’une quarantaine d’épiceries sur tout le territoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles, des supérettes de quartiers destinées aux personnes défavorisées, et envoyées par les CPAS ou d’autres organismes sociaux. Ces enseignes proposent des produits achetés par la Croix-Rouge elle-même et revendus à 50%, et offrent des invendus de la grande distribution. "Le problème précisément, c’est que nous recevons de moins en moins d’invendus des grandes surfaces", détaille Nancy Ferroni, porte-parole de la Croix-Rouge. "Notre centrale d’achats, Soli-Food, tourne encore normalement, heureusement. Mais cela veut dire que nos coûts augmentent."

Les premiers à subir cette baisse d’invendus de plein fouet, ce sont les Banques Alimentaires. Pourtant, d’ordinaire, les excédents de la grande distribution y représentent 30% des dons. "Mais tout le monde a pu observer ces achats de panique de la part de certains consommateurs" note Jeff Mottar, le président de la fédération des Banques Alimentaires. "Or, il faut savoir que cela un impact direct sur nos approvisionnements. En ce moment, c’est extrêmement difficile de trouver du lait, par exemple."

Personne ne sait comment va évoluer la demande, et Jeff Mottar s’inquiète. "Les stocks en grandes surfaces, c’est une chose. Mais nous espérons aussi que l’industrie alimentaire – 28% des dons que nous recevons quand même –, elle, va pouvoir tenir le coup, continuer à produire et suivre la demande. Car le secteur a aussi un taux d’absentéisme important."

… mais surtout sanitaire

"Aussi", car les associations doivent faire face directement à la crise sanitaire. À la Porte Verte-Snijboontje de Molenbeek-Saint-Jean, trois travailleurs sociaux sur les quarante sont absents, un quatrième s’est retiré préventivement étant donné qu’il présente des problèmes respiratoires chroniques. À la Croix-Rouge, tous les bénévoles de plus de 65 ans ont été invités à cesser leurs activités car, selon Nancy Ferroni, "c’est se mettre en danger soi-même". Conséquence : une des trois épiceries bruxelloises, celle de Schaerbeek, a dû fermer. "Un coup dur", admet la porte-parole qui précise que toutes les familles aidées à cette locale ont toutes été contactées par téléphone. Une autre épicerie se chargera de les livrer.

Aux Banques Alimentaires, c’est aussi un énorme problème. Moins de bénévoles actifs – ils ont souvent plus de 65 ans – c’est moins d’activité, si bien que les neuf établissements du pays tournent à 80% de leurs capacités. "Nous avons fait un appel à des nouveaux bénévoles pour venir nous aider et je dois dire que c’est un succès, nous avons beaucoup d’appels", se réjouit Jef Mottar.

N’empêche, partout, fournir le matériel de protection est une priorité. Et pas toujours facile de s’y tenir. "Il y a des urgences pour tous nos bénévoles de terrain, clame Nancy Ferroni. Eux aussi ont besoin de masques, de gels désinfectants. Tout cela se raréfiant, c’est très compliqué de maintenir nos activités. Comment fait-on pour maintenir les distances de sécurité quand il y a quatre bénévoles en même temps dans une pièce dédiée à la préparation des colis ?"

Ailleurs, c’est la débrouille. Dans l’ASBL de Samuel Haquin, une bénévole a confectionné elle-même des masques pour distribuer au personnel, qui travaille désormais en tournante "pour ne pas que les mêmes personnes soient tout le temps exposées aux contacts physiques."

Des nouvelles solidarités

Cette crise sanitaire, c’est un véritable défi pour le secteur actif dans l’aide aux plus démunis. Et, pour Samuel Haquin, cela renforce la solidarité entre toutes ces associations. "Certaines, qui venaient en aide aux sans-abri, ont été obligées de cesser leurs activités. Nous devons nous en occuper maintenant, même si ce n’est pas notre public habituel. C’est le cas aussi pour les travailleurs et travailleuses du sexe, qui n’ont plus aucun revenu. Cette solidarité existait déjà, mais elle prend tout son sens maintenant."

Autre exemple : "Hier, j’ai acheté – et ce n’a pas été une mince affaire – 5000 barquettes alimentaires pour des repas à emporter, et évidemment pas rien que pour nous. Ç’a été très difficile parce que ce genre d’entreprises est censé être fermée puisque ce n’est pas un magasin alimentaire… Mais j’ai réussi à en convaincre une, je ne le citerai pas mais je l’en remercie, de nous ouvrir. J’ai pu acheter toutes les boîtes et nous allons nous les répartir entre toutes les associations. S’il faut voir un aspect positif à toute cette crise, c’est cette dynamique intéressante…" indique Samuel.

D’autres s’interrogent : "Nous ne pouvons plus faire de collecte directement dans les grands magasins avec nos bénévoles", analyse Jef Mottar de la Fédération des Banques Alimentaires. "Alors où aller nous approvisionner ? Je compte sur des dons de grandes entreprises." Et le gouvernement ? Ce matin, il a débloqué 286.000€ pour le secteur, soit 150 tonnes de vivres. "De quoi tenir quelques jours", analyse froidement M. Mottar. "Pour vous donner une idée, nous distribuons chaque année 18.000 tonnes de denrées aux plus démunis", soupire-t-il. "Mais toute aide est la bienvenue…"